POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Dennis Elbers

Le design prend le pouvoir



Dennis Elbers, curateur de l'exposition Resolute - Design Changes. (Photo: Maj-Britta de Ruiter)

Dennis Elbers, curateur de l'exposition Resolute - Design Changes. (Photo: Maj-Britta de Ruiter)

Présentée initialement dans le cadre du Graphic Design Festival de Breda, l’exposition Resolute - Design Changes explore l’état actuel de la responsabilité sociale assumée par les graphistes. Rencontre avec son commissaire.

Monsieur Elbers, quelle est la particularité de l’exposition Resolute – Design Changes que vous avez montée à Breda en avril dernier et que l’on va pouvoir voir à Luxembourg?

«Dans la plupart des festivals de design, on montre des objets ou des projets aboutis et généralement sortis de leur contexte. Nous avons voulu, Sven Ehrmann et moi, montrer au public ce que font les designers. Montrer les coulisses du travail et le processus en amont du projet. Pas les aspects techniques de quelles couleurs et quelle imprimante ont été utilisées, mais la réflexion, les outils intellectuels mis en œuvre par les designers. Nous avons voulu mettre en évidence le rôle et l’influence des graphistes sur l’opinion des gens, voire sur leur vie. La plupart de nos activités et de nos points de vue sont basés sur des informations visuelles qui sont pour l’essentiel produites par des graphistes. Cela donne une forme à notre comportement et à nos idées. On ne se rend généralement pas compte de cette importance et les designers eux-mêmes ne sont pas conscients de cette position. C’est pour cela que nous avons mis en évidence des projets – venant surtout d’une génération émergente de jeunes graphistes – qui ont une volonté consciente de participer au monde et de faire évoluer la société.

Le rôle du designer a donc changé pour passer d’un travail d’exécutant à celui d’acteur pensant?

«Ces graphistes sont parfaitement au fait de l’actualité et ont une opinion sur le monde. Ils cherchent, par leur travail, des façons de répondre aux problématiques qu’ils rencontrent. Ils ne conçoivent plus leur travail comme l’application d’un cadre donné, mais comme une médiation entre différents acteurs. Ils s’approprient les nouvelles technologies et autres moyens de communication afin de faire bouger les choses et attiser les consciences. L’exposition montre que les graphistes sont passés de l’activisme à l’activation. Il y a quelques années, on manifestait son désaccord en affichant un poster ou un slogan. Aujourd’hui, les designers ont les outils pour créer une déclaration visuelle ou, disons, un visual statement et toucher les personnes que l’on veut atteindre. Ils encouragent tout un chacun à se former sa propre opinion à travers un prisme critique, à s’exprimer librement et donc à agir en son âme et conscience.

Comment cela se traduit-il dans leur travail créatif?

«L’exposition est organisée autour de trois types d’actions, trois manières de mettre en œuvre le travail pour arriver à des fins de changement social. Une partie de l’exposition, intitulée REVOLT, est le premier état de l’activisme. Comme je l’ai décrit, il s’agit de marquer son désaccord, son indignation et ainsi de susciter le débat. Mais, dans ce premier temps, le graphiste pointe des questions plus qu’il n’apporte de réponses. Il déclenche mais n’oriente pas.

Vient ensuite un travail plus actif?

«La deuxième partie est appelée REVIEW. Elle met en évidence le travail du graphiste en tant que chercheur. Il veut alerter l’opinion sur une question et recherche les informations, les chiffres, les preuves qu’il va présenter à son public. Il y a une connexion plus forte entre le rôle du designer et la manière dont le public comprend le design. Enfin, dans la troisième partie, REFRESH, la communication est beaucoup plus interactive. Par son travail, le designer déclenche des réactions et des actions de la part du public, qui fait dès lors partie du processus.

D’où viennent ces designers, comment les avez-vous trouvés?

«Ils viennent d’un peu partout dans le monde. Beaucoup de designers cherchent des voies nouvelles. On a produit tellement de ‘trucs’ qui n’ont finalement pas changé le monde qu’on ne peut pas ajouter simplement des ‘trucs’ en plus. Les jeunes designers néerlandais qui sont présents dans l’exposition ont acquis cette conscience sociale pendant leurs études. Nous avons aussi quelques représentants américains, ce qui est intéressant parce qu’ils ont une culture du design complètement différente. Ils sont plus orientés par le commerce et le marketing, mais on voit émerger des nouveaux sujets plus politiques et sociaux. Il y a aussi des graphistes japonais, grecs. On voit, par exemple, ce designer grec installé à Londres qui a participé à la création du Occupy Times, le journal du mouvement Occupy pour lequel ils ont mis en place une typo, des illustrations, des infographies, des recherches…

Ces projets ne sont pas commandités par un client…

«En effet, la plupart des projets que nous présentons dans l’exposition sont initiés par les graphistes eux-mêmes. L’attitude des graphistes a changé, ils n’attendent plus le client ou la commande, ils les créent. Ces projets deviennent une source de revenus, ils sont diffusés, vus, partagés, c’est ça leur valeur ajoutée. Il y a tout juste 50 ans, Ken Garland et d’autres designers lançaient le manifeste First thing first, qui soulignait l’importance des graphistes dans la société et appelait à plus d’implication de ceux-ci dans l’espace public. En 2000, le manifeste a été actualisé, en regrettant la place prépondérante du marketing dans le travail des graphistes et en poussant ceux-ci à prendre leurs responsabilités pour faire des sujets sociaux, environnementaux et culturels la priorité de leur création.

Les designers sont-ils si puissants? Ont-il autant de pouvoir?

«C’est une discussion qui occupe les designers, notamment en Grande-Bretagne autour des mouvements contestataires. Les designers ont-ils une part de responsabilité dans le consumérisme? Ce sont eux qui nous font acheter des produits dont on n’a pas besoin! Avoir un apport critique, responsable, social, durable, utiliser ses capacités pour communiquer et faire évoluer les réflexions, nourrir le débat et donc influencer… Ils font en sorte que les gens aient les outils pour forger leur opinion et puissent apporter des changements. Vu l’ampleur de plus en plus déterminante prise par la culture visuelle de nos jours, le rôle des graphistes prend une dimension plus influente dans les jeux de pouvoir et de manipulation.

Pouvez-vous nous citer quelques exemples?

«Femke Herregraven a mené des recherches sur l’évasion fiscale. Elle en a conçu un jeu de société où le but est d’éviter les taxes en apprenant les règles de la fiscalité internationale. Après cela, le sujet a été discuté au Parlement néerlandais! On peut aussi citer le projet de Yuri Veerman, Putin a rainbow, qui appelait les internautes à associer une photo de Poutine à un arc-en-ciel pour manifester leur désaccord sur les lois anti-homosexuels. C’est devenu une base de données de milliers d’images qui sont utilisées dans des manifestations. Le projet virtuel est passé au réel. Artus Beifuss et Francesco Trivini Bellini ont collecté toute l’imagerie et le graphisme mis en œuvre par les groupes terroristes dans le monde; Christopher Hope et Kenji Nakayama ont refait des panneaux pour les sans-abri, Ivan & Andy utilisent des billets de 1 dollar pour faire circuler des informations sur la richesse…

C’est une exposition politique?

«En tout cas, elle montre que le design est politique et que les designers ont parfois plus d’influence que les partis.»

Postscript: Luxembourg
Pour sa venue à Luxembourg, l’exposition Resolute – Design Changes comprendra une partie supplémentaire. Dans le cadre de son cinquième anniversaire, Design Friends a proposé un volet consacré à la scène locale. Le jury, composé des membres du comité de Design Friends, des commissaires et de Kevin Muhlen, directeur artistique du Casino Luxembourg, ont retenu les projets de Laurent Daubach, Patrick Hallé, Reza Kianpour, Isabelle Mattern, Gina Schöler & Daniel Clarens et Social Matters (Lynn Schammel & Giacomo Piovan). En outre, sera présenté le «NON» emblématique de Jean-Christophe Massinon (1962-2011), ce logo-manifeste qui, en redevenant tristement d’actualité aujourd’hui, synthétise à lui seul une grande partie des thématiques abordées dans cette exposition.

Resolute – Design Changes
Du 24 janvier au 19 avril au Casino Luxembourg
www.casino-luxembourg.lu
www.designfriends.lu