PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

Il faut retrouver la tempérance sociale



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Bruno Colmant, head of macro research chez Degroof Petercam Bruxelles et professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance. (Photo: Degroof & Petercam / Archives)

Dans sa chronique de cette semaine, Bruno Colmant s’inquiète du manque de réaction de nos sociétés face aux différentes transformations profondes qui les guettent depuis la dernière crise économique, charnière entre deux époques.

Les manifestations de jeunes en faveur du climat le démontrent: nos sociétés vieillissent mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme européen, elles ne réalisent pas que le monde s’est étendu dans les azimuts verticaux. Nous sommes imprégnés d’une suprématie civilisationnelle des années industrielles, mais le monde s’est encouru. Et comme nous vieillissons, la jeunesse n’exerce pas cette nécessaire force de rappel.

C’est la fin d’un monde. Un monde, certes, non conclu, mais une époque révolue. Le 20e siècle a duré trop longtemps. D’autres déséquilibres, d’une nature amplifiée, s’avancent vers nous: la finitude des ressources naturelles, la surpopulation assortie de pulsions belliqueuses et militaires, la versatilité de l’innovation et des zones de croissance qui y seront fugacement associées…

Depuis l’explosion de la crise de 2008, je m’interroge sur son message subliminal. Tant d’angoisses sont révélées: cette crise fut-elle le signe annonciateur d’une fin de cycle conjoncturel ou, au contraire, de la saturation d’un mode de pensée? S’agissait-il de l’aboutissement de la lutte des classes ou d’une friction superficielle? De nouvelles utopies peuvent-elles être envisagées ou devons-nous nous résigner à l’immersion dans une économie marchande de plus en plus exigeante? Est-ce l’aube ou le crépuscule d’une phase de nos civilisations? Et puis, l’État, en tant qu’expression de la collectivité, est-il encore capable de jouer un rôle régulateur alors que les citoyens sont individuellement abandonnés à l’économie de marché?

Est-ce l’aube ou le crépuscule d’une phase de nos civilisations?

Bruno Colmant,  Head of macro research,  Degroof Petercam Bruxelles

De profonds chocs sociopolitiques se rapprochent au gré de notre difficulté à assurer la cohésion et la mixité sociales. En effet, la croissance économique est une échappée dans le futur. Son absence persistante devient une prison puisqu’elle nous éloigne d’une projection crédible dans un avenir économique meilleur. Quels sont les murs de cette geôle? Ils sont l’étau de la gigantesque soustraction des dettes que nous avons contractées et qui devront être défalquées du futur, comme un renversement du monde. Il s’agit, bien sûr, de la dette publique, mais aussi des autres dettes sociales, telles que l’accentuation des inégalités, et des dettes sociétales, dont les latences environnementales et climatologiques. Cette déduction du futur, qui ne peut plus s’opérer sur la croissance, pourrait conduire à l’exclusion et à la prédation, ceci d’autant plus que la pénétration dans l’économie digitale va temporairement atomiser des pans entiers de l’économie marchande.

Nos temps ne sont pas ceux d’une crise, mais d’un bouleversement structurel. C’est une rupture et une prise de conscience. Je veux parler d’une «véritable» prise de conscience, et non de l’expression mondaine ou convenue de ceux qui disent que tout change en espérant que rien ne les affectera. C’est un adieu au 20e siècle. C’est l’abandon au monde de l’inertie, de la tétanie. Cette charnière qui grince avec le siècle qui s’est refermé, c’est aussi, malheureusement, l’oubli de tous les drames et totalitarismes qui l’ont assassiné deux fois. Cette crise n’est donc plus souveraine ni monétaire: elle porte sur l’exercice des États, étranglés entre l’ascension d’entreprises mondiales et versatiles, et des dettes publiques dont le refinancement et la stabilité de l’expression monétaire garantissent l’ordre social.

Nos temps ne sont pas ceux d’une crise, mais d’un bouleversement structurel.

Bruno Colmant,  Head of macro research,  Degroof Petercam Bruxelles

Que s’est-il d’ailleurs passé pour que l’effroi de voir les plus hauts dirigeants de la planète parler d’armement, de murs et d’exclusions, plutôt que de paix, soit dissimulé sous un humour gêné? Pour que nous acceptions que quelques vieillards ivres de leur pouvoir et exaltés par un narcissisme jubilatoire refusent le constat écologique dans toute son évidence, avec ses dévastations et ses premières conséquences migratoires?

Pour que nous feuilletions désormais distraitement les pages de magazines colorés de centaines de visages en sursis en Méditerranée dans l’indifférence? Que s’est-il passé pour que nous soyons devenus cyniques avec notre jeunesse? Pour que nous acceptions d’être géolocalisés, algorithmés, espionnés et manipulés par les outils d’une intelligence artificielle qui prend le contrôle de nos consciences? Déjà, son deep learning triomphe de nos ruses humaines. Chaque jour, certains s’accommodent des outrances et des débordements verbaux. Pour ceux-là, la ligne rouge s’est effacée au motif de leur propre survie politique. Mais quelles valeurs morales veulent-ils formuler au-delà d’une sombre mathématique électorale dont ils seront évidemment les victimes?

Les démocraties seront mises à l’épreuve dans le sillage des chocs économiques.

Bruno Colmant,  Head of macro research,  Degroof Petercam Bruxelles

La véritable question portera sur la représentation de l’avenir du corps social, les configurations sociales devenant extrêmement vulnérables. Les démocraties seront mises à l’épreuve dans le sillage des chocs économiques. Insidieusement, d’autres configurations politiques, plus autoritaires, risquent d’émerger. Notre siècle sera-t-il plus apaisant? Je ne le crois pas. Tout se met en place pour alimenter les replis identitaires, les égoïsmes, les pertes de civilités, ce dont certains espèrent sortir gagnants alors que, tous, nous en sortirons perdants.