PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Conseil investissement

Harakiri pour Abenomics?



leborgne_paperjam.jpg

Jean-Yves Leborgne invite à la prudence vis-à-vis de l'économie japonaise. (Photo: DR)

Dans la chronique financière de ce jeudi, Jean-Yves Leborgne, portfolio manager chez ING Luxembourg, fait un état des lieux de la politique économique de Shinzo Abe, un an et demi après son retour au poste de Premier ministre du Japon.

En fin d’année 2012, dès son élection, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a lancé un vaste plan de réformes visant à sortir son pays de la déflation, à améliorer la compétitivité et à redresser la balance courante et les finances publiques. Ce plan, surnommé «Abenomics», a été couronné d’un certain succès en 2013, grâce aux dépenses publiques engagées, financées par une politique monétaire extrêmement accommodante de la Banque du Japon.

2014 doit être marquée davantage par le redressement structurel du pays. Pour ce faire, une audacieuse réaction en chaîne doit se produire. Tout d’abord, la politique monétaire très accommodante a sorti l’économie de la déflation. Néanmoins, l’inflation égratigne le pouvoir d’achat des ménages. L’effet négatif sur la consommation doit alors être absorbé par la meilleure santé de l’économie: la compétitivité retrouvée et la baisse des impôts sur les entreprises favorisent les exportations, et donc l’emploi, ainsi que la hausse nominale des salaires. Cette hausse permettrait de compenser l’inflation ainsi que le passage récent de la TVA de 5 à 8% et in fine de rééquilibrer les finances publiques. Ainsi, politique monétaire, compétitivité, inflation, salaires, emplois et budget de l’Etat se combinent pour sortir l’économie d’un équilibre déflationniste et la faire passer à un équilibre inflationniste.

Néanmoins, si une pierre manque à l’édifice, c’est toute la construction Abenomics qui s’écroule, comme ses détracteurs l’ont envisagé dès 2012. Or, le moment est crucial puisque la taxe sur la consommation a été relevée en avril. En 1997 déjà, le gouvernement japonais avait agi de la sorte. Après un classique phénomène d’anticipation (les ventes au détail avaient fortement progressé durant le mois précédant la hausse de la taxe), la consommation s’était écroulée pour ne plus revenir en territoire positif avant fin 2000 (la déflation qui sévissait encore en 1998/99 réduisait d’autant plus la valeur de la consommation).

Abenomics, un échec si…

En mars de cette année, on a assisté exactement au même phénomène d’anticipation, les ventes au détail progressant de 11% d’une année sur l’autre. Il reste donc à savoir si l’histoire se répètera complètement et si l’on assistera également à une chute de la consommation dans les prochains mois. Dans ce cas, Abenomics serait un échec car la baisse de la consommation réduirait les rentrées fiscales, en plus de la demande intérieure. Une situation de faible croissance dans un contexte inflationniste serait même le pire des scénarii.

Malheureusement, les choses ne semblent pas très bien engagées. La plus grande difficulté réside dans le fait que les salaires nominaux n’ont pas progressé comme souhaité. Par conséquent, l’inflation, qui elle est bien au rendez-vous, consomme du pouvoir d’achat et réduit la capacité à consommer davantage. La hausse de la taxe sur la consommation risque bien d’être alors le coup de grâce pour la consommation, et par conséquent pour les finances publiques et la croissance.

Bien entendu, si tel devait être le cas, la Banque du Japon ne manquerait pas de donner d’autres impulsions monétaires pour tenter, tant bien que mal, de redresser la barre. C’est la stratégie adoptée jusqu’à présent. Mais il n’empêche que ce serait le premier vrai revers de l’Abenomics, qui pourrait, dans le pire des cas, semer le doute sur l’ensemble de la stratégie. Nous restons donc très prudents quant aux perspectives économiques du Japon, en attendant les prochains chiffres sur la consommation des ménages.