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Droit de vote des étrangers: les avis des décideurs



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Voici les contributions intégrales des décideurs sollicités par Paperjam fin avril au sujet de la proposition d’élargissement du droit de vote des étrangers, sous condition de résidence et de participation antérieure à un scrutin (communal ou européen). Ils s’expriment tous à titre personnel.

Patrick Kersten

«Je vote ‘oui', car il est nécessaire de pallier la sous-représentation des actifs dans les votants. Le plan B? Remplacer l’obligation de vote par un droit de vote pour les retraités (50% des votants). En espérant que cela augmente le nombre de ceux qui décideront de ne pas se déplacer… et de faire confiance aux ‘jeunes'!»

Nicolas Henckes

«Je suis pour, sans hésiter, mais je me sens un peu pris en otage par le gouvernement. En effet, en tant que Luxembourgeois à moitié français et marié à une française, je ne peux qu'être pour une plus grande intégration des non-Luxembourgeois. Mais j'estime que d'autres moyens existaient pour augmenter progressivement cette intégration.

La question posée est très discutable et le référendum de toute façon un outil soumis à tous les vents populistes. Le gouvernement, n'ayant pas la majorité nécessaire pour une modification constitutionnelle, aurait dû prendre ses responsabilités et choisir une amélioration de la situation par la voie parlementaire, certes plus lente et moins totale. Au lieu de cela, il organise à la va-vite un référendum à double tranchant, car si cela aboutit à un rejet net et sans bavure, le sujet pourrait bien être enterré pour de nombreuses années.»

Fabrice Poncé

«Je vote ‘oui’. La population résidente non luxembourgeoise étant de nos jours prépondérante dans le pays, il me semble important que celle-ci puisse avoir un droit de regard sur la gestion du pays.»

Michel Braquet

«Je suis pour en tant que citoyen d’abord: la situation actuelle ne correspond plus à mon idée de la démocratie, mais aussi au type de société dans laquelle je souhaite vivre. Si rien n’est fait, notre société se dirigera vers une société de classes et de castes de type médiéval ou du genre ayant existé dans quelques pays européens durant la première moitié du siècle dernier. La force de notre pays réside dans son ouverture au monde.

En tant que chef d’entreprise, je vote ‘oui’ pour deux raisons. D’abord, le gap croissant existant entre les ‘forces vives’ de la nation et le pouvoir politique législatif et exécutif conduit et conduira forcément à une politique mal adaptée à notre économie et à son développement futur. Ensuite, et c’est l’argument principal, les travailleurs étrangers, résidents ou frontaliers, sont souvent mal intégrés dans notre société et dans nos entreprises: le droit de vote serait un signal fort pour leur faire comprendre qu’ils sont les bienvenus dans notre société civile et dans nos entreprises comme membres à part entière et non seulement comme main-d’œuvre destinée à suppléer aux lacunes de notre marché du travail, ce qui contribuerait certainement à leur motivation au travail et à leur loyauté vis-à-vis de l’entreprise. Nous ne pouvons pas à la longue faire coexister une économie ouverte avec une société fermée.

Dans ce contexte, je pense aussi qu’il faudrait permettre aux frontaliers et aux résidents étrangers depuis moins de 10 ans de s’exprimer par le biais d’un organisme consultatif sur tous les sujets les concernant directement et en particulier la mobilité.»

Sharon March

“Voting for resident foreigners, those who have not taken the nationality of the country they are residing in, should not be allowed in general. But in specific cases within the European context then yes, if they come from other EU countries but not outside that. I also think that if you really want to vote then you should make an effort to learn a local language. You cannot have rights without responsibilities and this part has been left out of the public discussion. And also if the foreigners can vote they will want to logically also run for elections on the same basis. Then we have the problem that they live here for long (enough) periods and are outside of the local world but want to dictate or affect the country or commune; they do or don’t speak the language and when the natives meet at city or town hall they will have to speak a foreign language to run the community. That is totally unacceptable. It isn’t that hard to learn a language when you try. And for those who have no time or desire to learn another language, then why ask to vote? It would be the same care that is taken about the issues that affect them and those that do not later on: no time to understand them. And no time to follow local news in the international context. Look at people when they hitch-hike the world they leave without language skills but quickly find out that it is smarter to be able to communicate. Luxembourg is making a historic mistake to do otherwise. It is not fear; it is common sense to build a common integration mechanism into immigration and voting policy. When in Rome do as the Romans do and give to Caesar what is due.”

Jean-Jacques Rommes

«Je voterai 'oui'. Il y a de bons arguments dans tous les sens, mais celui qui me semble décisif, c'est que l'atout majeur du Luxembourg réside dans son ouverture linguistique, culturelle, politique et économique sur l'étranger. Un 'non' sonnerait comme une fausse note dans cette caractéristique identitaire essentielle pour notre pays.»

Hugues Delcourt

«L’intégration des étrangers dans une société est un sujet vaste et complexe qui ne peut être réduit à l’attribution ou non d’un droit de vote. En effet, ma conviction est que toute communauté, nationale ou autre, est enrichie par la diversité des nationalités qui la compose. J’ai moi-même, en tant que ressortissant français, résidé dans différents pays en Europe et en Asie et j’ai pleinement vécu cette 'internationalisation' dans mon parcours. À chaque étape, j’ai fait un effort d’intégration et aujourd’hui, étant résidant luxembourgeois, je prends beaucoup de plaisir à approfondir mes connaissances de la langue, de la mentalité et de tous les atouts que ce pays offre. Plutôt que de me donner un droit de vote, je préférerais, dans ce parcours qui est le mien, pouvoir désormais accéder plus facilement à la nationalité luxembourgeoise. Il est vrai que l’introduction de la double nationalité fut une étape fondamentale dans le débat d’intégration au Luxembourg. Aujourd’hui, je proposerais d’étendre la discussion actuelle et de repenser, à côté du droit de vote, les différents aspects qui mènent à une bonne intégration et communication avec les étrangers au Luxembourg.»

Michel Wurth

«Parmi les trois questions posées à l’occasion du référendum, seule celle sur le droit de vote des étrangers est vraiment importante. Alors que la question du droit de vote à 16 ans devrait être liée à l’âge de la majorité, celle relative à la limitation à 10 ans des mandats de ministres me semble davantage avoir été posée dans un contexte politique spécifique tel qu’il existait en 2013.

Par contre, pour ce qui est de poser la question du droit de vote des étrangers au Luxembourg, le fait que près de la moitié des résidents et environ deux personnes actives sur trois sont des non-Luxembourgeois devrait naturellement conduire à y formuler une réponse positive.

S’il est vrai que l’énoncé de la question est critiquable et qu’il existe d’autres formes d’intégration, dont la double nationalité qu’il s’agit également de promouvoir, il n’empêche que la proposition d’associer plus directement les étrangers au processus démocratique est le reflet que la société luxembourgeoise fonctionne aujourd’hui grâce à l’apport des résidents et une marque de confiance en la capacité de ces derniers à s’intégrer dans et à contribuer à moderniser la société luxembourgeoise.

L’image d’un Luxembourg dynamique est d’être un des pays les plus ouverts au monde, dont le business model est d’importer l’essentiel de ce dont nous avons besoin pour vivre et d’exporter des biens ou des services qui constituent des niches sophistiquées demandées à l’étranger. Notre politique économique est de bien accueillir les investisseurs étrangers, et les inciter à se développer chez nous, ce qui est une des principales raisons de notre bien-être. Il est temps de dire à ces salariés et à ces investisseurs que nous leur faisons confiance et que nous souhaitons qu’ils participent au processus démocratique. Nous nous vantons d’être au cœur de l’Europe et le droit de vote des étrangers visera avant tout les ressortissants des pays de l’Union européenne qui représentent l’écrasante majorité de ceux qui en bénéficieront.

Le droit de vote des étrangers fait également partie de l’image positive que nous voulons donner de notre pays en Europe. Nous serons un des premiers pays sur notre continent à montrer la voie et à donner comme signal que non seulement un étranger peut acquérir du bien-être au Luxembourg, mais en plus peut influencer le destin du pays en participant activement à sa vie politique.»

Marc Lauer

«Je suis résolument pour le droit de vote pour les résidents étrangers sous conditions de résidence. Je considère qu'un vote positif est un signe clair pour un Luxembourg plus démocratique et accueillant pour des gens qui contribuent quotidiennement à notre bien-être.»

Georges Bock

«Je vote ‘oui’. C’est un sujet critique pour le Luxembourg et mon ‘oui’ est un vote pour le futur de mes enfants et petits-enfants.»

Carlo Thelen

«Existe-t-il des raisons socio-économiques pour ne pas accorder le droit de vote aux résidents étrangers?

La participation au référendum du 7 juin est un acte éminemment civique et personnel et chacun s'y exprimera selon ses convictions personnelles et sur base de considérations objectives et subjectives. Ce sera également mon cas et je souhaite partager dans les lignes qui suivent, à titre personnel, quelques réflexions au sujet de la question relative à l’attribution, sous certaines conditions, du droit de vote aux résidents étrangers. Dans ce contexte, je tiens à souligner d’emblée que parmi les deux autres questions du référendum, c’est surtout celle relative à l’attribution ou non du droit de vote dès l’âge de 16 ans qui mériterait une discussion plus approfondie, au même titre que celle relative au droit de vote des étrangers.

Actuellement, c’est cependant la question relative à l’extension du droit de vote aux étrangers qui domine les débats politiques et qui passionne le grand public et c’est la raison pour laquelle, en tant qu’économiste, je me concentre sur celle-ci dans cet article, et ceci donc surtout sous l’angle socio-économique.

La question de l’élargissement du droit de vote aux étrangers résidents ne peut en effet pas être appréhendée sans tenir compte de la réalité socio-économique de notre pays. À commencer par sa situation démographique, qui a profondément évolué aux cours des 25 dernières années. En effet, le nombre de ressortissants étrangers a plus que doublé en cette période, en passant de 108.900 en 1990 à 258.700 en 2015, avec comme conséquence qu’aujourd’hui 46% des habitants du Grand-Duché n’ont pas la nationalité luxembourgeoise. Par ailleurs, entre 2010 et 2014, quelque 21.800 personnes ont acquis volontairement la nationalité luxembourgeoise, ce qui représente plus de 7% du stock des Luxembourgeois présents sur le territoire.

La forte immigration fait afficher au Luxembourg un rythme de croissance démographique plus de sept fois supérieur à la moyenne européenne. Sans l’immigration, le pays subirait un déclin démographique avec toutes les conséquences que cela aurait sur la pérennisation de son modèle économique et social.

Si l’on tient, par ailleurs, compte du fait que les autochtones sont, en moyenne, plus âgés que les étrangers (47% de la population luxembourgeoise ont plus que 45 ans, par rapport à 33% de la population étrangère) et que les étrangers sont surreprésentés (53%) dans le groupe d’âges de 20-44 ans, c’est-à-dire parmi la population jeune qui est en âge de travailler, l’apport vital des étrangers au financement du modèle socio-économique luxembourgeois devient rapidement apparent. Par ailleurs, plus de un jeune sur deux est étranger.

En ce qui concerne les pays d’origine de migrants, le Luxembourg a été, et reste à ce jour, avant tout une terre d’accueil pour des citoyens européens qui représentent, en 2015, quelque 86% du total des ressortissants étrangers présents sur le territoire, et avec lesquels nous partageons d’ores et déjà la citoyenneté européenne et un ensemble de valeurs et de droits fondamentaux.

Les derniers chiffres du marché du travail révèlent qu’au 31 décembre 2014, pour 100 salariés travaillant au Luxembourg, l’on dénombre 28 Luxembourgeois, 28 ressortissants étrangers résidant au Luxembourg et 44 frontaliers. En d’autres termes, l’an dernier l’emploi résident n’a couvert que 56% de l’emploi salarié total. Il est aussi intéressant de constater qu’en moyenne le taux d’emploi auprès des étrangers est plus élevé qu’auprès des autochtones.

La fragmentation du marché du travail est aujourd’hui telle que certaines branches économiques sont quasiment dépourvues de travailleurs de nationalité luxembourgeoise (p.ex. la construction, le secteur Horesca et les activités immobilières), alors que d’autres font apparaître des effectifs dépassant largement la moyenne nationale (p.ex. le secteur public et d’autres secteurs abrités ou non exposés à la concurrence internationale).

Si le Grand-Duché demeure un pays dynamique, c’est aussi parce qu’il bénéficie largement du dynamisme des créateurs d’entreprises étrangers. Parmi les créateurs d’entreprises 'luxembourgeois', seuls 26% ont la nationalité luxembourgeoise. À côté des entrepreneurs luxembourgeois, on retrouve surtout des entrepreneurs belges (25%) et français (22%), suivi des Allemands (12%) et des Portugais (7%).

Le Luxembourg ne fera pas marche arrière en matière d’immigration, il ne le pourrait d’ailleurs pas, à supposer qu’il le voulait. Le réservoir de la main-d'œuvre autochtone est épuisé depuis belle lurette et la contribution étrangère est devenue indispensable pour financer le modèle socio-économique luxembourgeois, ce modèle qui assure aux résidents et citoyens une qualité de vie remarquable. Pour subsister et maintenir son niveau de vie, le Luxembourg doit aller de l’avant, renforcer ses structures économiques existantes – basées sur les PMEs - , développer des nouveaux modèles de croissance, cultiver et attirer des talents et du savoir-faire, innover, investir et faire preuve d’ingéniosité et d'idées.

Le 7 juin, le Luxembourg sera sous observation internationale. Le 7 juin, le Luxembourg pourra donner aux résidents étrangers la possibilité d'exercer un droit de vote direct aux élections nationales. Ce faisant, le pays ne comblerait pas seulement un déficit démocratique évident, mais gagnerait aussi un atout compétitif que peu de pays seront prêts à lui ravir. Le Luxembourg, sa crédibilité, son image de marque et son capital sympathie en sortiraient grandis.

Au vu de ces considérations, économiques avant tout, je ne vois, à titre personnel, guère de raison d’exclure du droit de vote les résidents non luxembourgeois. Leur contribution à l’économie et à la société luxembourgeoise est réelle et bien documentée. Leur refuser un droit citoyen essentiel au seul motif de leur nationalité me semble ne plus être tenable dans une société qui se dit moderne et ouverte. En tant qu’économiste et en tant que citoyen, j’estime que dans un monde globalisé, la nationalité ne devrait plus être un critère d’exclusion pour des résidents étrangers remplissant leurs devoirs citoyens, payant leurs impôts, habitant avec leur famille et scolarisant leurs enfants, participant à la vie sociale et culturelle, bref contribuant au fonctionnement du pays tout entier.»

Marc Wagener

«Oui à l’introduction du droit de vote citoyen. Que l'ouverture du droit de vote à tous les résidents est une question qui polarise est un fait désormais bien documenté. La Fondation Idea asbl a publié sur son site internet deux points de vue à ce sujet - l'un en faveur, l'autre en défaveur. Ainsi, voulant contribuer au débat d'idées, nous nous sommes aperçus que cette question, au-delà de ses ramifications socio-économiques, culturelles et politiques, est éminemment sentimentale, émotionnelle et personnelle.

À titre personnel, je considère l'ouverture du droit de vote comme une évidence citoyenne. Luxembourgeois ou non-Luxembourgeois, nous contribuons tous à faire avancer ce pays si particulier et si ouvert qu'est le Luxembourg.

Nombreux sont ceux qui, en s’opposant au droit de vote, estiment que les concepts de 'citoyen d’un pays' et de 'national d’un pays' sont indissociables, qu’ils forment un tout. Or, la nationalité (simple ou double) et la jouissance de droits civiques me semblent être deux choses différentes. Tant les Luxembourgeois que les étrangers vivant sur notre territoire sont des citoyens de notre pays. Ils ont fait le choix de vivre en commun sur le sol grand-ducal. Tout un chacun contribue à la société, apporte sa pierre à l’édifice économique, culturel et linguistique. Le vivre ensemble confère un ensemble de droits et d’obligations, et le droit de vote me semble en faire partie car il permet légitimement aux citoyens de s’exprimer sur les grandes orientations politiques du pays et sur l’orientation générale des choix publics.

Nous sommes tous citoyens du Luxembourg et nos destins sont partagés. Luxembourgeois et non-Luxembourgeois ont construit, construisent et construiront ensemble notre projet commun de société. Arrivé dans une certaine mesure à la croisée de chemins - en termes démographiques alors que la contribution socio-économique des non-Luxembourgeois n'est plus à démontrer (presque 8 salariés sur 10 dans le privé n’ont pas le passeport luxembourgeois) et entrepreneuriale (seule environ 1 entreprise sur 4 est créée par un Luxembourgeois), le Luxembourg doit en outre se poser la question si l'ouverture du droit de vote - un geste citoyen - n'est pas la seule possibilité de rétablir le principe démocratique de base du suffrage… universel; le suffrage universel devant être le vote de l’ensemble des citoyens et non pas celui d’à peine plus (à l’heure actuelle) de la moitié de la population.

Finalement, il ne faut pas omettre que les Luxembourgeois d’aujourd’hui sont en très grande partie les immigrés d'hier; les noms de famille à consonance allemande cèdent aujourd’hui progressivement la place aux noms italiens et portugais; le reflet à long terme des différentes vagues migratoires. Qu’un chiffre (assez éloquent) me soit permis: 61% de la population a aujourd’hui un arrière-plan migratoire. C’est ce que nous sommes. Le Luxembourg a toujours eu l’intelligence de s’ouvrir, de partager, d’intégrer son économie dans des ensembles plus vastes, d’accueillir. La diversité sur son petit territoire me paraît inégalée. Nous formons aujourd’hui une communauté de destins, une société mosaïque. L’ouverture nous a permis de grandir et de prospérer. Persévérons dans la même veine pour assurer notre succès de demain.»