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Opinion

Faut-il encore investir dans l’or?



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Laurent Simeoni, head of portfolio management private banking chez ING Luxembourg, et Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg. (Photo: Maison Moderne)

C’est la question que Paperjam a posée à Laurent Simeoni, head of portfolio management private banking chez ING Luxembourg, et Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, dans le cadre de notre rubrique Opinion de l’édition de mai de notre magazine.

«Une valeur sûre en fin de cycle», selon Laurent Simeoni, head of portfolio management private banking chez ING Luxembourg

Le cycle économique né après la crise financière de 2008 vit ses derniers jours. Traditionnellement, l’investissement en or reste une valeur sûre en ces périodes de fin de cycle volatiles pour les investisseurs. L’incertitude grandissante et le renforcement du protectionnisme rendent l’or de plus en plus attractif en tant que couverture contre les risques de marché.

Nous voyons trois raisons majeures pour soutenir notre vue positive sur l’or.

1. L’instabilité des marchés financiers

Il est naturel de penser qu’en 2019, les investisseurs mondiaux continueront de privilégier l’or en tant qu’actif de diversification et pour se prémunir contre les risques systémiques, tels que:

- une plus grande volatilité des marchés,

- une instabilité politique et économique en Europe (élections européennes de mai, Brexit),

- la possibilité d’une inflation plus élevée en raison de politiques protectionnistes,

- la probabilité accrue d’une récession mondiale.

Tout d’abord, après le rebond du premier trimestre 2019, de nombreuses valorisations boursières demeurent élevées, surtout aux États-Unis. Pourtant, les rendements obligataires restent obstinément bas, même aux États-Unis, ce qui affaiblit la protection des investisseurs en cas de volatilité accrue des marchés.

Ensuite, la croissance européenne n’a pas atteint le niveau de l’économie américaine, ce qui la rend plus vulnérable aux chocs et explique pourquoi les Européens ajoutent régulièrement de l’or à leur portefeuille depuis 2016.

Aujourd’hui, l’Europe est confrontée à des défis majeurs, le plus évident est le Brexit, qui provoque une ambiance de malaise parmi les investisseurs. L’Europe continentale, quant à elle, continue d’être confrontée à des bouleversements internes (troubles sociaux en France, fragile alliance politique en Espagne) qui soulignent l’instabilité inhérente à l’union monétaire européenne.

Enfin, de plus en plus de gouvernements dans le monde semblent adopter des mesures protectionnistes après des décennies de mondialisation, ce qui, à long terme, rend le risque d’inflation non négligeable (en raison par exemple de l’augmentation des droits de douane pour favoriser les producteurs locaux). Ces tendances ont accru le risque de récession.

2. L’impact des taux de change et du dollar

Bien que le risque de marché demeure élevé, deux facteurs pourraient limiter le potentiel de hausse de l’or: des taux d’intérêt trop élevés et la vigueur du dollar américain.

Mais historiquement, la hausse des taux d’intérêt américains ne suffit pas à elle seule à dissuader les investisseurs d’acheter de l’or. En outre, la tendance à la hausse du dollar américain pourrait s’essouffler:

Tout d’abord, l’indice DXY, qui mesure l’évolution du dollar américain par rapport à un panier de devises-clés, s’est déjà apprécié de près de 10% par rapport à son creux de 2008.

En 2016, une hausse similaire avait été suivie d’une correction sensible du billet vert.

Ensuite, l’effet positif de la hausse des taux américains sur le dollar diminuera à mesure que la politique de la Fed devient plus restrictive. Pour terminer, les banques centrales des marchés émergents continuent de diversifier leur exposition au dollar américain.

3. Réformes économiques structurelles

Les marchés émergents, qui représentent 70% de la demande d’or des consommateurs, sont essentiels à la performance à long terme de l’or. Et parmi ceux-ci, l’Inde et la Chine se distinguent. Ces deux pays ont commencé à mettre en œuvre les changements nécessaires pour pérenniser leur croissance économique et leur place sur l’échiquier mondial.

Compte tenu de son lien très clair avec la richesse et l’expansion économique, nous croyons que l’or est bien positionné pour bénéficier de ces initiatives.

Pourquoi l’or? Pourquoi maintenant?

La performance de l’or à court terme est fortement influencée par la perception du risque, l’orientation du dollar et l’impact des réformes économiques structurelles. Nous croyons que l’orientation actuelle de ces facteurs rend l’investissement en or attractif.

À plus long terme, l’or sera soutenu par le développement de la classe moyenne dans les pays émergents, par son rôle en tant qu’actif physique défensif et par son utilisation croissante dans le secteur de la technologie. Plus généralement, l’or demeurera un actif stratégique précieux en offrant simultanément aux investisseurs:

- une source de performance,

- une faible corrélation avec les principales catégories d’actifs en période d’expansion ou de récession,

- un actif aussi liquide que d’autres titres financiers,

- un solide historique d’amélioration du rendement ajusté en fonction du risque du portefeuille.

«Un amortisseur de chocs», selon Alexandre Gauthy, macroéconomiste Degroof Petercam Luxembourg

L’or étant un actif financier qui ne génère pas de flux, son prix réagit positivement lorsque le coût d’opportunité de sa détention diminue. Ce coût peut être mesuré par les rendements obligataires sans risque auxquels on soustrait l’inflation.

Lors des six derniers cycles de baisse de taux, la Réserve fédérale a réduit ses taux en moyenne de plus de 5%. La Fed estime que son taux d’équilibre à long terme est de 2,8%, soit un niveau bien inférieur à ceux qui prévalaient dans le passé, ce qui reflète la trajectoire baissière de la croissance potentielle américaine au cours des dernières décennies. Quand la prochaine récession américaine apparaîtra, il n’est donc pas exclu que les taux directeurs atteignent à nouveau le seuil de 0%. Dans l’hypothèse où l’inflation reste positive, cela voudrait dire que les taux d’intérêt ajustés par l’inflation redeviennent fortement négatifs.

Le prix de l’or est également sensible aux risques financiers et géopolitiques. L’or garde sa propriété de valeur refuge en cas de guerre, de faillite bancaire, de récession et de questionnement sur la viabilité du système financier comme c’était le cas en 2008. Il agit donc comme un amortisseur de chocs dans un portefeuille. Dans le contexte actuel où les menaces protectionnistes, les tensions géopolitiques et les taux d’endettement élevés constituent des risques pour l’économie mondiale, l’or a toujours sa place dans un portefeuille diversifié.