POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Philippe Maystadt (BEI)

« Des raisons de s’inquiéter »



Philippe Maystadt : « Il ne faut pas nécessairement supprimer le système d’indexation. » (Photo : Olivier Minaire)

Philippe Maystadt : « Il ne faut pas nécessairement supprimer le système d’indexation. » (Photo : Olivier Minaire)

À l’occasion de son passage à Luxembourg, le président honoraire de la Banque européenne d’investissement présente son ouvrage récemment publié, « Europe, le continent perdu ? ». Il y admet l’idée que l’UE est en mauvaise posture, mais propose des solutions pour l’en sortir, notamment « débureaucratiser » la Commission. Il revient également sur ses relations avec Jean-Claude Juncker, sur l’indexation des salaires et sur la visibilité de la BEI au Grand-Duché.

Monsieur Maystadt, votre ouvrage « Europe : le continent perdu ? » (publié chez avantpropos), met en perspective les déficits structurels de l’UE.
« Le point de départ du livre est une interpellation venant d’outre-Atlantique et des publications qui développent la thèse selon laquelle l’Europe est condamnée à un déclin inéluctable. D’ailleurs, le titre de mon livre est directement inspiré d’un article de Time magazine, dans lequel il n’y avait pas de point d’interrogation.

Moi je me suis demandé : sommes-nous aveugles ou y a-t-il des raisons de s’inquiéter ? L’ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première, je prends acte d’un certain nombre de faiblesses structurelles de l’économie européenne stigmatisées par la presse nord-américaine. Il y a, c’est vrai, des signes de déclin, des raisons de s’inquiéter. Je nuance ensuite en présentant les motifs d’espoir, souvent ignorés par les eurosceptiques. Dans une troisième partie, la plus importante à mon avis, je propose une stratégie pour répondre à la négative à la question de départ. Non, l’Europe n’est pas un continent perdu parce que nous menons les réformes nécessaires.

Comment détaillez-vous ces mesures ?

« Je dégage trois grands axes de réflexion. Le premier est d’assurer l’unité de la politique extérieure de l’UE. Nous ne pesons dans les grands débats internationaux que lorsque nous parlons d’une seule voix. En ordre dispersé, on ne compte pratiquement plus. Je cite un exemple que Jean-Claude Juncker a dénoncé avec humour, celui de la représentation de la zone euro, au sein du Fonds monétaire international (FMI) où les Européens n’ont pas le poids qu’ils devraient avoir si on tenait compte de ce que représente la zone euro comme puissance économique et commerciale. Si un administrateur de la zone euro existait, c’est lui qui aurait le plus d’importance, plus encore que celui représentant les États-Unis. Il y a une base légale dans le Traité de Lisbonne, mais il faut la mettre en œuvre.

En deuxième axe, il faut achever le marché unique européen. Nous n’en tirons pas tous les bénéfices, car il y a des obstacles dans certains secteurs, comme l’électricité…

Ou les fonds de venture capital, que vous évoquez, pour lesquels le Luxembourg a des infrastructures intéressantes…

« Tout à fait. Le Luxembourg a une législation excellente de ce point de vue. La Commission européenne a déjà fait une proposition pour pouvoir établir un fonds de venture capital dans un pays européen qui obtiendrait une sorte de passeport pour opérer dans l’ensemble de l’UE. Je pense en effet que les difficultés pour monter des fonds d’investissement véritablement paneuropéens sont réelles. Nous le voyons notamment à travers notre filiale, le Fonds européen d’investissement (FEI). Nous poussons dans ce sens-là, mais il y a encore un certain nombre d’obstacles. Les réglementations et les lois fiscales ne sont pas les mêmes.

Et quel est le troisième axe ?

« Il s’agit du renforcement de la gouvernance économique. La crise actuelle montre bien que la coordination des politiques économiques n’est pas suffisante. La cause profonde des difficultés actuelles réside dans le fait que les économies participant à la zone euro n’ont pas convergé, mais plutôt divergé. Si on regarde les chiffres de la croissance de la productivité, on voit bien que quatre pays tirent la moyenne européenne vers le bas (Italie, Espagne, Grèce, Portugal, ndlr.).

Comment voulez-vous que l’union monétaire fonctionne si une telle divergence existence ? Normalement cela peut se corriger par une variation du taux de change, mais dans une union monétaire, vous perdez l’adaptation par les taux et il faut une convergence réelle des économies. Cela montre bien que la coordination des politiques publique est insuffisante.

C’est un argument qui n’a pas surpris certains négociateurs du Traité de Maastricht et notamment Jean-Claude Juncker qui, depuis le début, dit qu’on a une jambe monétaire forte avec la Banque centrale européenne (BCE), mais que la jambe économique reste trop faible, car insuffisamment coordonnée. La crise a donné raison à ceux qui depuis ledit traité tiraient le signal d’alarme.

Vous connaissez Jean-Claude Juncker depuis les négociations sur le Traité de Maastricht…

« Oui. J’ai participé à ces négociations qui ont pris plusieurs années, notamment en tant que ministre des Finances de la Belgique (1988 - 1998, ndlr.). J’ai donc participé aux discussions sur le Traité de Maastricht, mais aussi la préparation de l’Union monétaire. Pendant toute cette période, j’ai eu la chance de travailler avec M. Juncker et je connais le rôle clé qu’il a joué dans cette négociation.

Vous mentionnez d’ailleurs la nécessité de donner plus de substance à la zone euro, de donner plus de poids à son président, de créer des euro-obligations.

« En effet. J’expose quelques idées défendues par le Premier ministre luxembourgeois. Je pense que les euro-obligations sont tout à fait dans la logique de l’Union monétaire. Pour reprendre la belle formule du professeur Pisani-Ferry, il faut remplacer la stratégie des Curiaces (champions représentatifs d’une entité politique dans la mythologie romaine, ndlr.) par celle des Mousquetaires (tous pour un, un pour tous, ndlr.). C’est-à-dire créer une véritable solidarité, sachant qu’on est solidairement garant des obligations qui sont émises.

Il s’agit d’une solution envisageable si et seulement si, dans le même temps, la gouvernance économique se voit renforcée pour que les règles adoptées soient respectées. Les deux sont liés. Pas d’euro-obligation sans renforcement de la gouvernance économique.

D’ailleurs je n’envisage pas seulement l’aspect budgétaire. La divergence qui est apparue entre les économies de la zone euro ne s’exprime pas uniquement en termes budgétaires. L’Irlande, l’Espagne et le Portugal figuraient parmi les meilleurs élèves de la classe sur le plan strictement budgétaire. En 2006, ces pays avaient un déficit largement inférieur à la moyenne. Les chiffres sont éloquents. La dette publique de l’Irlande ne représentait que 12 % de son PIB, celle de l’Espagne, seulement 31 %, soit beaucoup moins que les 60 % permis par le Traité de Maastricht, moins que la France, moins que l’Allemagne. Comme on ne regardait que les déficits budgétaires, on n’a pas vu venir la crise irlandaise et espagnole.

Ainsi, dans la révision du pacte de stabilité, la surveillance multilatérale ne portera non plus seulement sur les finances publiques, mais sur d’autres indicateurs comme les prix de l’immobilier, les comptes extérieurs ou encore l’évolution du cout salarial, pour détecter à temps les éventuels déséquilibres macroéconomiques.

Justement, que dire des mécanismes d’indexation des salaires, tels que connus en Belgique ou au Grand-Duché, qui impactent le coût salarial, l’inflation et la compétitivité ?

« Dans les indicateurs surveillés de manière systématique par la Commission figure l’évolution du cout salarial unitaire. Si on devait constater qu’à cause de l’indexation ce coût augmentait plus vite, en Belgique ou au Luxembourg, que dans les autres pays de la zone, le signal d’alarme retentirait et on discuterait avec les pays concernés.

Après, l’expérience montre qu’un système d’indexation n’entraîne pas nécessairement une augmentation des salaires plus forte qu’ailleurs. Ces dernières années, le coût salarial en Belgique a augmenté plus vite qu’en Allemagne (où le gouvernement Schröder, en accord avec les syndicats, avait enclenché une politique de restauration de la compétitivité par une modération salariale, ndlr.), mais moins vite qu’aux Pays-Bas et en France.

Il faut simplement éviter d’entrer dans une spirale et un emballement salaires-prix-salaires qui nuit à la compétitivité comme cela s’est passé en Belgique dans les années 1970. Cela avait été corrigé par une dévaluation en 1982. Mais cette arme-là n’est plus permise et c’est pour cela qu’il faut se montrer vigilant. Il ne faut pas non plus nécessairement supprimer le système d’indexation, mais l’adapter. Au Luxembourg, on a décidé de ne l’enclencher qu’une fois par an. C’est une mesure de prudence qui fait en sorte qu’on évite cette accélération.

Pour revenir à l’ouvrage, vous proposez une refonte de la gouvernance européenne dans laquelle la Commission n’apparait plus. Comment voyez-vous la chose ?

« Je reconnais effectivement qu’il faut un système de codécision, avec le Conseil et le Parlement, mais cela ne peut pas fonctionner sans un organe supranational et permanent pour préparer ces décisions et pour veiller à leur exécution. Assez normalement, on pense à la Commission.
Or, je suis malheureusement arrivé à la conclusion que, en l’état actuel, la Commission européenne me paraît devenue trop bureaucratique et n’est donc plus capable d’agir avec la rapidité que requiert une véritable action gouvernementale.

Deux façons d’agir. Soit nous corrigeons ce qui a amené cet excès, c’est-à-dire en revoyant un certain nombre de règles. Dorénavant à la Commission, les procédures sont longues parce qu’on a ajouté une série de consultations, de rapports… de même, le nombre d’intervenants pour prendre la moindre décision est exagéré. On craint les supérieurs, l’audit interne, le whistleblower, l’organisme de lutte antifraude (Olaf), etc. Ce qui conduit parfois à des excès de prudence. Je donne quelques exemples dans mon livre de décisions extrêmement simples qui prennent des années à mettre en œuvre, notamment des directeurs généraux qui me confient qu’ils n’osent plus prendre de décision sans consulter au préalable l’audit interne. C’est le monde à l’envers.

Soit, et c’est ce que je suggère comme solution transitoire, on détache une partie de la Commission – notamment la DG ECFIN - qu’on libère de toutes ces contraintes. Et on lui permet d’agir plus rapidement.

Depuis la récente publication du livre, des gens, des Européens convaincus, viennent vers moi pour me signaler qu’ils n’osaient pas le dire, mais que c’est une vérité du terrain. Même si à la Commission, on ne va pas vraiment accepter tout ce que je dis.

Vous évoquez également un renforcement de l’union fiscale dans votre ouvrage. Ne paraît-elle pas difficile à réaliser, voire utopique ?

« Elle n’est pas envisageable si on demande l’unanimité des 27 pays membres. Mais il serait quand même normal dans une union monétaire, qu’on se mette d’accord sur un minimum d’harmonisation fiscale là où cela permettra à l’UE de mieux fonctionner. Il faudrait par exemple avoir une base harmonisée à l’impôt des sociétés. Je ne dis pas qu’il faut harmoniser toute la fiscalité, je ne dis même pas qu’il faut harmoniser l’impôt des sociétés, je pense qu’il serait vraiment souhaitable d’harmoniser la définition de la base imposable pour les sociétés, quitte après à ce que l’État ajuste le taux.
Si obtenir l’unanimité est illusoire, on pourrait envisager une coopération renforcée, voie ouverte par le Traité de Lisbonne, qui permettrait à un nombre d’États restreint d’utiliser les instruments communautaires pour aller de l’avant dans ce domaine. Cela simplifierait considérablement la vie des sociétés.

Justement, peut-on revenir sur le manque de visibilité de la BEI, une institution importante au sein de l’Union, mais finalement peu connue ?

« Il y a en effet un paradoxe. La BEI reste un mystère pour beaucoup alors que, du point de vue du volume d’opération, elle constitue, et de loin, la plus grosse institution financière internationale, à peu près le double de la Banque mondiale, 10 fois la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd). Mais ces dernières sont plus connues.

On peut éventuellement l’expliquer par le fait que nous avons rencontré moins de problèmes que les autres institutions (le coût de construction pharaonique du siège de la Berd à Londres, et notamment de son hall en marbre de Carrare, avait en 1993 poussé Jacques Attali à quitter son poste de président de l’institution qui du coup avait bénéficié d’une publicité bien malgré elle, ndlr.).

Mais la BEI est en train de se faire une notoriété. Pour preuve, lors de la journée européenne d’action syndicale, ce mercredi 29 février, les syndicats de la Grande Région ont mené une action de sensibilisation dans nos locaux boulevard Konrad Adenauer. Aujourd’hui, ils ont conscience que la BEI peut jouer un rôle pour soutenir l’investissement en Europe. Et une des clés pour sortir de la crise est d’investir davantage. »