POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Thomas Kallstenius (CEO du List)

«Le List est un investisseur patient»



Pour Thomas Kallstenius, le Luxembourg doit faire valoir la qualité de vie qu’il peut offrir aux meilleurs chercheurs… pour qu’ils viennent alimenter les recherches qui mèneront aux innovations de demain. (Photo: Simon Verjus/Maison Moderne)

Pour Thomas Kallstenius, le Luxembourg doit faire valoir la qualité de vie qu’il peut offrir aux meilleurs chercheurs… pour qu’ils viennent alimenter les recherches qui mèneront aux innovations de demain. (Photo: Simon Verjus/Maison Moderne)

Malgré la pandémie, le Luxembourg Institute of Science and Technology (List) a rendu un bilan de premier plan. Son CEO, Thomas Kallstenius, jette un regard positif sur les deux années qu’il vient de passer à la tête de l’institution. Et croit beaucoup dans l’espace.

Il était venu pour doper la recherche, il a dû faire de la gestion de crise. Mais Thomas Kallstenius ne s’en plaint pas. À la tête du Luxembourg Institute of Science and Technology (List) depuis deux ans et demi, il est aux premières loges de l’innovation de demain.

Ça fait un peu plus de deux ans que vous êtes à la tête du List maintenant. Racontez-moi comment vous avez vécu cela.

Thomas Kallstenius. – «C’est une magnifique expérience. J’ai eu la chance de venir… de revenir au Luxembourg, puisque j’y ai déjà passé un moment en 2003-2004! La première chose que je me suis dite en revenant est: ‘Waouh, cet écosystème d’innovation a tellement évolué!’.

Il y avait quelque chose à faire pour emmener le List à un niveau supérieur. C’est un rêve de pouvoir mettre en place une organisation un peu plus professionnelle pour pouvoir mener des recherches qui ont davantage d’impact… Ces deux années et demie ont été intenses: avec 650 personnes, vous devez mettre en place de solides modèles d’organisation, avec des processus clairs, une stratégie claire et lisible à tous les échelons. Il faut que les chercheurs puissent comprendre en quoi leur travail contribue à la stratégie du List et est important.

Si les gens comprennent l’idée générale et quand ils sont performants ou moins performants, tout se passe bien. C’est quand ils ne comprennent pas et ne sont pas jugés sur leurs performances que les choses se passent mal. C’était très important pour moi de mettre tout cela en place. Ce que l’on voit à l’extérieur et qui relève de notre stratégie ne représente que 5% de mon travail. J’aimerais que les gens adhèrent à nos valeurs: nous faisons une recherche responsable et indépendante.

«Impact» est un mot que l’on retrouve de plus en plus souvent, surtout autour des sujets sur la responsabilité sociale et environnementale. Mais ça veut dire quoi, impact, dans votre cas?

«Ce sont deux choses. Il y a celles que nous pouvons mesurer, comme les PhD que nous avons, les articles que nous publions, les revenus que nous générons, ce que nous pouvons faire sur une base annuelle et qui peut nous aider à évaluer l’organisation. Le vrai impact est dans le nombre d’emplois que nous créons, dans le nombre d’investissements, dans le nombre de nouveaux chercheurs, dans les sociétés que nous pouvons créer ou aider à créer. Ça prend des années à mettre en place. L’impact prend plus de temps à se matérialiser, surtout sur la société, sur nos partenaires publics et privés.

Quand le List lance une spin-off, généralement, c’est que les recherches menées en amont ont fait apparaître un besoin de marché, une attente. Ça augmente les chances de réussite?

«Nous nous appelons nous-mêmes une ‘deep tech venture builder’. Il doit y avoir une brique particulièrement importante et difficile à répliquer pour que nous y allions. Cette année, nous allons lancer deux autres spin-off et nous aidons les chercheurs et des entrepreneurs à prendre ces deep tech et à bâtir des sociétés et des projets entrepreneuriaux. Nous sommes assez patients. Notre mission n’est pas de faire de l’argent, mais de créer de l’impact dans la société. Nous sommes des investisseurs patients. L’espace-temps est variable selon les domaines. Pour l’IT, c’est relativement court. Pour les matériaux, le cycle est beaucoup plus long. Nous voulons nous assurer que nos spin-off survivent et qu’elles deviennent des success-stories!

C’est une compétition mondiale de chercheurs qui rêvent tous du même succès. Comment détecte-t-on une technologie qui a un potentiel?

«Nous évaluons chaque technologie pour voir laquelle ou lesquelles ont un potentiel qui va au-delà de la technologie elle-même. Nous avons une idée très tôt. Nous avons beaucoup d’entrepreneurs au List ou qui viennent nous voir avec un projet, et nous essayons de les encourager à développer. Il y a cette période de transition avant qu’on leur demande de voler de leurs propres ailes.

Il y a quelques années, le Luxembourg était un peu en retard en termes d’investissements par rapport au PIB au niveau européen. Où en sommes-nous?

«De ma perspective, le Luxembourg est un pays très généreux. L’écosystème de la recherche et de l’innovation est bien financé. Le plus important est le soutien du gouvernement pour que nous puissions atteindre ses objectifs. Pour la plupart des centres de recherche, la question numéro 1 est d’attirer les bons talents. Avec les bons talents, vous pouvez faire de bonnes choses.

Ce n’est pas seulement une question de finance. Bien sûr, il faut pouvoir payer pour recruter les meilleurs. Il faut être reconnu à l’étranger, avoir une stratégie de recrutement, etc. Nous avons trois assets stratégiques: nos chercheurs, notre infrastructure, nos partenaires. Avec de généreux partenaires, nous pouvons recruter les meilleurs chercheurs et leur offrir des conditions très compétitives. Nous avons de bonnes infrastructures.

Dans un pays de petite taille comme le Luxembourg, nouer ces partenariats avec des industriels est-il plus compliqué? Sont-ils limités en nombre par nature?

«Pas forcément. Notre mission est aussi d’amener d’autres entreprises à s’installer au Luxembourg. Nous voulons mettre le Luxembourg sur la carte. Le Luxembourg est un pays particulièrement attractif. Une fois que vous venez ici, vous et votre famille, vous réalisez que la qualité de vie est très élevée. Il y a de bonnes infrastructures, de bonnes écoles, etc. Le truc est juste d’amener les gens à découvrir le Luxembourg. Bâtir l’image d’un pays qui accueille favorablement les développements autour de l’innovation prend un peu de temps. C’est un super pays pour la recherche, mais vous devez le découvrir!

Parmi les gros événements de l’année dernière, il y a votre participation à la création du centre de recherche sur l’espace?

«L’ESRIC est une joint-venture entre l’ESA et l’Agence spatiale luxembourgeoise. C’est vraiment autour des ressources de l’espace. La lune sera une étape vers Mars, mais il faudra construire sur la lune et utiliser les ressources qu’on y trouvera. Nous pourrons mener ici des recherches, dans une infrastructure spéciale et vide d’air, sur ces matériaux. Il y a beaucoup de similitudes avec nos recherches sur les matériaux. La question centrale est le minage: où trouverez-vous ces matériaux sur la lune? Nous avons beaucoup de connaissances sur Terre, mais nous devrons transposer les technologies pour trouver les bonnes ressources. Ma vision pour l’espace est que c’est vraiment challengeant, beaucoup de technologies développées pour l’espace ont eu des usages très importants sur Terre.»