PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Analyse

Croissance et démographie: éviter les raccourcis simplistes



Le Dr Yves Wagner est directeur de BCEE AM. (photo: paperJam.TV)

Le Dr Yves Wagner est directeur de BCEE AM. (photo: paperJam.TV)

Dans des recherches récentes, nous nous sommes intéressés à revisiter l’évolution des théories économiques qui tentent d’expliquer la croissance économique par la croissance démographique ou l’importance de la population, et de confronter ces approches théoriques à la réalité économique et sociale d’aujourd’hui.

Il est en effet intéressant, notamment pour des stratégies d’investissement à long terme, de discuter de façon critique quelques postulats qui reviennent systématiquement dans les approches d’analystes financiers. Parmi ces postulats, nous trouvons en particulier les deux affirmations suivantes:

(1) Les pays émergents continueront à connaître des croissances économiques supérieures à celles des pays industrialisés en raison du dynamisme d’une population dont la croissance et les besoins de consommation stimuleront l’activité économique;
(2) Les pays européens connaîtront le déclin économique en raison d’une population vieillissante et souvent en décroissance.

Ce ne sont là que deux exemples de toute une série d’affirmations sur la population d’un pays et son expansion économique qui ne sont généralement pas correctes.

S’il est vrai que pour les économistes classiques, le niveau de production était essentiellement déterminé par le facteur travail, les révolutions industrielles successives ont démontré que les caractéristiques du facteur capital étaient au moins aussi importantes.

L’introduction des concepts de «progrès technique» et d’«innovation» a démontré que la relation entre quantités produites et quantité de main-d’œuvre utilisée n’était pas stable dans le temps et dépendait de nombreux facteurs.

Nos travaux suggèrent en particulier que certaines propositions simplistes doivent être réfutées. En particulier pouvons-nous observer pour les deux affirmations précédentes que:

(1) L’existence d’une population abondante n’est pas une condition nécessaire ni suffisante pour des perspectives de croissance économique; on constate certes que certains pays émergents sont caractérisés par une population importante, mais le démarrage économique ne se fait généralement qu’à l’aide d’autres facteurs, par exemple l’ouverture de leurs marchés, l’introduction de techniques de production plus efficientes, la globalisation des échanges financiers et réels, des coûts de main-d’œuvre faibles, etc.,
(2) De même, l’existence d’une décroissance de la population ou d’une population vieillissante ne s’accompagne pas automatiquement d’un déclin économique, mais plutôt d’une réorientation de secteurs productifs vers des besoins de consommation différents.

De façon positive, nous pouvons observer les voies de réflexion suivantes:

(1) Un pays se développe lorsqu’il est ouvert au commerce international et peut accueillir des techniques de production qui, d’une façon ou d’une autre, augmentent d’abord la quantité de travail nécessaire à la production, puis, dans un second temps, qui permettent l’augmentation de la productivité des facteurs de production; cette dynamique peut se limiter à certains secteurs dans un premier temps qu’il s’agit donc d’identifier; l’accumulation de capital humain est nécessaire pour favoriser une dynamique durable;
(2) Dans l’état actuel de nos connaissances (qui peut évidemment évoluer), les croissances se heurtent à des limites, quelle que soit la démographie; il s’agit donc d’identifier les productions capables de créer des biens de substitution qui rendent la croissance «durable» ou «soutenable»;
(3) Une population vieillissante n’est pas une population dont la consommation serait nulle, mais une population qui réoriente ses besoins de consommation; il convient par conséquent d’identifier quelles productions sont susceptibles de répondre à la réorientation de la demande.

Lorsque, notamment pour des besoins d’investissements financiers dans des pays ou des secteurs, on veut établir une relation entre population et croissance économique, il convient d’étudier les éléments suivants: capacités d’un pays à ouvrir ses frontières et à participer à la division internationale du travail, capacités à intégrer progressivement une forme de progrès technique, capacités à développer le capital humain, capacités à créer des biens de substitution, capacités à réorienter la production vers les besoins de consommation changeants induits par la pyramide des âges.

L’analyse n’est donc pas facile, mais ces observations de base devraient définir tout investissement dans le cadre d’une allocation globale des avoirs.