PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Banques et mutualisation

Yves Maas veut plus de collaboration entre les banques



Yves Maas appelle les banques luxembourgeoises à jouer davantage la carte de la mutualisation. Et l’État à donner un petit coup de pouce. (Photo: ABBL)

Yves Maas appelle les banques luxembourgeoises à jouer davantage la carte de la mutualisation. Et l’État à donner un petit coup de pouce. (Photo: ABBL)

À l’occasion d’un séminaire organisé par Deloitte sur la mutualisation des services bancaires, le Head of the Management Board de l’ABBL a plaidé pour une meilleure collaboration entre les banques de la Place, à la traîne sur le sujet par rapport à ce qui se passe sur le continent européen.

Cela pourrait sembler contre-intuitif à première vue – le secteur bancaire est parmi les plus concurrentiels qui soient –, mais les chiffres sont là. D’après l’«Interbank ecosystems report» publié en avril 2021 par Deloitte, les banques ont une longue tradition de collaboration. Et depuis 2014, le nombre d’écosystèmes interbancaires – définis comme une collaboration entre trois banques et plus – en Europe a quasiment doublé, passant de 104 à 205. À l’origine, ces partenariats ont pris forme vers la fin des années 60 et se concentraient sur l’évolution des besoins technologiques. Ils ciblaient plus particulièrement les technologies liées aux paiements et à la gestion des liquidités. Puis les préoccupations ont concerné, dans le début des années 2000, l’évolution réglementaire qui a poussé à l’adoption de solutions normalisées à l’échelle du secteur. Depuis 2013-2014 environ, une nouvelle vague de collaborations est portée par des motifs commerciaux et vise à répondre aux besoins changeants des clients ainsi qu’à générer de nouvelles sources de revenus. Le crédit, la conformité, l’open banking et les solutions d’identité sont les nouveaux territoires des collaborations.

Des approches locales

Autant de vagues «nationales». Sur les 205 initiatives recensées par Deloitte, seulement douze se sont faites à l’échelle européenne. Comme Swift ou Euroclear. Le reste se fait à l’échelle d’un pays ou d’un groupe de pays «homogènes» comme les pays nordiques, par exemple.

Quatre pays – l’Italie, la Pologne, le Portugal et la Belgique – cumulent à eux seuls 30% des initiatives de collaboration. Pour Kasper Peters, partner, financial services leader & consulting chez Deloitte à Bruxelles, c’est un réel défi pour l’UE que les collaborations interbancaires se fassent à l’échelle européenne. Pour le bien commun. «Quand les banques travaillent ensemble, cela a un grand impact pour le secteur lui-même, mais aussi pour la vie et l’économie d’un pays», insiste-t-il. C’est peut-être la raison pour laquelle les autorités publiques jouent progressivement un rôle plus important dans le paysage interbancaire, principalement en Europe centrale et orientale. Quasi absents à l’aube des années 80, les États sont partie prenante dans 44% des initiatives de coopération interbancaires depuis 2020.

Le Luxembourg à la traîne

Et au Luxembourg? On est loin des premiers de la classe. Alors que la moyenne européenne est à six projets par pays et que l’Italie, en tête du classement, en revendique 19 et la Belgique 14, le Luxembourg n’en compte que cinq selon les données de Deloitte.

Pourquoi une telle inertie alors que, selon Yves Maas , « le sujet est d’importance»?

La première raison serait historique et liée au secret bancaire. Sa disparition et le basculement vers un monde de transparence fiscale ont fait évoluer les mentalités en ce sens que «le secret bancaire, et donc la protection des données des clients, était l’élément sur lequel butaient les projets de coopération. Avec le changement de mentalité induit par la transparence fiscale, ce qui était le principal écueil qui freinait les tentatives a disparu.»

Une autre raison tient, selon le Head of the Management Board de l’ABBL, au manque de moyens pour investir dans des projets qui restent coûteux. Un manque de disponibilité qu’il attribue à l’explosion des coûts réglementaires de ces dernières années, qu’une étude conjointe de l’ABBL et d’EY estimait à 548 millions d’euros en 2020, avec une progression annuelle moyenne de 17% depuis 2016. Une explosion financière qui va de pair avec celle de la charge de travail. La question de la réglementation occupait en 2020 13,9% de la force de travail des banques (+73% en trois ans).

Yves Maas évoque enfin une certaine fragmentation de la Place où cohabitent 125 entités de tailles et de métiers différents. La plupart sont des succursales ou des filiales de groupes internationaux, qui ne sont pas totalement autonomes en matière de stratégie opérationnelle et de choix d’infrastructures.

Un appel au soutien du gouvernement

Des freins qui ne devraient pas résister à trois contraintes lourdes pour le secteur bancaire: la baisse de rentabilité des banques, le coût croissant de la régulation – «un problème qui touche tout le monde, mais qui n’empêche pas que chaque banque travaille à ses solutions propres» – et le manque de talents et de ressources humaines qui entraîne une compétition entre les banques, notamment dans les domaines du risque et de la ‘compliance’. Trois éléments qui devraient susciter, selon lui, sinon l’union sacrée, du moins une réflexion stratégique.

Pour accélérer le mouvement, il compte sur la force de l’exemple et invoque les success-stories qu’ont pu être Cedel, EFA ou encore Cetrel «où des banques ont su se mettre autour d’une table pour régler un problème commun».

Pour accélérer le mouvement, il compte aussi sur l’État pour aider au financement d’investissements stratégiques mais coûteux et évoque des coups de pouce fiscaux qui pourraient prendre la forme de crédits d’impôt ou de subventions, voire la constitution de partenariats publics-privés comme cela a pu être le cas pour Luxtrust, une autre grande réussite en matière de mutualisation. Pour lui, de telles initiatives sur la Place auraient un sens et pourraient porter rapidement leurs fruits.

Avec ou sans le Luxembourg, la mutualisation devrait se développer, selon Kasper Peters, pour répondre à la poussée attendue des «big tech» dans les services financiers et aux pressions continues de la réglementation, de la transformation numérique et du contrôle des coûts.

«Une croissance continue des écosystèmes est attendue, principalement dans les domaines suivants: la lutte contre la criminalité financière, la finance durable, la cybersécurité, la simplification administrative, l’inclusion financière et numérique et la gestion des données non financières.»

Il s’attend également à ce que les initiatives à venir se fassent à un niveau européen, à ce qu’elles impliquent des acteurs venant d’autres secteurs économiques et à ce que les autorités publiques aient un rôle plus actif.

Voilà un train à ne pas manquer pour la Place.