POLITIQUE & INSTITUTIONS

Cluster Biohealth

L’âge des premières conquêtes



La House of Biohealth joue le rôle d'incubateur destiné à accueillir les jeunes entreprises du secteur. (Photo: Luc Deflorenne)

La House of Biohealth joue le rôle d'incubateur destiné à accueillir les jeunes entreprises du secteur. (Photo: Luc Deflorenne)

Le Luxembourg a fait de la biomédecine un de ses secteurs économiques d’avenir. En 10 ans, des bases solides ont été construites pour assurer sa crédibilité. La chasse aux entreprises est désormais ouverte. Le secteur est encore très petit mais des sociétés étrangères commencent à se dire séduites par les infrastructures en place.

Au monde, il n’y a actuellement qu’une poignée d’entreprises capables de produire des tissus humains en 3D. Atera, créée au Luxembourg en juillet dernier, sera de celles-là. Prochainement installée dans la House of Biohealth, à proximité du site de Esch-Belval, elle développera, produira et commercialisera des échantillons de peau et de cornée humaine destinés principalement à l’industrie cosmétique afin d’éviter les tests sur les animaux. Pour son cofondateur et CEO, Bart De Wever – non, pas l’homme politique flamand! –, l’attrait du Luxembourg vient avant tout des infrastructures développées pour aider la recherche. Pour ce Belge basé à Monaco, actif depuis 25 ans dans le secteur des tissus humains, des collaborations seront possibles avec des instituts tels que le LCSB (Luxembourg Centre for Systems Biomedicine) et l’IBBL (Integrated Biobank of Luxembourg) sur des recherches de nouveaux modèles tissulaires. «J’ai été étonné par le niveau de la recherche dans les modèles tissulaires au Luxembourg», observe le docteur en sciences médicales.

Atera vise une clientèle mondiale dans l’industrie cosmétique, mais aussi dans la pharmacie et la chimie. Elle vient d’engager son premier cadre et calcule actuellement l’espace de laboratoires dont elle aura besoin. Mais elle veut avancer très vite. «Il y a une demande mondiale très forte pour ces matières», note Bart De Wever. «Nous devrions pouvoir engager rapidement de 5 à 10 personnes.» L’arrivée d’une société comme Atera – qui pense déjà entrer en Bourse dans trois ans – conforte le choix fait au milieu des années 2000 de créer un axe de développement économique dans la biomédecine. Elle est aussi le signe qu’après avoir établi des bases solides, les responsables du secteur biohealth peuvent cette fois faire miroiter l’attrait du pays dans ce secteur de pointe et inciter des sociétés étrangères à venir s’y installer. «Nous avons désormais un environnement qui fonctionne et des choses à montrer, nous pouvons nous lancer dans un véritable plan marketing», assure Thomas Dentzer, manager du Luxembourg Biohealth Cluster au sein de Luxinnovation.

Revenons un instant aux fondations. À la suite d’un rapport de l’OCDE au début de la décennie 2000, le monde politique prend conscience que la finance ne va pas porter éternellement le pays. Il faut d’autres pistes et la biomédecine est alors définie comme une voie prioritaire. «Pour repérer des niches, nous avons regardé ce qui se faisait déjà chez nos voisins», explique Thomas Dentzer. Au final, le Luxembourg a fait le choix de se spécialiser dans la médecine personnalisée, les diagnostics moléculaires, la bio-informatique et les maladies neurodégénératives.

Mais à l’époque, le pays ne disposait pour tout outil de recherche publique que du CRP Santé, fondé en 1989, et de ses 150 chercheurs. Des partenariats ont donc été lancés avec des institutions aux États-Unis dont sont sortis deux grands piliers: l’IBBL (2009), la biobanque chargée principalement du stockage d’échantillons biologiques, aujourd’hui intégrée au Luxembourg Institute of Health (LIH), et le LCSB (2009) qui est rapidement devenu un centre de référence international au niveau des maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson). Pour créer ces bases, les pouvoirs publics ont injecté 140 millions d’euros. Le privé a ensuite pris le relais, notamment au travers de la création de la House of Biohealth, un incubateur destiné à accueillir les jeunes entreprises du secteur. Basé sur un partenariat public-privé, le projet a été porté par trois investisseurs, dont Jean-Paul Scheuren, également président du cluster Biohealth depuis 2009. «L’investissement privé tourne autour de 55 millions d’euros», calcule-t-il. «L’État intervient en apportant une garantie sur une partie des loyers.» Trois bâtiments construits à l’identique sont programmés. Ils abriteront au total 9.000 m2 de laboratoires et 6.000 m2 de bureaux. Le premier a été inauguré au début de l’année et les travaux du second ont démarré. Actuellement, 150 personnes travaillent dans le bâtiment et le taux d’occupation est déjà de 90%.

D’origine belge, la société Flen Pharma, spécialisée dans les dispositifs médicaux pour le soin des plaies, a établi son siège social au Luxembourg et est désormais établie dans la House of Biohealth. «Nous voulons à nouveau nous lancer dans le domaine de la recherche et investir dans un laboratoire, c’est une des raisons de notre choix», explique Caroline Lamy, responsable de l’entité luxembourgeoise. La phase de recrutement est lancée et, dans moins d’un an, sa taille devrait avoir doublé – elle compte sept personnes actuellement. Et si le siège est au Grand-Duché, ce n’est pas, assure Caroline Lamy, pour des raisons fiscales mais plutôt pour les canaux de décision relativement courts et l’internationalisme du pays. «Le Luxembourg investit beaucoup dans les biosciences et nous notons un fort soutien de la part du gouvernement», note-t-elle. Jusqu’il y a un an, la société était dans la zone de l’aéroport. Désormais à Belval, sa responsable pointe comme atouts la proximité avec les centres de recherche publics et la philosophie propre au bâtiment. «C’est un nid à idées, on voit vraiment des collaborations qui se créent entre les chercheurs.» Or, c’était bien là un des objectifs des concepteurs de la House of Biohealth: «Le bâtiment a été imaginé pour favoriser la communication entre des scientifiques qui travaillent dans des domaines différents afin que des collaborations deviennent possibles», pointe Jean-Paul Scheuren.

Tests positifs

À partir d’une idée lancée il y a une dizaine d’années, le Luxembourg a donc déjà développé la recherche publique, mis en place un cluster regroupant les différents acteurs et bâti un incubateur. «Cette fois, les bases sont établies et nous pouvons aller de l’avant», se réjouit Thomas Dentzer, calculant que le secteur emploie aujourd’hui quelque 1.600 personnes, réparties de façon équitable entre le public et le privé. Pour accélérer le volet entrepreneurial et faire désormais peser le secteur biohealth sur le PIB national, le cluster veut recruter à l’international. «Il est évident qu’on ne va pas pouvoir créer 100 spin-off à partir des labos luxembourgeois», insiste Jean-Paul Scheuren en tant que président du cluster. «Pour dégager une masse critique suffisante pour le secteur, il faut convaincre des start-up étrangères de se développer en Europe à partir de notre territoire.»

Le travail sera donc axé sur les petites et moyennes entreprises étrangères en les aidant à pénétrer le marché européen. «Nous avons commencé à faire de la publicité il y a un an et nous développons un programme pour attirer les entreprises que nous lancerons plus tard cette année», précise Thomas Dentzer. Avec comme première étape les États-Unis où les start-up pullulent. Reste donc désormais à bien cibler celles qui entrent précisément dans les domaines d’activité sur lesquels le Luxembourg veut se concentrer. Après, c’est une question de moyens. «La règle de base c’est que les start-up vont là où il y a de l’argent, note Jean-Paul Scheuren, à nous de pouvoir leur proposer, par exemple, une fiscalité favorable.»

Niches d’avenir
Un point sur la carte

Le Luxembourg n’a pas choisi les domaines à exploiter au hasard. Il veut être une référence là où personne n’a tenté sa chance.

Pour se positionner dans certains domaines bien spécifiques de la biomédecine, les responsables luxembourgeois ont passé en revue les forces des pays voisins pour détecter les manques. «La volonté, insiste Thomas Dentzer, responsable du cluster Biohealth, est de placer le Luxembourg sur la carte globale de la biomédecine.» De faire en sorte que, désormais, si des étudiants, des chercheurs ou des entreprises veulent travailler dans le domaine des maladies dégénératives, du diagnostic moléculaire ou du e-health, ils pensent directement au Luxembourg comme à la référence en la matière.

Beaucoup de choses restent à faire évidemment pour y arriver. Mais la société Fast-Track Diagnostics est, elle, déjà une référence pour le Luxembourg dans le domaine du diagnostic. Elle est née en 2007 de la collaboration entre le professeur britannique Bill Carman et les Laboratoires réunis de Junglinster. Son point fort est d’avoir développé des kits de diagnostics permettant de détecter plusieurs maladies en un seul test. Installée depuis le début de l’année à la House of Biohealth, elle y développe à la fois la recherche et la production. Un travail essentiellement destiné à l’exportation, Fast-Track Diagnostics collaborant avec le monde entier. «On voit que le secteur devient de plus en plus important au Luxembourg, constate Claudine Graglia, quality manager. Et s’il n’est pas possible de recruter des chercheurs provenant du Luxembourg, il n’y a en tout cas pas de problème pour en faire venir ici de l’étranger.»