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Et à la fin, c’est le Luxembourg qui gagne



Impact – Pour Romain Schumacher, président du F91, l’impact est financier, mais surtout au niveau de l’image du club. (Photo: Nader Ghavami)

Impact – Pour Romain Schumacher, président du F91, l’impact est financier, mais surtout au niveau de l’image du club. (Photo: Nader Ghavami)

En se qualifiant pour les poules de l’Europa League, le F91 Dudelange a signé un exploit historique. S’il a un peu mieux situé le Luxembourg sur la carte européenne du football, il est aussi une bonne affaire financière pour le club.

Il est 20h48 à Cluj (Roumanie) ce 30 août quand l’arbitre italien Davide Massa siffle la fin de la rencontre entre le club local et le F91 Dudelange. Trois coups de sifflet historiques puisque suite à ceux-ci, et à la victoire 2-3, pour la première fois de son histoire, le football luxembourgeois aura un représentant dans les poules de l’Europa League.

Quelques heures plus tard, le sort désigne l’AC Milan, l’Olympiakos et le Betis Séville comme futurs adversaires. «J’ai suivi le tirage au sort à la télévision», se souvient Romain Schumacher, le président du F91. «Je n’en croyais pas mes yeux, c’était un rêve. Et je suis resté durant 30 minutes dans mon fau­teuil, incapable de bouger.»

Bonne affaire financière

Le 13 décembre, la campagne européenne a pris fin au stade Josy Barthel où le F91 a dû s’exiler pour une dernière bataille face aux Sévillans. Mais le président n’avait pas attendu cet instant pour dresser le bilan du club qui a fait rêver tout un pays.

Financièrement d’abord, l’opération sera bonne. «Oui, on va gagner un peu d’argent au final», concède Romain Schumacher. Pour son accès à la phase des poules, l’UEFA versera 2,92 millions au club. Qui a aussi reçu des primes pour les tours qualificatifs.

220.000 euros pour avoir affronté les Hongrois de Videoton, 240.000 euros pour le duel face à l’équipe kosovare de Drita, 260.000 pour avoir écarté le Legia Varsovie (Pologne), puis 280.000 euros pour avoir mangé Cluj. Sans oublier les recettes directes générées au niveau local.

«Nous avons vendu le total des 30.000 places pour les trois ren­contres à domicile en 90 minutes», confirme le président.

Évidemment, il faudra décompter une série de frais. Mais ce sera tout de même une noisette de beurre bien dodue qui tombera dans les épinards dudelangeois quand on sait que le budget annuel du F91 est de 3 millions d’euros! D’autant plus appréciable que Flavio Becca, le mécène du club depuis des années, a annoncé son désinvestissement progressif.

La victoire fait consommer

Voilà pour les retombées directes. Mais qu’en est-il des retombées indirectes? L’économie luxembourgeoise va-t-elle aussi profiter des exploits des joueurs de Dino Toppmöller?

«La corrélation directe entre un exploit comme celui de Dudelange et une hausse de la croissance économique est difficile à confirmer avec des paramètres économétriques»explique Pierre Rondeau, professeur d’économie à la Sports Management School de Paris, spécialiste de l’économie du football. «Si tout était aussi simple, le Brésil ne connaîtrait pas de crise économique.»

Mais, ce qui apparaît plus clairement, ce sont les conséquences possibles sur la consommation locale d’un moral dopé positivement par l’événement. «Il y a un bonheur qui est présent, une confiance qui s’installe, du coup, la consommation peut être dyna­misée

Mais Pierre Rondeau prévient aussi qu’il faut ensuite, pour que l’économie en bénéficie un minimum, que l’exploit soit bien géré par les sphères sociales, politiques...

«Le meilleur exemple est français. On gagne la Coupe du monde en 1998 et il y a une eupho­rie qui s’installe, qui dure dans le temps et a un impact positif sur l’économie. En 2018, on gagne à nouveau, mais l’effet retombe trois jours plus tard, car le retour des joueurs est un couac, puis arrive l’affaire Benalla», analyse encore Pierre Rondeau.

Il faut donc bien gérer «l’im­médiat après». Pour espérer qu’il y ait un «demain». «L’espoir est que notre aventure fasse avancer le foot luxembourgeois», poursuit Romain Schumacher. «Il reste des problèmes. On doit travailler pour avoir une ligue nationale plus forte. Il faut réfléchir aussi à un statut pour les footballeurs. Enfin, il faut travailler au niveau des infrastructures qui sont lamen­tables dans notre pays. On a besoin de support, avec des moyens réalistes.»

Nation branding

Mais c’est plus encore au niveau de l’image que les retombées sont et seront les plus perceptibles. Le F91 a accéléré un processus amorcé depuis un certain temps déjà.

«On ressent un impact posi­tif suite à ce qu’a réalisé Dude­lange», confirme Paul Philipp, le président de la Fédération luxembourgeoise de football. «C’est très perceptible à l’étranger dans les milieux du foot et hors de ceux­-ci.» Et même la défaite face à la Biélorussie, qui a privé l’équipe nationale d’un énorme succès en Nations League, «ne sera pas un coup d’arrêt, mais juste une déception. On doit maintenant s’atteler à consoli­der ce qui a été construit par Dudelange et les autres clubs, par la Fédération...»

Romain Schumacher a, lui aussi, constaté que quelque chose avait changé dans le regard des autres dirigeants de clubs européens. «Lors d’une réunion à Split avec des présidents d’autres clubs,j’ai eu droit à une standing ova­tion lors de mon arrivée. Jamais un aussi petit club n’avait réussi une telle performance et cela s’est su. Dudelange a contribué à encore mieux situer le Luxembourg sur la carte européenne du foot.» Et a su rallier tout un pays à sa cause.

«Suite à la qualification, des entre­prises sont spontanément venues nous trouver pour nous aider. Notamment Luxair, qui nous a proposé des vols. Il y a eu un effet de nation branding, c’est clair», conclut le président.

La ville va aussi profiter de ce que le bourgmestre Dan Biancalana qualifie de «moment historique». Si Dudelange a reçu le 4 décembre le titre de «European City of Sports», c’est aussi grâce au F91.

«Il y a le handball, le basket, le tennis de table, mais le club de foot contri­bue grandement à une image posi­tive de la ville», confirme le bourgmestre, qui a supporté le club depuis les tribunes. En 1990, l’attaquant anglais Gary Lineker, désormais présentateur de l’émission «Match of the Day» sur la BBC, avait expliqué: «Le football est un jeu qui se joue à 11 contre 11, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne.» Le 30 août à Cluj, c’est le Luxembourg qui, cette fois, l’a emporté.