POLITIQUE & INSTITUTIONS

Les biotechnologies depuis Luxembourg

La médecine de demain se construit aujourd’hui



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Paul Wilmes, Catherine Larue et Jean-Claude Schmit (Photo: Julien Becker)

Les biotechnologies nécessitent plus que jamais des investissements sur le long terme pour produire leurs fruits. 

Le dynamisme et les premiers résultats des structures luxembourgeoises sont encourageants et doivent appeler une nouvelle phase de développement. 

Place financière et ICT, ces deux piliers importants de l’économie doivent apporter leur contribution à l’éclosion des biotechs «made in Luxembourg».

Dans les biotechnologies au Luxembourg, il y a un avant et un après 2008. Avant et après l'impulsion donnée par le gouvernement en faveur de l’industrie des sciences de la vie au sens large via le lancement officiel (à l’époque sous l’égide du ministre de l’Économie et du Commerce extérieur Jeannot Krecké ainsi que de ses collègues en charge de la Santé, Mars Di Bartolomeo, et de la Recherche, François Biltgen) d’une collaboration avec des instituts américains de renom et le déblocage d'une enveloppe de 140 millions d’euros pour investir dans la médecine moléculaire sur une échelle de cinq années.

L’échéance étant désormais dépassée, comment la diversification économique s’est-elle opérée dans le champ des biotechnologies? Comme dans beaucoup de cas analysés au microscope journalistique, la réponse doit être nuancée. Des progrès ont été effectués et la puissance publique a permis au Luxembourg de se doter de nouvelles infrastructures et d’attirer les premiers «champions» nécessaires pour une renommée internationale.

«La compétition ne s’effectue pas au Luxembourg, mais à l’international, confirme Jean-Claude Schmit, CEO du CRP-Santé. La question n’est donc pas de savoir qui sera le meilleur au niveau du pays, mais d’être compétitif à l’international. Nous devons réfléchir à des projets qui pourront rassembler les acteurs et créer de la valeur au niveau national. La création de centres d’excellence soutenus par le FNR est une voie à explorer.»

Cette ambition est partagée par l’IBBL (Integrated Biobank of Luxembourg) qui participe à des consortiums européens afin de promouvoir son expertise en dehors des frontières tout en trouvant des financements complémentaires aux fonds publics versés par le ministère de la Recherche. «Nous pouvons accroître notre notoriété en publiant des articles ou en menant telle ou telle action de communication, mais notre compétitivité se gagne avant tout via notre capacité à remplir nos engagements vis-à-vis de nos clients en matière de qualité et de traitement des échantillons», déclare Catherine Larue, CEO de l’IBBL.

Mouvance de fond, résultats rapides

Misant sur la complémentarité (l’IBBL sera à terme intégrée au CRP-Santé) des différentes structures (notamment les recherches autour du cancer, du diabète et de la maladie de Parkinson), le Luxembourg n’entend pas disperser les forces en présence, mais bien opter, à l’instar d’autres créneaux industriels, pour des secteurs de niche, le tout dans la mouvance globale de la médecine personnalisée. La création du Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB) en 2009 était d’ailleurs l’une des pièces qui venait s’ajouter au dispositif grand-ducal, avec différents succès qui se font déjà sentir pour l’organisme dépendant de l’Université et placé sous la direction du professeur de renommée internationale Rudi Balling. «L’impact de cette activité s’est ressenti dans la visibilité internationale que le LCSB a acquise sur le plan de la recherche et de l’innovation, déclare Paul Wilmes, head du Eco-Systems Biology Research Group au LCSB. Cela lui permettra d’avoir un retour sur investissement sur le moyen terme, chose qui peut être considérée remarquable pour une plateforme de recherche assez jeune.»

Parmi les premiers effets de ce dynamisme, on notera la création de deux spin-off, dont Luxfold, lancée en octobre 2013. Elle est la première start-up luxembourgeoise financée par l’Advent Life Sciences Fund, un fonds créé par Advent Venture Partners, l’un des plus importants venture capitalists en Europe spécialisé notamment dans les biotechnologies.

«La mission de Luxfold est d’effectuer des prédictions avec une haute précision sur la structure en trois dimensions des protéines, précise Paul Wilmes. Ce type de concept est très innovant et est fortement demandé par les entreprises pharmaceutiques. La seconde, Theracule, a été créée en mars 2013. Elle est spécialisée dans la validation de molécules thérapeutiques pour les maladies génétiques rares. Theracule a déjà gagné le support des associations de patients pour les maladies en question.»

Big data et big machines

En attendant la réalisation d’autres projets au sein du LCSB, les potentialités liées à la médecine personnalisée ne manquent pas. Reste à pouvoir se donner les moyens de ses ambitions, notamment dans le traitement des données. «Le Luxembourg procède par séquençage dans sa stratégie de médecine personnalisée, ajoute Catherine Larue. Nous disposons de fondations solides, mais il nous manque le management des big data, la gestion intégrée des informations à la fois cliniques et scientifiques, qui nous permettront d’effectuer des recherches, dans notre cas autour du microbiome.»

Les besoins du LCSB se font sentir également pour gérer des données moyennant une technologie hautement sophistiquée, ce à quoi le secteur ICT, qui s’est fortement développé depuis 10 ans, pourrait répondre. En partie du moins. «Un des champs les plus prometteurs pour le LCSB en termes de développement et d’impact économique à court terme est celui qui utilise les technologies d’analyse moléculaire de haut débit pour mener des recherches complexes sur les données venant par exemple du génome humain et des études cliniques, précise Paul Wilmes. Les demandes des partenaires industriels ne manquent pas. Malheureusement, nous sommes pour le moment confrontés à un certain manque d’infrastructures, particulièrement en ‘high performance computing’. Ce qui peut se justifier face à la situation budgétaire nationale, qui nous pose problème vis-à-vis de nos concurrents.»

Et les experts rencontrés d’indiquer que le Luxembourg dispose d’un très grand potentiel dans ce domaine, qu’il faudrait éviter de laisser filer. Mais vu les investissements à effectuer, le recours aux deniers publics est donc, dans ce cas aussi, inévitable.

«L’argent public deviendra probablement plus rare, ce qui nous amènera à nous rabattre sur d’autres financements en partie, sachant que 40% de notre budget provient déjà de la sphère privée, ajoute Jean-Claude Schmit. Il faudra donc encore faire mieux, mais avec des moyens limités.» À chacun d’être suffisamment inventif pour trouver des solutions alternatives aux projets d’envergure sur base de l’existant, comme dans le cas de l’IBBL qui ambitionnait de collationner un million d’échantillons anonymes en provenance de la population normale d’ici 2015. «Le projet de cohorte luxembourgeoise qui devait nous amener vers 1 million d’échantillons est important, mais nous devons tenir compte des réalités économiques, tempère Catherine Larue. Étant donné que la collecte d’un tel nombre d’échantillons n’est pas possible ou pour le moins reportée, nous allons nous recentrer sur des projets plus raisonnables, nécessitant par exemple deux, voire cinq mille échantillons, tout en réfléchissant aux autres moyens de constituer progressivement une cohorte. La bonne performance du système de santé luxembourgeois laisse ainsi entrevoir des possibilités de se connecter à des structures existantes pour collecter les données.»

Le réalisme prime aussi du côté du CRP-Santé dont les équipes (quelque 300 collaborateurs) sont réparties sur six sites différents, alors qu’un bâtiment les réunissant derrière le Centre Hospitalier de Luxembourg (CHL) reste, en théorie, dans les cartons. «La loi prévoyant la construction de notre nouveau bâtiment a été votée en juin 2004, se souvient Jean-Claude Schmit. S’il était construit tel que prévu dans les plans initiaux, ce bâtiment serait de toute façon inadapté au développement que nous avons connu depuis 10 ans. Nous cherchons donc des solutions alternatives, en nous rapprochant par exemple de structures hospitalières. Des espaces de bureaux sont aussi disponibles par ailleurs, mais pas forcément adaptés, pour des raisons de normes, à nos activités.»

Donner des perspectives aux talents

Si le LCSB, qui a été l’un des premiers départements de l’Uni à déménager vers Belval pour intégrer, dès 2011, la «House of Biomedicine», n’est pas confronté à de pareils soucis d’infrastructures, l’attraction de nouveaux talents et leur rétention figurent parmi ses enjeux importants.

«Jusqu’à présent, nous avons été capables d’attirer des compétences et des talents, mais nous devons aussi être en mesure de les retenir, explique Paul Wilmes. Il faut leur donner des perspectives d’avenir concrètes au-delà des programmes dans lesquels ils sont engagés, on parle d’une période qui oscille en moyenne autour de cinq années. Or nous craignons de souffrir d’une fuite éventuelle des talents suite à un manque d’investissements publics. C’est pour cela que le LCSB investit beaucoup d’efforts et d’énergie pour lever des fonds, et pour pouvoir ainsi garantir le développement durable du centre. Nous pensons néanmoins qu’un tel résultat ne peut s’accomplir uniquement qu'avec un effort commun, et pour cela nous avons besoin du soutien et de l’encouragement de tous les acteurs au Luxembourg, publics et privés.»

Un retour d'expérience du terrain qui souligne, si besoin en était, que le secteur est très dépendant des ressources humaines. «Nous sommes fortement dépendants des compétences que nous sommes capables d’attirer, confirme Catherine Larue. Or cette attraction dépend fortement du niveau recherché. Dès que celui-ci devient trop élevé, nous éprouvons de réelles difficultés à convaincre. Or nous devons arriver à faire rêver ces ‘hauts potentiels’ en quelque sorte, au-delà de l’aspect financier.»

La grille salariale en place serait ainsi à revoir pour obtenir davantage de souplesse dans les «packages» proposés aux talents étrangers qui sont aussi approchés par des centres universitaires situés dans les grandes villes européennes. «Au-delà d’un master, nous entrons en compétition avec d’autres centres de recherche situés à l’étranger, relève Jean-Paul Schmit. L’une des clés réside probablement dans la revue des grilles de salaires calquées sur la fonction publique.»

L’appel au secours lancé par le recteur de l’Université Rolf Tarrach (qui quittera ses fonctions fin décembre pour céder sa place à Rainer Klump) en faveur du financement de l’institution, soumise elle aussi à la cure de maîtrise des finances publiques voulue par le gouvernement, est loin d’être passé inaperçu dans les milieux académiques. «Le recteur a raison d’attirer l’attention du public, car au-delà de l’université, c’est tout le secteur de la recherche qui participe à la croissance du pays, estime Jean-Claude Schmit. La difficulté réside dans la combinaison entre les défis conjoncturels du pays et nos besoins à plus long terme pour produire des résultats.» Parallèlement à la poursuite des projets menant à des résultats sur du moyen (4 ans au moins pour le LCSB) ou du long terme (10 au moins pour l’Uni), la nécessaire promotion d'une industrie qui doit faire rayonner le Luxembourg sur la scène scientifique internationale (tout en lui donnant une «autre image» que celle relative au secteur financier) doit être accentuée, professionnalisée. En misant, à nouveau, sur des effets de synergie. «Il faut vendre un package global en termes de prospection et d’image des biotechnologies et, plus généralement, du pays, estime Catherine Larue. L’expertise de la place financière doit bien entendu faire partie de cette offre. Notre capacité à mettre en relation des ‘venture capitalists’ et des porteurs de projets sera déterminante.»

Secteur à la croisée de la recherche, de la propriété intellectuelle, des infrastructures publiques et de la finance, les biotechnologies nécessitent, probablement plus que beaucoup d’autres, des investissements sur le long terme. Et souvent lourds. Ses prochains succès depuis le Luxembourg révéleront la capacité d’un pays, concerné comme ses voisins par la conjoncture délicate, à perpétuer une tradition visionnaire pour son économie.

Effets bénéfiques

Bâtir un écosystème

Ambitionnant de répondre aux besoins de la recherche publique, les organismes actifs dans les biotechnologies évoluent aussi en fonction des projets qu’ils peuvent mener avec des entreprises, pharmaceutiques par exemple. Mieux, ils peuvent représenter un pôle d’attraction de nouvelles entités privées qui veulent s’implanter au Luxembourg pour se développer dans le giron médical. «Nous devons favoriser l’arrivée de start-up ou acteurs privés actifs dans les sciences de la vie sur le sol luxembourgeois, estime Catherine Larue, CEO de l'IBBL. En dehors des aspects financiers, cela doit passer avant tout par un dialogue plus ouvert et des spécificités et complémentarités que nous pourrions offrir pour être plus attractifs.»

Cadre réglementaire

Vers plus de substance

Les activités de recherche et dévelop­pement, dont l'un des enjeux est la gestion de la propriété intellecturelle, n’échappent pas aux régulateurs, qu’il s’agisse de l’Union européenne ou de l’OCDE. Le projet Beps visant à lutter contre l’érosion de la base d’imposition imaginée par l’OCDE concernera la place financière luxembourgeoise via, entre autres, son principe phare prônant plus de substance aux entités qui servent à l’optimisation fiscale des groupes internationaux. Il en sera de même pour les régimes de propriété intellectuelle mis en place par différents pays que l’Organisation de coopération et de développement économiques est actuellement occupée à analyser. «L’OCDE entend harmoniser les conditions des régimes de soutien à la propriété intellectuelle au sein des pays qui en sont membres, relève Frank Muntendam, associé et life sciences leader chez EY Luxembourg. L’optique serait d’allouer à l’avenir les mesures aux sociétés dont les activités liées aux produits protégés sont localisées dans le pays qui délivre l’aide. Le gouvernement luxembourgeois sera donc amené à revoir sa propre législation, ce qu’il faudra faire avec prudence, puisque le régime de propriété intellectuelle concerne les biotechnologies, mais aussi d’autres industries.» Si des grands groupes, pharmaceutiques, qui ont été séduits par le régime IP du Luxembourg ne devraient pas pour autant y déménager leurs centres de production, d’autres pistes sont envisagées pour à la fois répondre aux critères de l’OCDE et faire du Luxembourg une «vraie économie» de la R&D sur le plan international. On évoque ainsi l’établissement de centres de gestion financière ou de stockage et de l’exploitation de données sensibles, créneau dans lequel le pays veut continuer à investir, fort de ses infrastructures et de sa tradition de maîtrise des données bancaires. Face à ce qui s’apparente à une nouvelle volonté d’harmoniser les règles du jeu,les petits États devront à nouveau user d’ingéniosité pour à la fois se mettre en conformité tout en gardant des avantages compétitifs face à leurs concurrents plus importants, aux moyens et arguments proportionnels pour attirer telle ou telle industrie. «Des incitateurs peuvent permettre de favoriser une nouvelle vague de développement, estime Catherine Larue, CEO de l’IBBL. La piste du crédit impôt recherche à destination des PME doit ainsi être examinée attentivement, à l’instar de ce qui se pratique en France notamment, avec un franc succès.» Le site internet de l’ambassade de France au Luxembourg résume cette mesure comme un «soutien aux activités de recherche et développement des entreprises, sans restriction de secteur ou de taille. Les entreprises qui engagent des dépenses de recherche fondamentale et de développement expérimental peuvent bénéficier du CIR en les déduisant de leur impôt sous certaines conditions.» Ce qui rejoint, d’une certaine manière, le programme gouvernemental qui indiquait au sujet des incitants qu’une «attention particulière sera portée au développement de nouveaux instruments qui ne nécessitent pas de dépense de fonds publics, dont la prise de participation et le crédit d’impôt».

Diversification

«Travailler vite, avec de vraies ambitions»

Entre ses frontières, le Luxembourg doit faire preuve d’efficacité pour appuyer sa diversification économique, autant que sa croissance. «Il faut envisager l’économie luxembourgeoise sur trois niveaux», précise Hervé Philippin, manager mid size corporate & association, au sein d’ING Luxembourg.

Le premier est local, avec les entreprises actives dans le B2C ou le B2B qui ont développé leurs activités depuis le Grand-Duché. «Ces structures peuvent aujourd’hui étendre leurs activités à l’échelle de la Grande Région, bassin économique de 11 millions d’habitants et de consommateurs qui offre de nombreuses opportunités, notamment au niveau de la transmission et de la reprise d’activités.»

Ensuite, M. Philippin considère les activités ayant un caractère international plus prononcé, par exemple liées à l’ICT ou aux sciences de la vie. «Dans ces créneaux, l’enjeu sera de poursuivre le développement d’une expertise technique et scientifique de très haut niveau. Dans les différents secteurs industriels, le fait de fédérer autour des acteurs majeurs les entreprises de plus petite taille permet de conquérir des marchés internationaux.»

Enfin, s’il est important de diversifier l’économie luxembourgeoise autour des axes déterminés par le gouvernement, il ne faut pas oublier que le secteur financier est un pilier qui offre lui aussi des opportunités de diversification, notamment dans les services annexes.

Bien évidemment, le Luxembourg n’est pas le seul à souhaiter élargir la palette de ses activités économiques. «Dans un marché mature qu’est celui de l’Europe occidentale, les créneaux de diversification ne sont pas légion. Il ne faut donc pas s’étonner que les pays limitrophes aient pris des directions similaires», poursuit M. Philippin, persuadé que le Luxembourg dispose néanmoins de cartes majeures en la matière. «À partir du moment où une vision claire a été arrêtée, nous sommes capables de mettre en œuvre des politiques de diversification beaucoup plus rapidement que nos voisins, chez qui les processus de décision sont souvent plus complexes. Le caractère international de la Place est un atout pour attirer des acteurs. Il faut toutefois rester vigilant. Ce serait une erreur de croire qu’il n’y a pas un vrai dynamisme dans les pays limitrophes. Aussi, il faut travailler vite, avec de vraies ambitions.»

Enfin, d’autres voies de diversification pourraient être encore explorées, notamment dans les services à la personne. «Compte tenu du niveau de vie ou encore du vieillissement de la population, je pense par exemple à l’accompagnement des seniors ou encore, dans les matières culturelles ou les soins de santé», précise Hervé Philippin.