POLITIQUE & INSTITUTIONS

Dépendance et développement durable

De l’énergie à revendre ou à reprendre



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La centrale de Twinerg turbine au gaz vapeur et, sur la frontière, se tourne vers la Belgique. (Photo: Luc Deflorenne)

Plan national «climat», retard du Luxembourg par rapport aux plans européens, rapport du régulateursur les prix de l’électricité et du gaz, coopération avec les pays voisins: la stratégie énergétique fait l’actualité… sans faire la Une. Pourtant, les enjeux sont énormes, vu l’actuelle dépendance que connaît le pays. Toute l’économie est concernée. Le tournant, c’est maintenant!

Rien de plus simple que d’appuyer sur le bouton. Mais, derrière la prise, il y a tout un monde. Une galaxie complexe, surtout depuis la libéralisation du secteur de l’énergie, où se croisent, se concurrencent ou s’allient producteurs, gestionnaires de réseaux, fournisseurs et clients. Dans tous les cas, l’important, c’est la sécurité d’approvisionnement, ce qui fait en sorte, tout simplement – à première vue, c’est simple! – que chacun, entreprise ou particulier, puisse fonctionner et répondre à ses besoins sans interruption, sans baisse de charge, sans danger ni perte. Si possible en ne se ruinant pas et en ne nuisant pas trop à la planète…

Les enjeux sont colossaux, notamment sur un plan économique. Mais la situation du Luxembourg est, comme souvent eu égard à sa taille qui n’a rien à voir avec son poids socioéconomique, paradoxale. Schématiquement, le Luxembourg est ultra dépendant de l’étranger pour son approvisionnement en énergie. Pourtant, il y a de grosses unités de production (d’électricité en l’occurrence) sur le sol luxembourgeois, mais cette production est destinée aux réseaux voisins…

Il y a, d’une part, le barrage de Vianden, une centrale hydroélectrique gérée par la SEO (Société électrique de l’Our) et d’autre part, la centrale TGV de Twinerg (Groupe GDF Suez). Le courant de pointe produit à Vianden est injecté dans le réseau allemand de RWE. C’est de là aussi que provient l’électricité nécessaire aux pompes. C’est un partenariat (stratégique et financier) historique: il remonte à 1963 et au contrat de fourniture d’électricité entre le gouvernement luxembourgeois, SEO et RWE, permettant de garantir l’approvisionnent en électricité du réseau luxembourgeois. Ce contrat a été remplacé et élargi suite à la libéralisation du marché de l’électricité. L’État luxembourgeois et le groupe énergétique allemand RWE Power sont les plus gros actionnaires (40,3% chacun) de la SEO.

La centrale Twinerg, à Belvaux, a ses écrans entièrement tournés vers la Belgique, d’où sont venus les investisseurs à la base. En 1995, l’appel d’offres européen lancé par le gouvernement luxembourgeois et l’Arbed (aujourd’hui ArcelorMittal) pour créer une centrale TGV (turbine gaz vapeur) était remporté par le groupe Tractebel (intégré à GDF Suez). La centrale a été mise en service en 2002. Twinerg, société luxembourgeoise, est aux mains d’Electrabel GDF Suez (65%), d’Enovos (17,5%) et d’ArcelorMittal (17,5%). Et la TGV envoie ses mégawatts vers le poste de distribution électrique d’Aubange, à la frontière belge. C’est un exemple de plus d’une interconnexion de réseaux qui se manifestent dans tous les sens. Car c’est aussi de là qu’arrive la ligne Sotel (dépendant d’ArcelorMittal et destinée à l’alimentation de l’aciérie électrique), en renfort de connexion pour le gestionnaire du réseau luxembourgeois Creos (du groupe Enovos). Lequel s’appuie, plus largement, sur les réseaux allemands pour alimenter l’épine dorsale électrique du Luxembourg…

Un décor très complexe

Mais bien sûr, le courant qui arrive chez l’utilisateur ne porte pas de petit drapeau (vu les actionnariats internationaux et les accords européens, cela n’aurait d’ailleurs pas de sens). Il n’est pas plus vert ou noir. L’origine (renouvelable, fossile, nucléaire), c’est par définition en amont que cela se détermine, contractuellement. L’électricité nucléaire au Luxembourg? Absente… et présente. Aucune production sur place bien sûr, pas vraiment de liaison directe avec Cattenom non plus. Mais une alimentation via la Belgique (le réseau belge Elia et Sotel), branchée sur les centrales du plat pays et sur le voisin lorrain.

Tout cela, c’est une partie du décor. La complexité du réseau énergétique n’est pas un vain mot! SEO, par exemple, exploite également des centrales hydroélectriques au fil de l’eau et des centrales éoliennes. Et elle détient des participations dans une série de sociétés, françaises, allemandes ou luxembourgeoises, œuvrant toutes dans le domaine des énergies renouvelables (comme Soler ou Windpower). Quant à Twinerg, elle alimente aussi son voisin immédiat: le soutirage de vapeur approvisionne le réseau de chauffage urbain Sudcal, destiné à Belval.

Tout est dans tout, et inversement… C’est d’ailleurs une valeur économique en soi pour des groupes internationaux, qui tâchent d’être présents dans toute la filière, de la production à la commercialisation, en passant par les services d’accompagnement, voire le financement. Enovos est ainsi un acteur incontournable, sur le marché domestique et dans la Grande Région. «Nous sommes présents dans toute la chaîne de valeur énergétique», résume Marc Reiffers, COO d’Enovos Luxembourg, avec notamment de la production d’énergies renouvelables, y compris sur le sol grand-ducal.

C’est évidemment un enjeu. Voire un tournant historique qu’il faut prendre, à l’échelle du pays. «Nous sommes un des pays les plus dépendants», souligne Claude Turmes, député européen vert, reconnu, bien au-delà du Luxembourg, pour son expertise en matière d’énergies. «Nous avons une consommation énorme. Il faut donc commencer par une meilleure efficacité énergétique. Les normes obligatoires pour les bâtiments neufs, tendant vers le passif, sont un pas. Il y a du potentiel inexploité par ailleurs. Avec Malte, le Luxembourg est le pays qui utilise le moins tout ce potentiel.»

«La part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique de l’UE27 est en hausse», constatait Eurostat (l’office statistique de l’Union européenne) à l’examen des données de 2011, en avril dernier. Mais le Luxembourg fait figure de mauvais élève: la part d’énergie provenant de sources renouvelables y était de 2,9% (le même chiffre qu’en 2010). Cela reste effectivement très éloigné des objectifs de 2020. Le Grand-Duché a fixé les siens à 11%, alors que l’Europe ambitionne une part moyenne de 20%.

Étienne Schneider, le ministre de l’Économie et du Commerce extérieur, a plusieurs fois livré sa vision sur la politique énergétique. Le pays part avec un handicap: 98% de l’énergie consommée dans le pays est importée. En avril 2012, le ministre estimait la part d’énergie renouvelable dans la production nationale d’énergie à 4%, ce qui était déjà un mieux. Pour se libérer de la dépendance, M. Schneider plaide aussi, régulièrement, pour l’efficacité énergétique, les économies d’énergie et l’augmentation de la part des énergies renouvelables. Mais il faudra encore une longue période de transition avant d’inverser la tendance du recours aux formes traditionnelles d’énergie.

Le 22 mai dernier, le ministre délégué au Développement durable et aux Infrastructures, Marco Schank, présentait le nouveau plan d’action national «protection du climat». Peu médiatisé finalement, ce plan aligne six mesures prioritaires: à côté de la mobilité durable et de l’amélioration de l’information en la matière, il met en avant, précisément, l’efficacité énergétique et la promotion des énergies renouvelables, mais aussi la restructuration du système d’impôts et des instruments financiers «plus efficaces et plus justes».

Des prix, des coûts et des projets

Les analyses divergent autour de cette question de prix et de coûts. Dans son rapport 2012, l’ILR (Institut luxembourgeois de régulation) estime que «les prix intégrés de l’électricité et du gaz naturel, pris dans leur ensemble, sont raisonnables». Il note aussi que ce prix est «largement inférieur» à celui pratiqué dans l’Europe des 15. «Ceci est dû au faible montant des taxes et de la TVA applicables au Luxembourg», note-t-il. Sans ce facteur taxes, le Grand-Duché se rapproche de la moyenne européenne.

Le prix de l’électricité est donc régulé et composé de facteurs identifiés (voir tableau p.32): les frais de réseau (location de compteur, prime annuelle, utilisation), les taxes et OSP (obligations de service public, mécanisme de compensation et taxe spéciale) et la TVA. Pour un client résidentiel raccordé au réseau Creos, la partie régulée du prix représente en moyenne 55%; la partie énergie ne représente que 45% des coûts totaux.

«Il y a une question de perception du prix, soulève Claude Turmes. Les gens trouvent parfois le prix élevé. Les industriels abondent dans ce sens, car cela représente un facteur de coût de production important. Mais il faut voir l’équilibre entre prix et coûts. En parité de pouvoir d’achat, le Luxembourg est, avec les États-Unis, l’Arabie Saoudite et la Russie, le pays où le prix de l’énergie est le plus bas.» L’eurodéputé plaide donc pour une autre prise de conscience, qui passe par une pédagogie à appliquer et une stratégie bien définie.

Au demeurant, ce ne sont pas les projets qui manquent, tous azimuts. Tous n’aboutissent pas. Ainsi, GoodYear avait pensé à une vaste centrale photovoltaïque pour ses sites luxembourgeois. L’idée est restée dans les tiroirs. Un autre industriel, ArcelorMittal, vient en revanche de communiquer sur une réussite. En rénovant le four à arc électrique à l’aciérie d’Esch-Belval, il a été mis en service une installation qui «contribue grandement à la réduction des coûts de transformation, qui incluent l’ensemble des coûts d’énergie, de matériel et de main-d’œuvre dans la fusion de la ferraille. Au terme d’un mois de fonctionnement avec le nouveau four, une économie de gaz naturel de 15% a déjà été atteinte; la consommation d’énergie totale au cours de cette période a pu être réduite d’environ 3%. Les coûts de l’énergie à eux seuls représentent déjà 40% des coûts totaux de la production d’acier à Belval.» L’investissement – inscrit dans le plan Lux2016 pour la compétitivité de la sidérurgie luxembourgeoise – se monte à 6 millions d’euros.

«C’est souvent une question de retour sur investissement, embraie Marc Reiffers (Enovos). Chez nous, il y a aussi beaucoup de projets dans les armoires. Et nous ne sommes pas les seuls. Pour produire à l’échelle régionale, dans l’éolien, le photovoltaïque ou la biomasse, il faut des investissements lourds. Il faut pouvoir rentrer dans un cycle de rendement physique de production, mais aussi dans un rendement financier, sans quoi rien n’est réalisable.» La question de l’intervention des pouvoirs publics est, ici aussi, cruciale. «Économiquement, sans les aides et les garanties d’État, le différentiel de prix n’est pas favorable.»

Think local

«Mais il y a des projets coincés au ministère, alors qu’ils sont intéressants», clame Claude Turmes. C’est aussi ce que disent, en substance, des communes du sud (Esch, Differdange, Mondercange) qui ont des parcs éoliens en attente…

La tendance est, de fait, aux initiatives régionales ou locales, à l’échelle d’une commune, d’une zone industrielle. Parmi d’autres, Enovos est aussi présent sur ce créneau du conseil et de l’audit. «On peut accompagner les entreprises désireuses de réduire leur consommation énergétique, en fonction de leurs objectifs, de leur taille et de leurs activités. Ces audits sont réalisés par des experts indépendants, ce qui garantit l’objectivité des résultats.» M. Reiffers prolonge: «On propose aussi d’établir une cartographie, à l’aide d’un drone, pour déceler les meilleurs sites possibles pour un projet d’envergure, photovoltaïque en particulier.» Enovos et SEO, poussés par la volonté politique, ont en outre créé la joint-venture Soler, pour accentuer l’investissement éolien.

«L’énergie vit et meurt par cycles de 30 ans. On est en fin de cycle, il faut préparer le nouveau, résume Claude Turmes. Il faut sortir par le haut et investir. C’est dans l’intérêt général, y compris celui de l’économie et de niches de compétences pour le Luxembourg», plaide-t-il. L’idée est d’accentuer la formation des corps de métiers, pour leur donner l’expertise et une longueur d’avance. Mais aussi de créer un marché pour les services d’efficacité énergétique, «parce qu’on perd du sang économique et qu’il faut arrêter l’hémorragie», appuie l’eurodéputé vert. Il verrait bien la place financière luxembourgeoise dans le rôle du hub des fonds ciblés sur l’énergie du futur, en s’appuyant sur les compétences des gestionnaires, sur des produits au cycle de rendement trop long encore, mais qui gagneraient à être raccourcis par un peu de risque programmé, avec l’appui de fonds de la BEI (Banque européenne d’investissement) par exemple…

Modestement, Enovos a lancé Nova Naturstroum, fonds d’investissement «ayant pour objet la promotion et la mise en valeur des sources d’énergie renouvelables, de l’efficience énergétique et des écotechnologies au Luxembourg». Intégré dans la Fondation Enovos, créée en janvier 2010, il est alimenté chaque année par 200.000 euros. Les petits ruisseaux font les grandes rivières… et alimentent le courant.

56,7 MW

Pour l’instant, le Luxembourg produit l’équivalent de 56,7 mégawatts par le biais de l’ensemble des parcs éoliens du pays. Soit 12 parcs et 46 éoliennes. À titre de comparaison, la Belgique (qui a certes une côte sur la mer du Nord, mais encore très peu exploitée) en est à 1.375 mégawatts.

168,2 €/MWh

Le prix moyen de l’électricité pour le client résidentiel se situe à 168,2€/MWh (source ILR). Il est largement inférieur au prix moyen dans l’UE-15, qui est de 190€/MWh. La différence vient essentiellement du faible montant des taxes applicables au Luxembourg. Le prix de fourniture en électricité est aussi moins élevé au Luxembourg (74,3€/MWh) que dans l’Europe des 15 (84,6€/MWh). Les taxes représentent environ 13% de la facture totale annuelle de l’électricité au Luxembourg, contre 26% dans l’UE-15.