PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

Un État américain bien généreux



Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg. (Photo: Maison Moderne)

Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg. (Photo: Maison Moderne)

Pour contrer les effets de la pandémie sur l’économie, le gouvernement américain s’est montré particulièrement généreux envers sa population. Mais cette politique laxiste pourrait avoir des effets néfastes, comme l’analyse Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg.

Face à la crise, les gouvernements ont pris des mesures de soutien économique dont l’un des objectifs est de limiter la perte de revenus des citoyens. La pérennité de la reprise économique en est fonction. Force est de constater que les mesures fiscales prises par le gouvernement américain furent bien plus agressives que celles décrétées en zone euro. Cette différence a des répercussions économiques importantes.

Les chiffres agrégés des revenus des ménages en zone euro et aux États-Unis ne laissent pas indifférents. Alors qu’en zone euro, le revenu total des ménages a baissé depuis le début de la crise, celui des Américains a augmenté, malgré les pertes d’emplois.

Comment cela est-il possible ? Il faut dire que le gouvernement américain a été particulièrement généreux. Les allocations de chômage ont été majorées, si bien que l’année dernière, le revenu d’une grande partie des Américains qui avaient perdu leur emploi était effectivement plus élevé que lorsqu’ils étaient employés. De surcroit, en avril, le gouvernement a octroyé un paiement unique aux Américains dont le revenu annuel était inférieur à un certain montant.

Une nouvelle prime moins importante sera versée en ce début d’année, alors que les démocrates plaident d’ores et déjà en faveur d’une augmentation de celle-ci. Pour donner un ordre de grandeur, si cette deuxième prime est augmentée à 2.000 dollars comme proposés, une famille de deux enfants répondant aux critères de versement de ces primes aura dès lors touché une «prime coronavirus» totale de 8.600 dollars, en supplément des salaires perçus ou des allocations de chômage (majorées) le cas échéant. Il est difficile d’imaginer de telles aides en zone euro où dans certains pays, les personnes au chômage temporaire ont perdu près de 30% de leur salaire.

Ces chèques tombés du ciel ne seront pas sans conséquence pour les États-Unis.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  Macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

Malgré cette différence marquée, même en zone euro les ménages ont accumulé une épargne importante depuis le début de la crise. En raison des restrictions en place, les dépenses des ménages ont baissé dans une plus grande ampleur que leurs revenus. Si l’on a pu observer une normalisation rapide des achats de biens, la consommation des services reste, en toute logique, déprimée. Cette épargne excessive sera en partie dépensée lorsque les mesures de restriction prendront fin, ce qui alimentera la reprise économique. Une fois le virus sous contrôle, la consommation américaine devrait rattraper son niveau d’avant-crise plus rapidement qu’en zone euro étant donné les aides fiscales plus importantes aux États-Unis. La première puissance mondiale devrait également atteindre une situation de plein emploi avant la zone euro.

Mais attention, ces chèques tombés du ciel ne seront pas sans conséquence pour les États-Unis. Après une année 2020 marquée par un déficit public record, le déficit public de cette année devrait dépasser allègrement 10% la taille de l’économie. Au troisième trimestre 2020, la position extérieure nette internationale des États-Unis continuait de se détériorer, pour atteindre trois quarts de l’économie américaine. C’est le signe d’un endettement croissant envers le reste du monde, lui-même étant la conséquence directe des déficits structurels de la balance commerciale américaine ainsi que des déficits budgétaires importants. Un jour viendra où les politiques fiscales et monétaires agressives de Washington se paieront sous forme d’inflation plus élevée et/ou de méfiance croissante envers la devise américaine.