Les journées se suivent et ne se ressemblent pas pour qui, avec ses quatre casquettes – Affaires étrangères et européennes, Commerce extérieur, Coopération et développement et Grande Région – jongle entre les fuseaux horaires et les dossiers. Des casquettes qui s’imbriquent.
Quels sont les dossiers qui vous préoccupent en ce moment?
Xavier Bettel. – «Il n’y en a pas un qui me préoccupe plus qu’un autre. Tous sont liés. La Grande Région est indispensable à notre économie. Et c’est la bonne santé de l’économie qui me permet de financer ma politique de coopération. Une politique de coopération et de développement qui est une composante essentielle de notre politique étrangère. Et le volet commerce extérieur me permet d’attirer des entreprises au Grand-Duché et d’assurer sa prospérité. Tout est lié.
Mais si vous voulez parler de priorité, la grande priorité pour moi est de préserver et de développer l’ADN du Luxembourg, marqué par la culture du dialogue, de l’échange et du respect. Dans la période actuelle, je pense qu’il est important de garder cette faculté d’écoute et de respect.
Parmi les grands dossiers qui façonnent aujourd’hui l’actualité, il y a les menaces que fait peser sur l’économie le développement de la guerre tarifaire initiée par l’Amérique de Donald Trump. Quelle serait selon vous la meilleure réponse que pourrait apporter l’Union européenne?
«Il faut absolument que l’Europe réagisse et reste unie. Nous ne pouvons pas nous permettre de rester passifs dans ce dossier. La réponse européenne doit être proportionnée et réfléchie. Cela ne servirait à rien de se lancer dans une spirale de surenchères. On ne peut pas rompre tous les liens avec les États-Unis, ce serait une erreur. Donald Trump est là pour au moins quatre ans. Il est important de garder ouverts des canaux de communication pour pouvoir se mettre autour d’une table.
Je l’ai déjà dit – et cela m’a valu de belles engueulades – si on est trop faibles, on se fait bouffer, mais si on refuse de négocier, on se fait tuer. Je n’ai pas changé d’avis. Face à Donald Trump, il faut pouvoir aiguiser son appétit en lui offrant des perspectives de développement prometteuses ailleurs. Bref, lui expliquer qu’il vaut mieux une spirale dans le bon sens qu’une spirale dans le mauvais sens. C’est ainsi que j’ai travaillé pendant quatre ans avec lui lorsque j’étais Premier ministre.
Ceci dit, je déplore la situation actuelle. Une situation où, in fine, ce seront les consommateurs européens et américains qui payeront les pots cassés. Les Américains ont élu Donald Trump parce qu’il voulait stopper l’inflation. Multiplier les taxes douanières aura l’effet inverse et les milliards qu’il espère récolter, il devra les réinjecter dans son économie pour la soutenir. J’espère que la raison va vite reprendre ses droits.
Dans l’hypothèse où la raison ne se ferait pas entendre, quel serait l’impact économique pour l’Europe et le Luxembourg?
«Il y a trop d’incertitudes à l’heure actuelle pour pouvoir faire des projections fiables. Ce n’est pas le moment de jouer aux Nostradamus. Mais comme je l’ai souligné, cette situation n’est dans l’intérêt de personne. Et pas du Luxembourg. Si l’économie européenne vient à tousser, nous tousserons aussi. Tout comme nous tousserons si l’économie américaine s’affaiblit.
Pour tous les opérateurs économiques, le maître mot est imprévisibilité. J’ai des échanges avec beaucoup de sociétés luxembourgeoises, mais aussi des sociétés européennes pas forcément installées au Luxembourg et qui se posent la question de l’opportunité pour servir le marché américain d’aller s’installer outre-Atlantique. Tout comme des sociétés américaines qui hésitent à venir en Europe pour la même raison. Je crois que des entreprises des deux côtés choisiront cette stratégie. Encore faut-il qu’elles puissent se permettre de pouvoir produire sur les deux continents. C’est un petit jeu à la fin duquel il n’y aura pas de gagnants.
Cette période de tension peut-elle avoir des effets bénéfiques pour l’économie européenne?
«Je le pense. Elle met en évidence après l’épisode du Covid et l’embargo sur le gaz russe que le continent européen doit prendre son destin en main et ne plus compter exclusivement sur l’aide ou la bonne volonté d’untel ou d’untel.
Et cela pose la question de savoir pourquoi l’Europe n’a pas su développer en son sein des acteurs globaux importants dans les domaines clés de l’économie. Google, Amazon, Apple, PayPal, Meta sont américains. Samsung, c’est coréen. Si on parle intelligence artificielle, on a le choix entre des solutions américaines ou venant d’Asie, et l’Europe est coincée entre les deux. Il n’y a rien d’équivalent en Europe. Et pour moi, c’est principalement à cause d’une politique de concurrence aujourd’hui désuète par rapport à un marché global. Nous nous punissons nous-mêmes. En Europe, tu ne dois pas devenir trop gros. Résultat, on reste un pois chiche au niveau mondial. Il semble que la Commission Von der Leyen veuille revoir cela. Nous la soutenons là-dessus.
Pensez-vous que l’âge d’or de la mondialisation soit terminé?
«Cela va au-delà. C’est tout l’ordre international qui est actuellement remis en question. On se moque des règles de l’Organisation des Nations unies, de l’Organisation mondiale du commerce ou des décisions de la Cour pénale internationale. Plus que la mondialisation, c’est le multilatéralisme compris comme la volonté de travailler ensemble qui est agressé. Moi, le multilatéralisme, j’y crois. Le Luxembourg y doit sa prospérité.
Le multilatéralisme, pour le préserver et le défendre, il faut le réinventer. Le Conseil de sécurité de l’Onu et ses cinq membres permanents ont été instaurés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ces pays étaient les garants de la paix. Aujourd’hui, on trouve dans ce Conseil pas mal de fauteurs de troubles. Le Conseil de sécurité, c’est un peu le conseil d’administration de l’Onu. Mais il n’est pas responsable devant l’assemblée générale. C’est même le contraire. Il faut changer cela. On pourrait imaginer que ce soit l’assemblée générale qui ait le dernier mot. Éventuellement avec une majorité qualifiée. Pour moi, la réinvention serait de trouver des règles plus adaptées à la réalité.
Le système est-il réformable?
«Je le crois. Le Luxembourg participe aux négociations intergouvernementales sur la réforme du Conseil de sécurité qui se déroulent dans le cadre de l’assemblée générale à l’Onu. Ce forum est connu sous le nom IGN, acronyme pour Intergovernmental Negotiations. Nous soutenons une réforme visant à rendre le Conseil de sécurité plus représentatif et plus efficace, notamment par un élargissement du nombre des membres permanents et des membres non permanents du Conseil. Le Luxembourg s’exprime en coordination avec la Belgique et les Pays-Bas au nom des pays du Benelux. Nous promouvons une position commune en faveur d’un Conseil de sécurité plus transparent, responsable et réactif face aux crises internationales.
Le déclin du multilatéralisme a une conséquence tangible aux portes de l’Europe: la guerre en Ukraine. Une guerre qui pose la question de la défense européenne. Quelle serait selon vous l’architecture idéale de la défense européenne?
«La chose qui me semble la plus urgente est de bâtir une politique industrielle commune de sécurité. Voilà une phrase que je n’aurais jamais pensé devoir prononcer un jour. C’est triste… Nous avons 17 modèles de chars d’assaut en Europe. Il en existe un aux États-Unis. Nous avons 29 classes de frégates, les États-Unis 5 ou 6. Pourquoi ne pas transposer dans ce secteur le modèle d’Airbus? Cela permettrait de grandes économies d’échelle. Et une meilleure interopérabilité sur le terrain.
Lorsque l’on aborde ce sujet, les réponses des hommes politiques vont dans deux directions: une politique industrielle commune et un financement commun. Mais quid d’une armée commune? Parce qu’au final, il faut des fantassins pour manier toutes ces armes non encore produites.
«Nous avons déjà les exercices communs sous l’égide de l’Otan qui permettent une bonne coordination sur le terrain. Après, si on veut développer une initiative européenne – et le Luxembourg n’y est pas fermé – il faut éviter de créer quelque chose qui fasse double emploi avec l’Alliance atlantique, une usine à gaz qui serait une sorte d’Otan bis. Je crois qu’il est important de défendre cette organisation et je pense que c’est aussi dans l’intérêt des États-Unis, car l’Europe est dans ce cadre le premier client des États-Unis en matière d’équipements militaires et d’armement.
De plus, l’Otan, ce n’est pas que la défense, c’est aussi la dissuasion. L’initiative d’Emmanuel Macron d’étendre le parapluie nucléaire français aux pays européens qui le souhaiteraient est une initiative louable. Mais je crois qu’il faut vraiment garder la dissuasion nucléaire à ce niveau et éviter de donner l’impression que l’Otan devient moribonde. Si nous l’enterrons nous-mêmes, c’est fini.
L’Europe a-t-elle les moyens financiers qu’implique la volonté de ses dirigeants d’avoir une politique du «quoi qu’il en coûte» comme l’a eu la Banque centrale européenne?
«Je crois que nous sommes face à une situation exceptionnelle qui demande des réponses exceptionnelles. Il faudra faire des arbitrages mais il vaut mieux investir maintenant massivement en ayant comme objectif la fin des hostilités que de continuer à financer au jour le jour une guerre qui va s’éterniser.
Dans les actuelles négociations de paix menées entre Kiev et Moscou, on a l’impression que les Européens sont exclus. La voix de l’Europe est-elle devenue quantité négligeable?
«J’ai la chance d’avoir de bons contacts avec le ministre des Affaires étrangères saoudien qui me tient au courant. Ils semblent que les États-Unis souhaitent que l’Europe soit réintégrée dans le processus une fois qu’il faudra discuter sur les sanctions. C’est le minimum! Tout à l’heure, je parlais de réformes à mener au niveau de l’Onu. Il faudrait également en faire à l’échelle européenne pour que la voix de l’Europe porte plus.
J’aimerais, et je vais très loin dans mes réflexions, que lors des élections européennes, à côté du choix des candidats nationaux, les électeurs européens puissent voter pour des listes transnationales de 27 candidats. Le vainqueur aura la priorité pour essayer de former une majorité au Parlement et être désigné président de la Commission. Et il faudrait à l’occasion du scrutin pouvoir voter pour la personne qui deviendra président du Conseil.
Le déclin du multilatéralisme se fait aussi sentir à l’intérieur des frontières de l’UE. Quel regard portez-vous sur la multiplication des contrôles aux frontières intérieures?
«Les contrôles aux frontières intérieures sont l’exception. Le problème, c’est que pour certains, cela devient la règle. Ils pensent avec cela juguler l’extrême droite. Et malheureusement, beaucoup d’hommes politiques et de partis oublient qu’imiter l’extrême droite ne fait que la rendre plus forte. Quand les gens ont des craintes, c’est légitime, il faut les écouter et leur apporter des réponses. Et il faut faire aussi en sorte que l’accord de Dublin fonctionne. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Mais de là à jeter par-dessus bord ce succès qui est la liberté de circulation en Europe, c’est disproportionné. Ce n’est pas parce que je vais aller mettre deux gugusses à la frontière que cela va aller mieux…
D’autres entraves à la libre circulation et au fonctionnement de l’UE, plus subtiles, semblent se multiplier. Comme les tentatives françaises de réduction des indemnités des chômeurs frontaliers. Frontaliers qui vont être soumis à des règles plus strictes concernant ce que l’on appelle les offres raisonnables d’emploi. Des offres aux conditions sociales et salariales françaises qu’ils ne pourront pas refuser sans limites. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles mesures?
«Je vais vous le dire honnêtement et cela ne va pas plaire à tout le monde, mais si on propose à un chômeur un emploi, c’est dans son intérêt de le prendre. Il faut encourager l’emploi plutôt qu’encourager le non-emploi. Je comprends que les disparités sociales et salariales soient problématiques par rapport à un chômage qu’il peut percevoir, mais pour moi, on se porte mieux quand on a un emploi.»