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Chronique des chefs économistes

Brexit: négociations de la dernière chance



Olivier Goemans, head of investment services and innovation à la BIL, analyse les dernières évolutions des négociations sur le Brexit. (Photo: BIL)

Olivier Goemans, head of investment services and innovation à la BIL, analyse les dernières évolutions des négociations sur le Brexit. (Photo: BIL)

Les négociations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sur le Brexit sont dans la dernière ligne droite. Pour Olivier Goemans, head of investment services and innovation à la BIL, il reste pourtant encore pas mal de travail à abattre. Notamment pour la signature d’un nouvel accord commercial.

Alors que le 31 décembre, date officielle de la fin de la période de transition du Brexit, approche à grands pas, le Royaume-Uni et l’UE doivent encore se mettre d’accord sur des sujets tels que le commerce, les droits de pêche, l’octroi de licences et la réglementation en matière de médicaments, le maintien de l’ordre, le partage et la sécurité des données. Sachant que le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a déclaré qu’un accord sur le commerce devait être conclu d’ici le 15 octobre pour une éventuelle entrée en vigueur début 2021, le défi est de taille.

Nous en sommes au neuvième et dernier round de négociations officielles et le travail qu’il reste à accomplir est considérable. Un départ précipité sans régler ces questions serait extrêmement douloureux pour les deux partenaires. L’UE, prise dans son ensemble, est le premier partenaire commercial du Royaume-Uni. En 2019, les exportations britanniques à destination de l’UE ont atteint 300 milliards GBP (43% du total des exportations). Les importations britanniques en provenance de l’UE se sont élevées à 372 milliards GBP (51% du total des importations). Faute d’accord, les déclarations en douane, les obstacles réglementaires et les tarifs douaniers (basés sur la tarification de l’OMC) s’appliqueront aux importations et aux exportations des deux partenaires.

Internal Market Bill

Mais la voie menant à un accord risque d’être bloquée par un obstacle de taille. Boris Johnson est occupé à faire adopter par le Parlement britannique un «Internal Market Bill» (projet de loi sur le marché intérieur) qui donnerait au gouvernement britannique de nouveaux pouvoirs pour contourner ses obligations en vertu du protocole sur l’Irlande du Nord, lequel fait partie de l’Accord de retrait déjà signé. Le principal point de friction du Brexit a toujours été le sort de l’Irlande, le Sud restant dans l’UE tandis que le Nord la quitte.

Afin de respecter le «Good Friday Agreement» (ou accord de paix pour l’Irlande du Nord), la création d’une véritable frontière avec points de contrôle entre les deux États doit être évitée, ce qui rend la réglementation des importations et des exportations délicate. L’Internal Market Bill controversé donne aux ministres le pouvoir de ne pas appliquer les règles relatives à la circulation des biens au sein du Royaume-Uni et de déroger aux obligations précédemment établies en matière d’aides d’État accordées aux entreprises. Le projet de loi, qui a déjà franchi l’étape de la Chambre des communes (avec 340 voix pour et 256 contre), a fait l’objet de nombreuses critiques, le risque d’une perte de «confiance dans le Royaume-Uni» est élevé.

Des années d’incertitude quant aux futures conditions commerciales ont déjà durement touché l’économie britannique.

Olivier Goemans,  head of investment services and innovation,  BIL

Malgré ce tour de passe-passe, les nouvelles en provenance de Bruxelles cette semaine étaient plutôt optimistes, les négociateurs de l’UE annonçant qu’ils étaient prêts à entamer la rédaction d’un texte juridique commun relatif à un accord commercial avec le Royaume-Uni. Il se pourrait aussi que l’aggravation de la situation économique et sanitaire au Royaume-Uni incite Downing Street à mettre de l’eau dans son vin pour éviter un Brexit sans accord. Des années d’incertitude quant aux futures conditions commerciales ont déjà durement touché l’économie britannique. Au cours des trois années qui ont suivi le référendum de 2016 sur le Brexit, la croissance du PIB a décliné de 1,6%. Une étude de la London School of Economics évalue l’impact économique négatif à long terme d’un Brexit sans accord à 8% du PIB. Sans oublier le Covid-19, qui, selon les prévisions de la Banque d’Angleterre, pourrait coûter 1,7% du PIB jusqu’en 2022. L’institution envisage d’instaurer des taux d’intérêt négatifs pour tenter de maintenir à flot une économie nationale déjà mal en point.

À court terme, nous pensons que la situation est trop confuse pour prendre position. L’incertitude liée au Brexit, à l’économie et à l’impact des mesures de relance monétaire reste élevée. La livre sterling a souffert et son sort dépend largement de la tournure que prendront les négociations. Certains disent que les arguments économiques avancés au sein du Royaume-Uni en faveur du Brexit n’étaient que poudre aux yeux et le mécontentement à l’égard des responsables politiques est en hausse. Un sondage YouGov a révélé que 50% des personnes interrogées pensent aujourd’hui que le Royaume-Uni a eu tort de quitter l’UE (le plus haut score jamais enregistré), tandis que 61% des sondés estiment que le gouvernement gère mal le Brexit.