POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Avant-goût de campagne législative

Devine qui vient dans mon «stuff» ce soir?



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Xavier Bettel a dû s’expliquer devant les députés sur sa rencontre privée avec l’agent Kemmer. (Photo: Christophe Olinger)

La guerre des tranchées a commencé à l’instigation du parti chrétien-social deux ans et demi avant le scrutin législatif d’octobre 2018. Le Premier ministre, empêtré dans un mini-scandale Srel, a dû s’expliquer devant les députés sur une rencontre privée avec un agent du renseignement.

L'affaire Bettel/Kemmer, qui n’en est peut-être pas une, sera en tout cas un marqueur dans la vie politique luxembourgeoise, deux ans et demi avant les prochaines élections législatives. L’opposition CSV ne tire plus de balles à blanc, rudoyant une majorité qui collectionne les maladresses. La presse, elle, plus partisane que jamais, est à cran. Le tout sur fond d’un autre scandale qui, parce qu’il n’a jamais été vraiment élucidé, s’invite régulièrement dans le débat politique. Et jette le doute sur l’intégrité des partis de l’actuelle coalition et surtout leur capacité à faire mieux, ou à tout le moins autrement, que leurs prédécesseurs chrétiens-sociaux.

Cette «non-affaire» Bettel/Kemmer a donné en tout cas le spectacle de dirigeants qui, aux antipodes de leurs promesses électorales, sont loin d’avoir rompu avec la manière de faire de la politique de leurs aînés, dans les «stuff» ou aux comptoirs des cafés du commerce. Mais plutôt dans l’entre-soi, sur un mode clientéliste teinté de provincialisme.

Raconter les dessous d’une affaire qui a obligé le Premier ministre Xavier Bettel à venir s’expliquer pendant deux heures à la Chambre des députés, mardi 19 avril, en dit long sur le fonctionnement des réseaux au Luxembourg.

Décembre 2012. La commission d’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements du Service de renseignement luxembourgeois (Srel) vient de démarrer ses travaux après la publication par l’hebdomadaire d’Lëtzebuerger Land d’une conversation secrète entre le Premier ministre d’alors, Jean-Claude Juncker, et Marco Mille, le directeur du Srel. Ça chauffe pour le matricule de celui qui a quitté le service par la petite porte tout en réussissant l’exploit de prendre la direction de la sécurité du groupe Siemens. Un job en principe réservé aux anciens dirigeants du renseignement allemand.

Marco Mille n’est pas seul en cause dans l’enregistrement illégal de cette conversation, réalisé en 2008 avec une montre-espion du Srel. Deux autres hommes sont sur la sellette: André Kemmer, policier détaché au Service de renseignement, psychologiquement fragile, et Frank Schneider, directeur des opérations, froid, calculateur et ambitieux.

Lorsque Juncker apprendra l’existence de cet enregistrement, les trois hommes seront limogés du Srel. La commission de contrôle parlementaire du Srel en fut également informée, mais l’affaire n’aura pas de suite.

En quête de rachat de sa conscience, c’est André Kemmer qui fit l’aveu de l’enregistrement à Jean-Claude Juncker, encouragé par un de ses collègues policiers, Roger Mandé, ancien chauffeur et garde du corps du Premier ministre, passé lui aussi au Srel. L’histoire est décidément une succession de répétitions.

Kemmer, qui avait failli échouer à l’examen d’entrée à la police judiciaire, précisément pour des raisons de fragilité de sa personnalité, fut recasé au ministère de l’Économie et chargé de sensibiliser les entreprises aux questions de sécurité. À l’époque, il était présenté comme un des fonctionnaires les mieux informés du Luxembourg.

Après les révélations des écoutes, Kemmer deviendra un des témoins-clés de l’affaire du Srel et sera suspendu de ses fonctions au ministère de l’Économie. La direction de la police ne souhaita pas le réintégrer dans ses anciennes fonctions. Comme l’a indiqué Étienne Schneider, ministre de la Sécurité, lors du débat du 19 avril dernier à la Chambre des députés, l’ex-agent du Srel est payé depuis quatre ans à ne rien faire en attendant une possible rédemption.

En mars dernier, Kemmer lui a bien demandé de réactiver son retour. «Je lui ai dit que si son affaire était classée, il pourrait revenir. Je suis son patron en tant que ministre de la Sécurité», a fait savoir celui qui est aussi le vice-Premier ministre.

Devant les députés, Félix Braz, le ministre de la Justice, s’est refusé, au nom de la séparation des pouvoirs, à livrer le moindre indice sur l’état d’avancement de l’enquête judiciaire visant Mille, Kemmer et Schneider, et ouverte il y a trois ans.

C’est dans le contexte de cette enquête que Kemmer s’est livré à quelques confidences devant le juge d’instruction et raconté qu’il avait rencontré en décembre 2012, à son domicile de Bonnevoie, Xavier Bettel, en marge de la commission d’enquête, alors que ce dernier en était le vice-président.

Le magistrat luxembourgeois a voulu se faire confirmer la rencontre et ses circonstances en convoquant Bettel en octobre dernier. Le procès-verbal de son audition comme témoin a fait l’objet de fuites dans le Luxemburger Wort.

Ce dossier risque d’empoisonner encore longtemps le débat politique et coller à la peau du Premier ministre pendant la campagne des législatives de l’automne 2018.

Retour en décembre 2012: Mike Gira, policier que l’on présente comme un proche du DP, est chauffeur et garde du corps de la ministre de la Culture Octavie Modert (CSV). Bettel, lorsqu’il entre au gouvernement en décembre 2013, le recrute. Les deux hommes se connaissent bien.

Gira a été également convoqué comme témoin devant le juge d’instruction pour donner sa version de la réunion avec Kemmer dans la salle à manger de Xavier Bettel et voler au secours de son patron. Le policier a raconté, selon les informations relayées par RTL Radio Lëtzebuerg, s’être fait interpeller par Kemmer au comptoir du café Urban. L’agent du Srel, en disgrâce, lui aurait demandé de jouer les intermédiaires auprès de Bettel. Gira s’exécute de bonne grâce et organise la rencontre, sans, assure-t-il, fournir le nom du «collègue» et ex du Srel qui a des problèmes.

Lorsqu’il ouvre la porte aux deux hommes, Bettel assure être surpris, mais il les invite quand même dans son «stuff» et interdit même à Gira d’aller fumer une cigarette dans son jardin, de peur de se retrouver seul face à Kemmer. Il était de toute façon à mille lieues de se douter que cette rencontre serait connue et serait au cœur d’une polémique au milieu de son mandat à la tête du gouvernement.

Que se sont-ils dit? «Ce n’est pas dans mon salon qu’André Kemmer a fait sa déposition, mais à la Chambre des députés», s’est justifié Xavier Bettel, balayant la thèse du CSV d’un complot ourdi de longue date, entre autres par le DP, pour faire tomber Jean-Claude Juncker.

Claude Wiseler, le chef de la fraction des chrétiens-sociaux à la Chambre, n’a pas obtenu de réponses satisfaisantes lors du débat du 19 avril. Il voulait que le Premier ministre explique le sens des propos que Kemmer lui a attribués en déclarant que «ça suffisait avec Juncker». Bettel ne s’est pas laissé entraîner sur ce terrain boueux, laissant un des lieutenants du DP aller au feu à sa place.

Eugène Berger, le chef de la fraction DP, presque gêné par sa propre audace, a assuré que derrière cette formule se cachait le ras-le-bol de la classe politique envers l’ancien Premier ministre, sans manière et parfois vulgaire. «Vous vouliez parler sur la place publique d’affaires du Srel?», a demandé Berger à la tribune, à l’adresse des députés du CSV. «On va parler des problèmes d’alcool de Juncker», a-t-il poursuivi, faisant référence à la production littéraire d’André Kemmer, relayée en son temps par Paperjam, qui racontait un entretien auquel il avait assisté avec un Juncker ne tenant plus debout et invectivant à coup de noms d’oiseaux Marco Mille, le chef du Service de renseignement. Un ange est passé.

C’est d’ailleurs, selon la doxa officielle, après cet entretien que Mille décida de retourner dans le bureau du Premier ministre muni de sa montre-espion.

Ce fut ensuite au tour d’Alex Bodry, LSAP et ancien président de la commission d’enquête parlementaire, de défendre Bettel: «Cette rencontre n’a pas eu la moindre influence sur le travail de la commission d’enquête parlementaire», a-t-il assuré.
La fraction Déi Gréng a aussi montré sa solidarité avec le Premier ministre: «Il n’y a pas d’affaire Bettel/Kemmer. Cela relève de la démagogie pénible», a souligné Viviane Loschetter depuis la tribune de la Chambre.

Xavier Bettel a en tout cas dû s’expliquer sur le temps qui s’est écoulé (quatre mois) entre sa rencontre avec Kemmer en décembre 2012 et sa démission, en avril 2013, de la vice-présidence de la commission d’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements du Srel.

Le Premier ministre avait fourni des explications contradictoires sur les raisons de son remplacement par Lydie Polfer, évoquant d’abord la pression insupportable du CSV qui pesait sur les débats, avant d’admettre que ses craintes de se faire manipuler par Kemmer, l’un des principaux témoins du scandale du Srel, avaient été sa principale motivation à quitter la commission d’enquête. Car, comme beaucoup de choses au Luxembourg, c’est dans les salles et arrière-salles des cafés, autour de conversations souvent bien arrosées, que l’histoire Bettel/Kemmer s’est jouée et que l’existence de la rencontre de décembre a commencé à fuiter.

L’ancien agent du Srel, véritable électron libre, fréquentait assidûment les zincs, traînant avec lui son désœuvrement, se laissant volontiers aller aux confidences.

C’est là qu’il s’est vanté d’être un «protégé» de Xavier Bettel, auprès de qui l’information fut relayée, l’acculant à démissionner de la commission d’enquête et à devoir s’expliquer trois ans plus tard devant un juge d’instruction, puis à se justifier devant les représentants du peuple.

Cette fois, Xavier Bettel s’en est bien sorti, mais la campagne électorale du CSV pour reconquérir le pouvoir ne fait que commencer.