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Quand les cinéphiles deviennent des businessmen



Pour Yves Steichen, Utopia est redevenu «un cinéma plus intime avec une programmation plutôt ambitieuse». (Photo: Sébastien Goossens)

Pour Yves Steichen, Utopia est redevenu «un cinéma plus intime avec une programmation plutôt ambitieuse». (Photo: Sébastien Goossens)

Yves Steichen vient de publier «Utopia, une passion pour le septième art, du Ciné-Club 80 au groupe Utopia». Rencontre.

Monsieur Steichen, qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur ce sujet?

«Lors de mon master en histoire européenne contemporaine à l’Université du Luxembourg en 2011, Paul Lesch m’a proposé de retracer l’histoire du Ciné-Club 80, dont il avait fait partie, pour montrer son évolution vers la multinationale Utopia SA. Et donc aussi l’histoire des cinémas Utopia et Utopolis. J’ai d’abord hésité à aborder ce sujet parce qu’il existait déjà un mémoire, rédigé par Karoline Maes, ainsi que plusieurs autres articles. Sonja Kmec, qui est finalement devenue la tutrice principale de mon mémoire, m’a convaincu parce qu’il existait encore des centaines de documents inédits (rapports de comité, correspondances…) et des témoignages des anciens membres du Ciné-Club 80 qui me permettaient de raconter cette évolution d’une manière beaucoup plus approfondie.

Votre mémoire est donc la base de ce livre?

«Oui, c’est la base, mais l’ensemble a été retravaillé pour être plus lisible pour le grand public et pour ajouter les derniers aspects concernant la vente d’Utopia SA à Kinépolis. Ces transactions ont d’ailleurs retardé le point final pour des questions de confidentialité.

Qu’avez-vous découvert dans vos recherches qui vous a étonné?

«J’ai été étonné par l’importance de la continuité personnelle. Dans la liste des premiers actionnaires, qui ont investi dans la société commerciale lors de sa création en 1988-89, on retrouve beaucoup de noms de membres qui étaient présents et actifs dans le Ciné-Club 70 et 80 dès les années 1970. Pendant très longtemps, il y a eu une vraie entreprise collective, avec un travail en équipe. Ensuite, contrairement à l’image habituellement véhiculée, j’ai été surpris de constater que le Ciné-Club, et plus tard l’Utopia, n’avaient rien de cinématographiquement élitistes. En regardant la programmation des années 70 et 80, on y lit toujours une grande ouverture vers un cinéma populaire.

Qu’est-ce qui a motivé l’équipe d’amateurs cinéphiles à se professionnaliser?

«Je crois que les membres du Ciné-Club 80, et plus tard l’équipe d’Utopia, donc des passionnés du cinéma, ont à une certaine époque mieux compris les exigences du public par rapport à l’exploitation cinématographique de qualité. Ils voulaient pour eux aussi des installations audiovisuelles à la hauteur des exigences, des sièges confortables, une programmation riche et diversifiée. Cela n’était pas encore ancré dans l’esprit des exploitants traditionnellement présents sur le marché luxembourgeois. Et surtout, dans les années 80, le ciné Utopia marchait trop bien pour rester un cinéma non commercial. À mon avis, on retrouve dans la combinaison de ces deux facteurs les motifs pour leur professionnalisation définitive ainsi que l’agrandissement de l’Utopia en 1989.

Comment se positionne Utopia dans le paysage de l’exploration cinématographique au Luxembourg?

«Après son ouverture, dans les années 1980, c’était d’abord un vrai ‘bunker amateur’ avec des séances parfois chaotiques, mais une programmation diversifiée, un accueil chaleureux et une clientèle rapidement fidèle. C’était surtout un cinéma du quartier. Après l’agrandissement de 1989, les choses ont changé: on passait de la publicité avant les films et on projetait les grands blockbusters américains qui attiraient un tout autre public. Je pense que l’Utopia était dans les années 1990, et jusqu’à l’ouverture de l’Utopolis en 1996, un peu victime de son propre succès, avec des chiffres de fréquentation impressionnants. Depuis l’ouverture de l’Utopolis, c’est de nouveau devenu un cinéma plus intime et avec une programmation plutôt ambitieuse.

Comment ces amateurs éclairés sont-ils devenus des businessmen ambitieux? Comment une passion est-elle devenue un métier?

«C’est une question intéressante, mais je crois qu’il faut surtout la poser à Nico Simon, puisque c’était lui - ancien professeur de lycée - qui a dû s’approprier un métier, celui de businessman, de dirigeant d’entreprise, après le passage d’une sàrl à une Utopia SA au milieu des années 1990...»