POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Claude Wiseler 

L’équilibriste



Claude Wiseler est perçu par certains comme trop gentil pour faire de la politique. L’intéressé se défend et dit qu’on peut être dur tout en restant poli. (Photo: Andrés Lejona)

Claude Wiseler est perçu par certains comme trop gentil pour faire de la politique. L’intéressé se défend et dit qu’on peut être dur tout en restant poli. (Photo: Andrés Lejona)

Favori pour devenir le prochain Premier ministre, le «Spëtzekandidat» du Chrëschtlech-Sozial Vollekspartei (CSV) mène le plus grand et le plus hétérogène des partis luxembourgeois vers les élections d’octobre 2018. Il espère incarner une synthèse, mais représente aussi un renouveau inachevé du parti. Sa personnalité peut être un atout pour cet exercice d’équilibriste, mais ses détracteurs regrettent un manque de prise de décision, à une époque très agitée. Au Luxembourg et à l’étranger.

Monsieur Wiseler, un président nationaliste et protectionniste est aux commandes aux États-Unis. Quelle devrait être la réaction du Luxembourg et de l’Union européenne?

«Il serait hypocrite de prétendre qu’on pourrait rompre nos relations avec les États-Unis. Cela dit, le contenu de la politique de Monsieur Trump n’est pas compatible avec mes idées.

J’observe en revanche une chose positive qui pourrait naître de ces élections américaines. L’Union européenne se retrouve maintenant seule devant ses propres responsabilités. On doit remettre en question notre dépendance vis-à-vis des États-Unis, notamment au niveau de la défense, de la sécurité ou de la politique extérieure et œuvrer pour que l’Europe devienne plus forte. Le rêve fondateur du projet européen en tant que projet de paix ne touche plus les nouvelles générations, mais la situation actuelle pourrait permettre de refonder des objectifs d’avenir pour l’Europe.

On constate au niveau du Conseil européen que l’UE est une union des nations. Malgré cela, le discours dans les différents États membres évolue davantage vers un repli sur soi…

«Se replier sur soi constitue exactement la mauvaise réaction à l’isolationnisme annoncé par Donald Trump. On voit très bien que même les grands États membres, comme l’Allemagne, ne peuvent rien accomplir seuls.

On verra si la tendance est inversée lors des élections présidentielles en France. Si Marine Le Pen est élue au premier tour, cela signifierait bien que le repli continue…

«Si tel est le cas, on devra s’attendre à un moment très difficile. Mais je ne pense pas que Marine Le Pen gagnera les élections, car la réaction des Français permettra la victoire d’un parti non populiste. Il n’empêche que les résultats du Front national dans les sondages ou lors des élections régionales, notamment dans les régions voisines, donnent matière à inquiétude.

Ces résultats sont à mon avis la conséquence des querelles internes et des scandales dans les partis traditionnels de gauche et de droite qui ternissent leur image et l’image de la politique en général.

Suite au référendum britannique et aux élections américaines, de nombreux observateurs ont dénoncé des mensonges ou une recrudescence du phénomène des «fake news» (fausses informations). Qu’en pensez-vous?

«Nous avons un vrai problème, mais nous l’avons toujours eu d’une certaine manière avec la presse à scandale, pour qui la vérité n’est pas la règle d’or. En revanche, ces informations étaient circonscrites à la presse écrite ou passaient à un moment unique à la radio ou à la télé. Aujourd’hui, une fausse information est mise en ligne, reste accessible à tous et est reproduite à l’infini sur les réseaux sociaux. Nous ne maîtrisons plus ni l’information, ni sa diffusion, ni ses commentaires qui sont souvent couverts d’anonymat. Ce côté anonyme provoque parfois des dérives dangereuses.

Faut-il de nouvelles règles?

«Honnêtement, je ne saurais aujourd’hui le dire. Il faut en effet être extrêmement prudent lorsqu’on touche à la liberté d’expression. Le plus important, c’est d’apprendre à gérer cette nouvelle réalité et d’armer les jeunes, mais aussi les moins jeunes, pour qu’ils sachent affronter l’afflux de vraies et fausses informations de manière critique. Il faut aussi tenir compte de la chance que représente cette nouvelle réalité en matière de diffusion d’informations réelles. Quant à certains abus, il faut réfléchir avec les différents médias et réseaux sociaux à comment, par exemple, encadrer les commentaires sans les interdire.

Certainement pas de cadeaux dont le financement n’est pas assuré.

Claude Wiseler (CSV)

Compte tenu des évolutions à l’étranger, quelle serait votre politique si vous réussissiez votre entrée à l’Hôtel de Bourgogne en 2018?

«Étant donné ce qui se passe autour de nous et les crises internationales actuelles et futures, qui n’épargneront pas notre pays, nous devons profiter de la chance que nous avons sur le plan économique pour rééquilibrer nos finances publiques.

Si, pendant la crise, il convenait de s’endetter pour soutenir l’économie, la politique des cadeaux du gouvernement à l’heure actuelle est complètement irresponsable et inacceptable.

Vous viserez quoi qu’il arrive un surplus budgétaire?

«La décision de la coalition de passer de l’objectif d’un solde structurel de +0,5% à –0,5% a été justifiée par un scénario de croissance démographique à 1,2 million d’habitants en 2060. Je trouve dangereux d’accepter un objectif de solde budgétaire négatif. J’aurais fixé un solde positif à +0,2% par exemple.

Mais comment expliquer aux syndicats que malgré une croissance économique de 4%, les salaires n’augmenteraient pas?

«Souhaiter un solde budgétaire positif ne signifie nullement s’opposer à des augmentations salariales qui, pour le secteur privé, dépendent de négociations entre partenaires sociaux.

Le dialogue social est absolument nécessaire. Mais compte tenu des chiffres dont nous disposons et qui soutiennent mon analyse, il faut tenir un discours cohérent. Nous devons répéter et expliquer les choses telles qu’elles sont et je suis sûr que les partenaires sociaux, qui sont des gens raisonnables, comprendront la nécessité d’un budget en équilibre qui est la base de toute politique sociale durable. Même si les discussions s’avéraient difficiles, il nous faut une politique soutenable sur le long terme.

D’ailleurs, quand je parle avec les gens, j’entends rarement quelqu’un se plaindre de son niveau de vie. Il y a bien sûr des familles et des personnes qui ont des difficultés et des situations sociales difficiles et qu’il faut soutenir, mais au Luxembourg, en général, le niveau de vie est en comparaison relativement élevé. La question qu’on me pose est plutôt: peut-on garantir que ça va continuer ainsi à long terme? Le long terme sera, tant que je ferai de la politique, ma priorité.

Mais les syndicats ne partagent pas votre analyse de la situation. L’OGBL veut, entre autres, une augmentation du pouvoir d’achat et une augmentation du salaire minimum garanti. La CGFP estime d’ailleurs que la dette publique remonte en grande partie au sauvetage des banques. Comment voulez-vous persuader les syndicats d’accepter de se serrer la ceinture?

«Il ne s’agit pas de se serrer la ceinture. Il s’agit simplement de ne pas faire aujourd’hui des promesses qui ne sont pas finançables sur le long terme. Pour ce qui est de la dette publique, je partage tout à fait l’analyse de la CGFP, mais cette dette a été contractée en temps de crise. À l’heure actuelle, nous commettons une erreur en empruntant un milliard d’euros pour financer un déficit courant. On a continué et on continue l’endettement en 2016 et 2017 malgré la croissance économique, et ainsi on reste dans la spirale d’un endettement nullement justifié par la situation économique actuelle.

Aujourd’hui, le gouvernement propose une politique et des dépenses qui rendent incontournable une croissance de 4% sur les 40 années à venir. Est-ce raisonnable, est-ce crédible? Cela nous mène inexorablement à une population largement supérieure à 1 million d’habitants. Ce scénario n’enchante personne.

Voilà pourquoi nous avions demandé un «Zukunftsdësch», un débat sur l’avenir. Et si on en vient à la conclusion qu’on ne veut pas d’une telle croissance, il faut en tirer les conséquences budgétaires et changer notre approche.

Comment vous y prendriez-vous?

«Ça, c’est le genre de questions que nous lancent les partis gouvernementaux: ‘Laquelle des mesures proposées ne feriez-vous pas?’ Même si je peux trouver sympathique la plupart des mesures proposées, je ne peux pas être d’accord avec le résultat financier, car tout est payé par de nouveaux emprunts.

La réforme fiscale, par exemple, dans son volume, coûte trop cher. Beaucoup trop cher, si ce que dit la Banque centrale est vrai. La mise en place de la garde des enfants gratuite ou la réforme du congé parental, dans leurs envergures, sont également difficiles à justifier à l’heure actuelle. Nous avons proposé des alternatives qui auraient été moins coûteuses, tout en donnant plus de temps aux parents. Nous aurions fait une autre politique.

Je tiens à ajouter que je suis extrêmement reconnaissant envers ma fraction et mon parti de m’avoir suivi sur ce chemin, car quand on est dans l’opposition, critiquer les mesures dépensières du gouvernement n’est pas la voie de la facilité. Il serait beaucoup plus simple pour un parti d’opposition de prétendre qu’avec lui, il y aura plus. Mais cela serait irresponsable.

Donc pas de cadeaux sous l’ère Wiseler?

«Certainement pas de cadeaux dont le financement n’est pas assuré et qui devront être payés par les générations futures. Notre politique budgétaire vise en temps de croissance à créer des réserves pour pouvoir être réactifs en temps de crise.

Certains problèmes sociaux doivent être pris à bras le corps, certaines dépenses sont nécessaires pour moderniser le pays et on devra toujours créer de l’emploi. Je pense donc qu’il faut engager des moyens financiers, mais de manière positive et productive. C’est ainsi qu’on définit une politique, mais j’ai l’impression que certaines mesures du gouvernement actuel, comme la réforme fiscale, ont été décidées sans réel objectif politique ou économique.

Une tranche indiciaire a été appliquée aux salaires ce premier janvier. Alors que l’on a connu un espacement inédit entre les deux dernières tranches, les revenus nets des plus grands salaires ont augmenté davantage que les plus petits salaires. Le CSV et vous-même aviez plaidé il y a quatre ans pour l’index plafonné. Le candidat Wiseler reste-t-il sur sa position?

«Cette discussion n’est pas à l’ordre du jour. J’ai toujours trouvé que l’index plafonné était une mesure logique et juste. Mais il est évident que l’indexation des salaires a contribué à préserver la paix sociale. Le CSV se positionnera définitivement lors de l’élaboration de son programme électoral.

Les syndicats disent que les écarts entre riches et pauvres doivent être compensés par voie fiscale…

«Certes, mais on ne peut pas tout faire avec les impôts. Il faut étudier les autres instruments pour atteindre plus de justice sociale. Je trouve que cette question ne peut être traitée sans parler de l’ensemble des mesures sociales. Il y a des injustices sociales au Luxembourg, mais beaucoup a été fait et l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est tout de même plus petit que dans beaucoup d’autres pays, même au sein de l’UE.

Pour atteindre l’équilibre budgétaire, vous souhaitez moins dépenser. Mais quelles seraient vos pistes au niveau des recettes?

«Lors des discussions sur la réforme fiscale et celle sur les finances communales, notre député Gilles Roth a fait au nom du CSV des propositions précises, comme l’augmentation du minimum exonéré parallèlement à un abaissement du seuil d’entrée des paliers de 41 et 42%, la modification profonde du système des stock-options ou encore la révision à la hausse de l’impôt foncier. Il faudra certainement également repenser l’impôt commercial communal à la lumière du programme Beps (recommandations de l’OCDE contre l’érosion de la base fiscale et le transfert des bénéfices, ndlr).

L’impôt foncier, on en parle depuis des décennies au Luxembourg…

«Cela a déjà été annoncé, mais c’est techniquement compliqué. Cependant, je crois qu’aujourd’hui une réforme de l’impôt foncier est nécessaire, même si une grande partie des rentrées de l’impôt foncier est payée par les entreprises.

Lors des campagnes électorales des prochains mois et années, l’impôt sur la fortune et l’impôt sur l’héritage ne manqueront pas d’être thématisés. Quelle est la position du CSV?

«Nous sommes très clairs: non à l’impôt sur la fortune pour les personnes physiques et non à l’impôt sur l’héritage en ligne directe.

Qu’en est-il pour l’imposition des sociétés?

«Il faudra élargir la base d’imposition des sociétés en fonction des négociations Beps. C’est inévitable, mais voilà pourquoi le sujet du taux d’affichage prend de plus en plus d’importance. Il doit être abaissé pour maintenir l’attractivité du Luxembourg. Il faudra descendre dans ce contexte en dessous des 20% de la taxation totale.

Je sais aussi que l’on n’y arrivera pas en une seule fois, mais pour nous il est primordial de se donner un échéancier pour savoir quand arriver à cet objectif, pour donner aux entreprises la prévisibilité nécessaire. Je regrette que le gouvernement n’ait pas mené cette discussion avec l’opposition. Si nous entrions au gouvernement en 2018, mener cette discussion serait sans aucun doute une des premières choses que nous ferions.

Que pourra faire le gouvernement pour préserver les avantages de la place financière?

«Les niches, telles que nous les avons connues autrefois, deviendront de plus en plus rares étant donné que les réglementations européennes ne les permettent plus. Nos atouts essentiels seront notre réactivité, notre efficacité et notre rapidité. Notre volonté est d’être le first mover. Nous devrons également veiller à garder un niveau élevé d’attractivité pour le secteur des fonds.

Enfin, il est important d’assurer, dans le cadre des négociations Beps, un level playing field en suivant de près les évolutions du dossier Brexit ainsi que les éventuelles conséquences de la nouvelle politique américaine.

Quelle approche défendez-vous en ce qui concerne la régulation de la place financière?

«Nous avons accompagné de manière positive le gouvernement dans sa démarche sur le plan international. Il est temps de faire un effort de transparence. Nous poursuivrons cette démarche, qui avait d’ores et déjà été entamée sous l’ancien ministre des Finances CSV, Luc Frieden. C’est juste, et de toute façon on n’a pas le choix.

Une de vos priorités, que vous avez présentées lors de votre désignation comme candidat tête de liste du CSV, est une réforme du système de pensions.

«Je sais que c’est un sujet très compliqué. Mais le système de pensions actuel n’est pas soutenable, même avec une forte croissance. Nous payons actuellement 24% de la masse salariale dans les caisses de l’assurance-pension, mais nous promettons 50% de la masse salariale en déboursements. Même avec 4 à 5% de croissance, on va tôt ou tard faire exploser le système.

Peut-on toucher d’ici un ou deux ans aux pensions des ayants droit, si le système ne se déséquilibre que dans 20 ans?

«Il ne s’agit pas de prendre aux ayants droit, mais d’arrêter de faire des promesses intenables à long terme. C’est pour cela que je veux faire la réforme maintenant, avant que le système ne bascule ou que les caisses ne soient vides.

Votre discours ressemble presque à 100% à celui du président de la Caisse nationale d’assurance-pension, Robert Kieffer. Or, le ministre de la Sécurité sociale, Romain Schneider, répond que Robert Kieffer formule ces avertissements depuis des décennies.

«Oui, mais quand on analyse les chiffres et les calculs, on constate que, quelle que soit la croissance, le système basculera dans plus ou moins 10 ans. C’est prouvé mathématiquement. Si on affirme le contraire, il faut le prouver, chiffres à l’appui.

Bien sûr, je pourrais moi aussi enfoncer ma tête dans le sable, car pendant la prochaine législature, de 2018 à 2023, le système fonctionnera encore. Mais je m’engage à ne pas faire cela. Nous allons inscrire dans notre programme électoral la transposition d’une nouvelle réforme des pensions.

Les trois partis gouvernementaux se sont publiquement, mais discrètement, interrogés sur comment le Grand-Duché pourrait à l’avenir compter moins de frontaliers et générer plus d’emplois occupés par des résidents. Qu’en pensez-vous?

«C’est là une des principales réflexions du concept intégratif de la circulation et de l’aménagement du territoire (IVL) qu’avait développé à l’époque mon collègue Michel Wolter. Il s’agissait de favoriser un scénario ‘résidents’. C’est évident, mais aujourd’hui, avec les prévisions économiques actuelles, irréaliste.

Sachant que chaque année plus de 10.000 nouveaux emplois sont créés, il est difficile et de suivre ce rythme en matière de construction de logements, et de mettre à disposition les infrastructures nécessaires pour s’adapter à cette évolution. À mon époque, au ministère du Développement durable et des Infrastructures, j’avais fait élaborer le programme de mobilité durable qui prévoyait 750.000 habitants. Si on anticipe 1,2  million d’habitants dans 40 ans, alors le ministre actuel doit dire comment il veut gérer ça. Il faudrait déjà transposer mon programme et travailler tout de suite à son extension.

1,2 million d’habitants, ça voudrait également dire au moins 300.000 frontaliers. Comment veut-on transporter ces gens? Ce chiffre est uniquement avancé pour légitimer au niveau européen la politique dépensière qu’on observe en ce moment et ça me fâche!

Alors comment voulez-vous empêcher que la croissance vienne d’elle-même?

«C’est la question cruciale, parce que la croissance ne se laisse pas simplement dicter et si elle est freinée brutalement, elle risque de devenir négative et il serait ensuite très difficile de la relancer. Ce qui compte donc est de ne pas faire de la croissance de 4% une obligation par des engagements financiers inconsidérés.

Ensuite, nous devrons mettre en musique les idées de Monsieur Jeremy Rifkin (futurologue qui a rédigé un rapport sur la troisième révolution industrielle pour le gouvernement en 2016, ndlr). Bien que je pense qu’on aurait pu se passer de son rapport, je suis tout à fait d’accord avec un grand nombre de ses idées.

Il faudra digitaliser notre économie, la décarburer et modifier notre production d’énergie. Il faudra orienter notre recherche et notre formation. Il faudra atteindre une croissance économique qui ne sera pas uniquement démographique, mais augmenter également la productivité, sachant que ce n’est pas tâche facile.

Je suis convaincu que nous avons toutes les chances d’atteindre ces objectifs, grâce à notre ouverture internationale, grâce à nos bons équipements, à nos jeunes qui sont bien formés et à nos moyens d’investir dans la recherche et le développement. Nous avons là un potentiel pour produire une économie de valeur maximale. Et nous avons la volonté de transformer notre économie.

En ce qui concerne le logement, qui a été du ressort de votre parti pendant des décennies, on constate que le gouvernement actuel a réussi à accélérer la cadence de construction…

«Les ministres CSV ont bougé beaucoup de choses au niveau du logement, et j’ajoute que la croissance qu’on a connue ces derniers temps a été si forte que tout ce qui a été fait ne suffit toujours pas. Je ne reproche rien au ministre du Logement actuel, Marc Hansen (DP), et je constate aussi que lui non plus ne fait pas de reproches à ses prédécesseurs, car il se rend compte à quel point le problème est difficile à résoudre.

Cela dit, je pense qu’on a trop longtemps opté pour une politique de la demande. Ça a aidé beaucoup de gens, mais tout compte fait, on n’a pas résolu le problème. Il va falloir agir au niveau de l’offre, et si je fais une analyse superficielle et brutale de la situation, je constate en fait deux problèmes.

Premièrement, on n’a pas assez de terrains. Deuxièmement, si on a des terrains, on se retrouve face à des procédures trop longues. La loi Omnibus sur la simplification administrative ne changera pas suffisamment la donne, car il faut encore agir davantage, entre autres, au niveau des procédures environnementales.

Pour obtenir plus de terrains constructibles, il faut absolument finaliser les plans sectoriels qui, comme je les avais conçus, permettraient de développer le logement dans grand nombre d’endroits différents. Ce n’est qu’en négociant dans ce contexte le rachat de terrains par l’État, et s’il le faut des expropriations, qu’on pourra avancer dans la bonne direction.

La simplification administrative est un dossier qui traîne depuis des décennies. Pourquoi les gens vous croiraient-ils aujourd’hui?

«Je suis dans un état d’esprit et arrivé à un âge où perdre du temps n’est pas une option. J’ai passé 10 ans au gouvernement et j’ai déjà donné.

Il est nécessaire de réformer le pays, sinon on va droit dans le mur. Je ne souhaite pas être élu pour le prestige. Si je suis élu, je n’ai pas l’intention de chômer. Les gens peuvent me croire ou ne pas me croire. Mais je garantis que si je suis élu, je m’occuperai de ces réformes, car elles sont nécessaires. Équilibre financier, durabilité du système social, logement, réorganisation territoriale… ne sont que quelques-uns des grands chantiers à entamer.

Le gouvernement actuel vous a reproché de ne pas avoir fait avancer les choses quand vous étiez ministre. Des études traînaient dans les tiroirs, mais on attendait des décisions. François Bausch, votre successeur, a mis en musique le tram, la gare sous le Pont Rouge…

«Je suis content que Monsieur Bausch construise beaucoup. D’autant plus que parmi tous les projets qu’il construit, il n’y en a pas un qui n’était pas déjà en exécution ou en préparation.

Aujourd’hui, on fait croire que le tram est un projet des écologistes. Or, rappelez-vous que le projet de loi a été déposé en 2012. On peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas que je ne me serais pas engagé pour le tram. J’ai persuadé le CSV, le LSAP et le DP de suivre ce chemin. L’idée de la gare du Pont Rouge, mais aussi les études préparatoires datent de cette époque. Mais, comme toujours, il faut attendre que les études de faisabilité soient exécutées. Ce qui est tout de même normal.

On vous reproche quand même de ne pas oser prendre de décisions.

«Quand je dois prendre une décision, je me donne le temps nécessaire pour en faire le tour. Parfois une journée, parfois une semaine. Je lis le dossier de A à Z et je parle aux gens. Je ne prends pas de décision à la va-vite. En revanche quand j’ai pris une décision, je m’y tiens. Je ne changerai jamais ma méthode.

Je peux  être dur.  Mais je peux  le dire  gentiment.

Claude Wiseler (CSV)

Parlons de votre personne: on vous décrit comme un personnage très gentil, parfois trop…

«Je ne pense pas qu’il faille être une brute ou un salaud pour faire de la politique! Je veux effectivement rester ‘gentil’, c’est-à-dire poli et calme. Si l’on me décrit ainsi en suggérant que ce n’est pas un trait de caractère approprié pour faire de la politique, cela me fait sourire. Il ne faut jamais confondre gentillesse et détermination. Je resterai poli et calme, et je considère que c’est une force, et je ferai la politique que j’estime être la bonne avec détermination.

Mais en politique, il faut aussi être dur de temps en temps, non?

«Ah, je peux aussi être dur! Mais je peux le dire gentiment. Il ne faut pas être impoli pour s’imposer. Non, je sais exactement ce que je veux faire et ma politique sera appliquée dans le calme nécessaire et dans le respect des gens. Je ne suis pas une brute et je ne veux pas le devenir.

On constate que les trois derniers Premiers ministres du CSV avaient effectué un passage aux ministères des Finances, du Budget et du Travail. Est-ce un manque dans votre préparation?

«Ce n’est pas sur mon CV (rires). Ce qui, à mes yeux, compte pour assurer le poste que je brigue, c’est de savoir où on veut aller et quels sont les grands objectifs. Je sais ce que je veux et je sais exactement quelles perspectives d’avenir je souhaite garantir pour ce pays.

Je possède déjà une expérience ministérielle. Elle m’a donné une compréhension du fonctionnement de l’État qui me confère le calme que j’estime nécessaire. Je sais ce qui, le cas échéant, m’attend, et je ne me serais pas lancé dans cette aventure si je n’étais pas sûr d’être capable de le faire.

En ce qui concerne mon CV, je rappelle que l’ancien Premier ministre Pierre Frieden, que j’admire beaucoup et qui est mort beaucoup trop tôt, n’était ni juriste, ni économiste.

Les dernières transitions de leader à la tête du CSV se faisaient d’habitude pendant que le parti était au pouvoir. Cette fois-ci, la transition a dû se faire alors que le parti est dans l’opposition. Jean-Claude Juncker vous a-t-il légué une situation difficile? N’aurait-il pas pu construire sa relève plus tôt?

«Il est certainement vrai que notre tâche actuelle n’est pas facile, mais ce n’est pas de sa faute. Jean-Claude Juncker a décidé de quitter la politique nationale. Mais je n’ai plus besoin de commenter cela.

La situation est maintenant ce qu’elle est et elle est difficile. Mais pour le parti, le passage dans l’opposition a également des côtés positifs, à condition bien évidemment d’en sortir. Cela aura permis de se redéfinir au niveau de l’organisation, de se remettre en question, de corriger ses erreurs et de se demander si certaines choses ne pourraient pas mieux fonctionner. Je ne vous dirai pas ce qu’on estime avoir fait de travers (rires), mais tout le monde commet des erreurs et il faut en tirer les leçons.

La quête pour un successeur de Monsieur Juncker n’était pas évidente. Ne faut-il pas avouer qu’en politique il faut parfois aussi pousser quelqu’un de côté pour assurer cette transition?

«Je pense que c’est plus compliqué. La question qui se pose est, comment est-ce qu’on gère cela? Luc Frieden est mon ami depuis 15 ou 20 ans. Je tiens à cette amitié. Au gouvernement, il était a priori le successeur de Jean-Claude Juncker, et pour moi c’était OK. Il a ensuite pris une autre décision et son rôle a changé. Nos ambitions se sont ensuite effectivement heurtées, mais lui et moi sommes d’avis que cela fait partie du jeu politique. Nous avons donc tous les deux veillé à ne pas mettre en jeu notre amitié. Ça a été dur pendant quelques semaines, mais on y est arrivés. Nous sommes toujours amis. Je parle fréquemment avec Luc et nous ne discutons pas seulement de politique.

Avec Viviane Reding, c’était a priori pareil. Bien qu’elle ait passé une grande partie de son temps à Bruxelles, de sorte que je la voyais donc moins que Luc, ça s’est bien passé. Aujourd’hui, je suis très heureux de pouvoir travailler avec elle et compter sur son expérience européenne beaucoup plus grande que la mienne. Il fallait régler les questions des candidatures. Les rivalités sont difficiles à vivre à la longue.

Le CSV a beaucoup changé ces dernières années. 

Claude Wiseler (CSV)

Au-delà des ambitions, le CSV connaît aussi différents courants ou des divergences d’opinion. Le Premier ministre, Xavier Bettel, s’est moqué, disant qu’au CSV il y aurait 23 députés et autant d’opinions différentes.

«Monsieur Bettel serait bien content si le DP avait autant de députés que nous. Cela dit, il est vrai que dans notre parti, nous avons toujours réussi à rassembler les différents courants, que ce soit le courant plus social ou le courant plus conservateur. C’est bien le succès du CSV d’avoir réussi le mix entre les deux et de produire une politique pour toute la société.

Je ne renoncerai jamais à un des courants. Les Premiers ministres que j’ai connus, Juncker, Santer et Werner, ont toujours veillé à cela, et je suis leur exemple.

Le CSV a beaucoup changé ces dernières années. Après le départ de nombreuses personnalités avant 2013, ce seront Jean-Claude Juncker et Luc Frieden qui ne figureront plus sur les listes de vote. Mais nous ne nous sommes pas éloignés de nos principes de base, même si Jean-Claude Juncker réagissait sans doute autrement que moi sur tel ou tel sujet. C’est comme ça.

Le vote à 80% contre le droit de vote pour les résidents étrangers lors du référendum en juin 2015, le débat autour de la nationalité luxembourgeoise et le débat autour de la langue luxembourgeoise ont-ils influencé le CSV?

«La position du CSV face à ces évolutions est que le repli sur soi est la mauvaise réponse. La discussion sur la langue luxembourgeoise n’est pas inutile, car le luxembourgeois fait partie de notre identité. Nous devons lui prêter attention, le soutenir et le promouvoir en tant que langue et sous son aspect culturel.

Le plus important est que le luxembourgeois doit devenir une langue de communication et d’intégration. On pouvait le percevoir différemment à l’époque où l’immigration était en majeure partie francophone, mais ce n’est plus le cas et le luxembourgeois prend une toute nouvelle importance.

Par contre, ajoutons qu’il faut en tout cas éviter que le luxembourgeois ne devienne une barrière ou un moyen d’exclusion. Ce serait le mauvais chemin. Il s’agit d’un débat sensible et c’est pourquoi il faut trouver les bonnes réponses.

L’identitaire n’est pas censé incarner la fermeture. 

Claude Wiseler (CSV)

Vous indiquez donc une certaine ouverture, mais en même temps un certain respect pour l’identitaire…

«Oui, mais l’identitaire n’est pas censé incarner une fermeture. Notre identité est marquée par l’ouverture et c’est cela qui rend le débat complexe. Notre identité et notre histoire sont marquées par cette ouverture. La question de la langue a toujours existé au Luxembourg. À l’époque où le Grand-Duché était encore duché et géographiquement plus grand, le français et l’‘allemand luxembourgeois’ étaient les langues courantes. Réduire notre identité au luxembourgeois ne reflète pas la réalité.

Après les élections de 2013 et la formation du gouvernement DP-LSAP-Déi Gréng, le CSV s’était plaint que la volonté de l’électeur n’avait pas été respectée. En cas de victoire du CSV en 2018, comment feriez-vous?

«Lorsque nous avons dénoncé un non-respect de la volonté de l’électeur, c’était parce que le DP, le LSAP et les Verts avaient déjà conclu un accord avant les élections de 2013 qu’ils n’avaient pas annoncé aux électeurs. On avait aussi estimé qu’une coalition CSV-DP aurait été la conclusion logique du résultat des élections. Ce qui me gêne est qu’ils ne l’avaient pas annoncé publiquement. Il faut dire aux citoyens ce qu’on veut faire.

Certains membres du CSV estiment que le parti conservateur ADR ne peut plus être exclu comme partenaire de coalition.

«Tant que je n’ai pas vu de programme électoral ou de contenus, je n’exclus rien. Mon parti a en revanche des lignes rouges et son ADN. La politique européenne en fait partie, mais également notre politique de cohésion sociale entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois. Nous sommes ouverts à certaines choses, mais pas à tout. Nous ne formerons pas de coalition avec un parti eurosceptique.

L’ADR ne se dit pas eurosceptique, mais eurocritique. Est-ce que le CSV et l’ADR ne se sont pas d’ores et déjà rapprochés au cours des dernières années?

«Je ne sais pas où se situe l’ADR. Ils disent une chose un jour et autre chose le lendemain. Ce qui compte est le programme.

En revanche, si on me pose la question de savoir si je suis prêt à chercher une coalition avec l’ADR, la question d’une possible coalition avec Déi Lénk vaut également pour les trois partis gouvernementaux.

J’attends d’ailleurs toujours de savoir clairement si les trois partis au gouvernement feront campagne ensemble ou pas. Je souhaite que ce soit clair, car faire campagne en bloc représenterait une rupture avec une tradition luxembourgeoise, où chacun se présente aux élections avec son programme. Même si j’avoue qu’une campagne en bloc faciliterait la nôtre.

Une future constellation CSV-Déi Gréng alimente aussi des spéculations.

«Avec la répartition des sièges actuelle, la question ne se pose même pas. Il faudra attendre les résultats.

J’estime que si deux partis gagnent des mandats lors des élections, rien ne s’opposerait en principe à envisager un partenariat. Le choix du partenaire dépend de s’il est le bon partenaire pour mener à bien les réformes indispensables à l’avenir de notre pays. Il est naturellement aussi préférable que le partenaire soit renforcé et légitime.

Nous n’excluons  évidemment  personne d’emblée.

Claude Wiseler (CSV)

Selon des sources dans vos propres rangs, le LSAP, votre ancien partenaire, perçu par certains comme un traître pour avoir fait chuter Jean-Claude Juncker en 2013, ne serait de fait plus exclu, à l’exception de l’un ou l’autre personnage du parti.

«Nous n’excluons évidemment personne d’emblée. Dans tous les partis, y compris le mien, je retrouve des personnalités avec qui j’ai des affinités immédiates et d’autres avec qui c’est moins le cas. Il faudra attendre les élections avant de discuter d’abord de coalitions et ensuite de personnes.

Des noms de politiciens du CSV circulent d’ores et déjà pour prendre les rênes de tel ou tel ministère en cas de retour au gouvernement.

«Non, c’est une règle: ces questions sont taboues au sein du parti. Je veille à ce que ce genre de discussions ne commence même pas. Ce serait un signe d’arrogance. Nous sommes encore très loin d’avoir gagné les élections et, en ce moment, nous devons nous appliquer à formuler nos alternatives pour notre programme électoral.

La population a raison de ne pas accepter que des politiciens donnent l’impression de ne rien faire d’autre que de briguer des postes. Cela donne une mauvaise image. Une certaine humilité est de mise.

Que ferez-vous si le CSV ne parvient pas à former un gouvernement en 2018?

«C’est une des deux hypothèses. Ou bien on entre au gouvernement, ou bien non. Je l’ai bien évidemment envisagé. Si je suis élu sans que le CSV ne gagne les élections, alors j’exécuterai mon mandat de député dans l’opposition. Restera à savoir si je le ferai toujours en tant que chef de fraction. Mais en tout cas, la politique d’opposition n’est pas une honte et fait partie du métier.»


CV

  • Né le 30 janvier 1960 à Luxembourg-ville, marié et père 
de trois enfants
  • Président d’honneur de la Fédération luxembourgeoise 
de basket-ball

Études

  • Baccalauréat à l’Athénée 
de Luxembourg (1979)
  • Maîtrise de lettres modernes 
et licence en littérature générale et comparée à l’Université Paris III (Sorbonne Nouvelle) (1983)
  • Doctorat à l’Université Paris-Sorbonne avec Deux écrivains devant l’action et la politique : Pierre Drieu la Rochelle et Antoine de Saint-Exupéry (1989)

Professions

  • Enseignant de langues à l’Athénée de Luxembourg et au Lycée technique du Centre (1983 à 1987)
  • Professeur attaché au ministère de l’Éducation nationale (1987 à 1989)
  • Conseiller pour le gouvernement au ministère de la Famille et de la Solidarité sociale et au ministère des Classes moyennes et 
du Tourisme (1989 à 1999)

Politique

  • Secrétaire général du CSV 
(1995 à 2000)
  • Député de la circonscription Centre (1999 à 2004)
  • Échevin de la Ville de Luxembourg en charge de l’enseignement et des affaires sociales (2000 à 2004)
  • Ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative 
et ministre des Travaux publics 
(2004 à 2009)
  • Ministre du Développement durable et des Infrastructures (2009 à 2013)
  • Président du groupe politique CSV (2014)
  • Choisi par son parti pour conduire les législatives de 2018 (2016)