ENTREPRISES & STRATÉGIES — Architecture + Real Estate

Conversation avec Sara Noel Costa de Araujo

«Amorcer une évolution dans la conception de nos habitats»



Sara Noel Costa de Araujo: «Moins privé, plus collectif. Cela suggère que nous devons penser différemment et apprendre à vivre ensemble.» (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Sara Noel Costa de Araujo: «Moins privé, plus collectif. Cela suggère que nous devons penser différemment et apprendre à vivre ensemble.» (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Sara Noel Costa de Araujo (Studio SNCDA), curatrice déléguée de l’exposition Homes for Luxembourg, curatée et organisée par le LUCA à la Biennale d’architecture de Venise, nous présente son approche.

Tous les deux ans, le Luxembourg est présent à la Biennale d’architecture de Venise à travers une exposition, qui se tient désormais dans la Salle d’Armes de l’Arsenal. Commissionné par le ministère de la Culture, le Luxembourg Center for Architecture (LUCA) est désigné pour assurer l’organisation et le commissariat de l’exposition dans le pavillon. Pour cette 17e édition de la Biennale d’architecture, qui aurait dû se dérouler en 2020, mais qui a été reportée à deux reprises pour raisons sanitaires, le LUCA a confié le rôle de curatrice déléguée à l’architecte Sara Noel Costa de Ajauro (Studio SNCDA) .

Le commissaire général de la 17e Biennale d’architecture, Hashim Sarkis,a énoncé comme thématique «How willwe live together?». Comment vous êtes-vous approprié cette question pour l’exposition présentée dans le pavillon luxembourgeois ?

Sara Noel Costa de Araujo. – «Avec Andrea Rumpf, directrice du LUCA, nous avons proposé une exposition pour le pavillon luxembourgeois qui formerait la dernière partie du triptyque commencé par l’exposition Futura Bold? Post-City: Considering the Luxembourg case, de Philippe Nathan, Yi-Der Chou et Radim Louda en 2012, suivie de The Architecture of Common Ground, en collaboration avec le master en architecture de l’Université du Luxembourg en 2018, et pour laquelle nous avions déjà exposé le projet Gesamtcollage. Pour ce dernier volet présenté en 2021, nous avons souhaité poursuivre la recherche menée autour de la question du sol au Luxembourg, mais en nous intéressant à la dimension humaine de ce sujet, et plus particulièrement à la question de l’habitat sur ce territoire. Ce qui pouvait sembler être, à première vue, une question très générale a pris une tout autre dimension et signification après les confinements que nous avons connus et que nous vivons actuellement.

Comment êtes-vous parvenue à faire résonner ce sujet avec votre propre travail de recherche et pratique architecturale ?

«Depuis plusieurs années, avec Studio SNCDA que j’ai fondé et que je dirige, nous abordons le paysage en modifiant le moins possible l’existant, embrassant à la fois la question du paysage et de la ville. C’est une approche que nous avions développée pour un projet de jardin accolé à la Möllerei, à Belval, dans le cadre d’Esch2022, mais qui n’a finalement pas eu de suite. Notre proposition était de créer un nouvel espace extérieur dialoguant avec la végétation existante, en n’y apportant que des structures ou du mobilier temporairement ajoutés, pouvant être retirés pour retrouver l’état sauvage du site. C’est en fait un projet qui mélange architecture, ­scénographie et tiers paysage. L’idée que nous défendons à la Biennale de Venise relève de la même approche et est combinée avec le sujet si fortement d’actualité qu’est l’habitat abordable.

Du paysage à l’habitat abordable, quel est le lien?

«Il s’agit en effet de lancer le débat autour de l’habitat modulaire et abordable au Luxembourg, à travers un habitat non invasif, s’opérant sur des terrains loués qui sont restitués à la fin d’un bail. C’est une occupation temporaire d’un site, le temporaire pouvant quand même être à longue échéance – de 5, 10 ou 15 ans en fonction de la durée du bail conclu avec le propriétaire foncier. C’est donc une proposition qui permet de lever le poids du coût du foncier, puisque le terrain n’est pas acheté, mais loué.

C’est par conséquent un autrerapport au site, au sol, que vous introduisez par ce biais.

«Absolument, je pourrais même dire que dans son rapport au site, la proposition est assez radicale : pas de jardin privé, pas de clôtures, pas de places de parking individuelles... En d’autres termes, moins privé, plus collectif. Cela suggère que nous devons penser différemment et apprendre à vivre ensemble. Ensuite, cela nous donne vraiment l’occasion de réfléchir à comment mieux utiliser nos espaces urbains. Ce que nous avons vu se produire au cours de cette période remet radicalement en question la relation traditionnelle entre l’architecture et le sol, la ville et la campagne, l’intérieur et l’extérieur. Une situation aussi originale exacerbe les enjeux de notre société et ceux spécifiquement liés au Luxembourg. Elle nous demande de réfléchir à notre relation aux autres et au monde dans lequel nous vivons : comment allons-nous vivre ensemble ? Nous pensons que le cadre de la Biennale de Venise pourrait être le bon endroit pour lancer un changement de mentalité et amorcer une évolution dans la conception de nos habitats.

Quand on dit habitat modulaire, on pense souvent aux logements conçus dans des containers, utilisés après une crise ou une guerre, qui ne proposent une qualité architecturale que très médiocre. J’imagine que ce n’est pas tout à fait cela que vous proposez...

«Non, effectivement. Ce sont des habitats modulaires et préfabriqués, mais avec une haute qualité architecturale et énergétique, réalisés à partir de matériaux durables, recyclables, réutilisables. Nous ne sommes en effet pas les premiers à développer des visions, des estimations et des modèles d’unités d’habitation mobiles. Ce que nous avons trouvé intéressant, en parallèle du développement d’unités d’habitation nomades, c’est la conception d’un habitat temporaire non pas en raison de la guerre, de la pauvreté ou d’autres catastrophes, ni en raison du mode de vie, mais pour des raisons financières. Parce qu’ils sont fabriqués en série et pour une certaine quantité, leur coût de production devient abordable.

Est-ce aussi une possibilité d’habiter «à la carte»?

«Parfaitement. L’avantage de ce type d’habitat, c’est que la maison réagit aux conditions de vie, et non l’inverse. Actuellement, les jeunes qui sortent de leurs études ont cette habitude de consommation. Pourtant, notre habitat ne s’adapte pas du tout à ces nouveaux comportements. Le gouvernement luxembourgeois essaie de développer une offre de logements abordables, mais celle-ci répond toujours à la même logique. L’habitat modulaire est une proposition de niche, qui se présente comme une alternative supplémentaire et qui n’exclut pas la densité. Avec ce système, il est possible de construire des maisons individuelles, des maisons en bande, des logements étudiants, du coliving... Cette approche peut aussi être une solution pour densifier de grands terrains partiellement occupés, comme une maison avec un grand jardin, ou des espaces laissés vacants entre deux constructions. Il ne s’agit pas nécessairement de grands villages ou de grands ensembles de constructions modulaires. Ce système peut aussi fonctionner simplement comme un ajout.

Avez-vous déjà des contacts avec des propriétaires qui pourraient être prêts à accueillir ce type de logement sur leur site?

«Nous sommes effectivement en contact avec certaines personnes. Il s’est avéré, après discussion avec différents acteurs, qu’il n’y a pas d’obstacle légal, mais plutôt des freins liés à la mentalité. La Biennale sera l’occasion de présenter des études de cas concrets d’urbanisation à l’aide de cette approche modulaire. C’est aussi l’occasion d’interroger la ­possibilité de faire de l’urbanisme avec de la végétation plutôt qu’avec du minéral. Mais avant tout, cette approche modulaire permet de rendre abordable le logement, car on se détache du coût d’achat du foncier.

Qu’espérez-vous de cette proposition?

«Notre attitude de départ, pour le projet, est de transformer les vides urbains en de nouveaux lieux communs, et de produire de nouveaux modes de vie réversibles et abordables. À travers ce projet, nous voulons mettre en évidence des modes alternatifs de gestion des ressources et de la propriété, en opposition directe avec la privatisation ou la nationalisation.

La ‘production’ des nouveaux espaces communs présente spatialement une nouvelle notion de partage, de négociation et d’usage. Ces nouveaux espaces, définis par leur utilisation et non par leur propriété, sont des espaces régis par des programmes changeants et des usages ouverts, par une nouvelle forme de convivialité.

Pourquoi développer cette question à Venise?

«L’objectif de cette exposition à la Biennale est de mettre le sujet sur la table et d’ouvrir le débat. La Biennale de Venise est un moment fort dans l’actualité architecturale internationale. Cet événement polarise les attentions. C’est donc une merveilleuse occasion pour présenter nos recherches, lancer des idées, essayer de trouver des solutions, en discuter, en débattre. Montrer qu’il y a d’autres formes d’habitats possibles. En nous interrogeant sur le fonctionnement d’un pavillon national pendant la pandémie, nous retrouvons un thème central pour le Luxembourg, précédemment proposé par le LUCA, et l’inscrivons dans un thème universel, mais spécifique : le sol. Dans le cadre du lancement par le LUCA de la nouvelle problématique curatoriale élargie et de la scénographie que nous allons proposer, le prétexte du thème choisi nous donne des clés centrales pour aborder ce sujet et donner des réponses. La résidence peut commencer, donner vie à une scénographie et être un élément central de l’exposition, en dialogue constant avec une publication et un site web qui permettront une audience plus large et une durée de vie plus longue pour nous réunir en dehors des murs de l’Arsenal de Venise. Il s’agit, dans ce cas précis, d’une nouvelle façon d’habiter une construction existante, en changeant le programme et la destination de la construction. Ce type de projet a des contraintes fortes, mais il est intéressant de se réapproprier cette architecture et de dialoguer avec elle dans une nouvelle perspective d’utilisation. C’est une forme d’habitat alternatif, et il en existe plein d’autres.

Vous avez aussi choisi de collaborer avec des artistes. Pourquoi?

«La collaboration avec les artistes est fréquente dans notre travail à l’agence. Mais nous n’avons rien inventé, le Bauhaus le faisait déjà. Cela nous permet de développer une critique ­collaborative, de remettre en question nos habitudes, d’interroger nos automatismes, d’apporter un autre point de vue, une autre approche, une réflexion complémentaire. Pour le projet de la Biennale, je me suis entourée de deux architectes qui sont aussi actifs dans d’autres domaines comme le textile et la recherche, et d’un artiste. Nous avons ensuite invité un photographe à collaborer avec nous. Nous travaillons aussi en dialogue avec les ingénieurs en structure du bureau Bollinger + Grohmann. Grâce à ce panel de personnes et de talents, nous évitons d’avoir un projet avec une vision unique. Nous interrogeons le processus, et les idées des uns et des autres viennent enrichir le propos et sont intégrées au projet. Pour la conception de la caserne des pompiers à Dilbeek (Belgique), j’ai travaillé en collaboration avec le graphiste Karel Martens. Cela a abouti sur une façade très structurée, très graphique, avec des fenêtres ayant un coin arrondi qui sont en fait la réappropriation d’un objet trouvé par Karel. Nous avons aussi repris et transformé la porte à double chambranle que Marcel Duchamp utilisait dans son appartement du 11, rue ­Larrey, à Paris. Cette inspiration du monde artistique compte beaucoup. Pour le projet à Venise, nous nous sommes inspirés, pour un des éléments, d’un détail d’un tableau de Picasso, et le titre de l’exposition, Homes for Luxembourg, a été choisi en référence aux Homes for ­America de Dan Graham. C’est à la fois un travail ­collaboratif et référencé.

Pour autant, on parle bien d’architecture, de création avec une fonction, pas de proposition artistique...

«Ce que nous présentons à Venise n’est pas une vision utopiste, mais une proposition très concrète, qui répond directement à un besoin identifié, tout en conservant une grande liberté de modulation, avec une solution spatiale intéressante pour chaque cas de figure. Notre proposition répond à une préoccupation bien réelle, celle de la rareté du foncier. Nous y répondons avec une proposition qui a une faible emprise au sol et qui laisse le foncier disponible. C’est une combinaison d’idées qui, in fine, répondent à un besoin. Cette approche architecturale de combinaisons d’éléments, nous l’avions déjà développée dans ­Gesamtcollage, un atlas de structures qui composent une ville. Pour Venise, la création de ce ‘Gesamtwerk’ devient une structure, la structure devient une construction, la construction devient un bâtiment, le bâtiment devient un espace, l’espace devient une création.»

Cet article a été rédigé pour l’édition  magazine de Paperjam du mois de mai  qui est parue le 29 avril 2021.

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