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Chronique des chefs économistes

La zone euro dans le piège japonais?



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Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg. (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

Confrontée à un faible taux d’inflation sur le long terme, la zone euro risque un scénario à la japonaise. Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, analyse les chances d’un tel scénario.

La «japonification» est le risque encouru par un pays de suivre la situation économique du Japon de ces 20 dernières années, caractérisée par une croissance économique faible et par la déflation. Comme la zone euro et le Japon partagent de nombreuses similarités, certains observateurs prédisent que la première va inéluctablement tomber dans le piège japonais. Malgré des politiques monétaires ultra souples, leurs banques centrales ne parviennent en effet pas à atteindre leur objectif en termes d’inflation. Des facteurs structurels communs aux deux économies peuvent en partie expliquer ce phénomène.

Des profils démographiques défavorables

Parmi ces facteurs, le profil démographique est le plus important. Le Japon et l’Europe comptent parmi les régions du monde qui ont le taux de natalité le plus faible. La population du Japon a commencé à décroître en 2010, alors que celle de l’Europe devrait commencer à baisser dès 2022. Les problèmes démographiques devraient s’accentuer dans les prochaines décennies.

Selon l’Organisation des Nations unies, entre 2020 et 2050, en tenant compte de la migration nette future, la population du Japon diminuera de 16%, et celle de l’Europe de 5%. Ce profil démographique est un élément négatif pour la consommation, car il entraîne de moindres dépenses des ménages. Cet élément explique en grande partie pourquoi le taux de croissance potentielle de ces deux économies sera inférieur à 1% au cours des trois prochaines décennies.

Les chiffres de différentes régions du monde montrent qu’il existe un lien clair à long terme entre la croissance de la population active sur le marché du travail et l’inflation. Lorsque la croissance démographique se tasse, le ralentissement de la demande pour certains biens peut conduire à des baisses de prix. Par exemple, un phénomène de baisse des prix de l’immobilier s’observe dans certaines villes d’Europe de l’Est, qui font face à une émigration élevée des jeunes.

Un endettement élevé

Un autre point qui mérite attention est l’endettement élevé de ces deux économies, qui est en grande partie dû à la bulle immobilière qu’ont traversée les deux régions à 16 ans d’intervalle (le Japon à la fin des années 80, et les pays du sud de la zone euro dans les années 2005-2006). Un endettement élevé des ménages, héritage du passé, est un facteur négatif pour la consommation, puisque la part du revenu dédié au remboursement des dettes contractées dans le passé ne peut être consommée. L’éclatement de la bulle immobilière a fait augmenter considérablement les prêts problématiques dans le bilan des banques, ce qui a grippé le secteur bancaire de ces deux économies.

Par conséquent, les banques ont dû ralentir leur octroi de prêts, freinant ainsi la reprise économique. Dans les deux cas, l’État a augmenté significativement son endettement pour pallier le désendettement du secteur privé qui s’est observé suite à la crise. Néanmoins, le Japon et la zone euro diffèrent sur un certain nombre de points.

Des différences culturelles 

Les Japonais sont peu enclins à accepter une immigration plus importante. Sur les 20 dernières années, l’immigration nette rapportée en pourcentage de la taille de la population a été environ quatre fois inférieure à celle en Europe. Une immigration plus élevée peut être une solution au vieillissement démographique. Depuis quelques années, le Japon semble y être plus ouvert. À la différence de l’Europe, la politique migratoire du Japon est sélective. La vague migratoire de 2015-2016 qu’a connue l’Europe a eu un coût politique non négligeable, particulièrement en Allemagne et en Italie.

Pour que les politiques migratoires souples des années antérieures portent pleinement leurs fruits, il convient de redoubler les efforts en termes d’intégration de ces personnes sur le marché de l’emploi. L’immigration peut, en effet, solutionner le manque de main-d’œuvre en Allemagne dans certains secteurs. Selon Eurostat, à 3,1%, le taux de chômage allemand est à son plus bas niveau depuis la réunification de l’Allemagne.

Une politique fiscale plus restrictive au Japon et potentiellement plus expansionniste en zone euro

La dette publique du Japon est la plus élevée au monde, à 236% du PIB. Celle de la zone euro dans son ensemble est plus de deux fois moindre. Conscient que la trajectoire de son endettement public est insoutenable à long terme, le Japon tente de réduire son déficit budgétaire. L’augmentation de la TVA en octobre s’inscrit dans cette optique. En Europe, de plus en plus de voix s’élèvent sur la nécessité d’une politique fiscale plus expansionniste. L’Allemagne et les Pays-Bas pourraient considérablement augmenter les dépenses de l’État tout en respectant les réglementations européennes en vigueur.

En août, le ministre des Finances allemand a chiffré pour la première fois la taille d’un programme potentiel de relance à 50 milliards d’euros. Toutefois, les modalités restent floues. En outre, la Commission européenne a annoncé être en discussion pour simplifier le pacte de croissance et de stabilité, et le rendre moins contraignant. Pour rappel, ce règlement européen rigoureux vise à éviter l’apparition de déficits publics excessifs, qui mettraient à mal la stabilité financière de la zone économique et monétaire.

La politique fiscale doit prendre le relais pour éviter la ‘japonification’ de la zone euro.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

Des mesures pour éviter ce scénario à la japonaise peuvent être prises par les autorités européennes. Certes, la grande question est de savoir si des politiques efficaces visant à éviter ce piège japonais seront effectivement implémentées en zone euro, étant donné la complexité et la configuration actuelle des institutions européennes.

Une meilleure gestion migratoire et une relance fiscale de grande ampleur en zone euro permettraient de stimuler l’activité économique et raffermir l’inflation. Si les nouvelles dépenses sont intelligemment utilisées, elles pourraient également augmenter le taux de croissance à long terme de l’économie. Mais les attentes à ce sujet sont faibles. Aujourd’hui, la politique monétaire a montré qu’elle avait probablement atteint ses limites en zone euro. Dans ce contexte, la politique fiscale doit prendre le relais pour éviter la «japonification» de la zone euro.