La très grande majorité des réseaux sociaux utilisés en Europe sont américains.  (Photo: Shutterstock)

La très grande majorité des réseaux sociaux utilisés en Europe sont américains.  (Photo: Shutterstock)

Alors que tous les Européens utilisent Facebook, Instagram, YouTube, X ou encore TikTok, un constat s’impose: aucun de ces réseaux sociaux ne vient d’Europe. Faut-il créer un nouveau réseau social made in Europe? C’est ce que pense Christos Floros, qui prend les rênes du projet Monnet.

Les réseaux sociaux façonnent nos opinions, nos interactions et même nos démocraties. Pourtant, leur modèle actuel est vivement critiqué pour ses failles: protection insuffisante des données, biais algorithmiques, dépendance aux plateformes américaines et chinoises, diffusion massive de désinformation…

Face à ces dérives, un projet européen ambitionne d’offrir une alternative. Monnet, porté par Christos Floros, vise à repenser les réseaux sociaux en intégrant des valeurs européennes de neutralité, de transparence et de protection des utilisateurs.

Un tel projet est-il réalisable? Peut-il réellement rivaliser avec les géants du secteur? Pour mieux comprendre les enjeux, nous avons interrogé Stéphanie Lukasik, chercheuse à l’Université du Luxembourg et coordinatrice du projet Medialux, qui apporte un éclairage sur la nécessité d’une telle initiative.

Je pense que dans dix ans, les réseaux sociaux seront encore plus importants qu’aujourd’hui et la plateforme qui deviendra le réseau social de référence n’a pas encore été inventée, et cela pourrait être la nôtre.
Christos Floros 

Christos Floros Chief ExplorerProject Monnet

Les réseaux sociaux: un champ de mines

L’un des principaux problèmes des plateformes existantes est la personnalisation excessive du contenu, qui enferme les utilisateurs dans des bulles de filtres. «Le plus grand problème aujourd’hui, c’est la personnalisation de l’information à outrance», explique le Dr Lukasik, chercheuse en sciences sociales. Ces bulles renforcent les biais cognitifs et la polarisation des débats, créant un climat où les idées opposées se confrontent rarement.

Pour Christos Floros, cette situation est intenable: «Le système actuel est non seulement défaillant, mais aussi dangereux.» Il met en avant la manipulation politique qui en découle, avec certains influenceurs utilisant leur audience pour orienter des votes ou promouvoir des idéologies, sans transparence sur leur financement.

La désinformation est une autre faille majeure. Si certaines initiatives, comme le fact-checking, ont été mises en place, elles restent limitées. «La vérification des faits ne fonctionne pas aussi bien qu’on le pense, car elle s’adresse souvent à ceux qui doutaient déjà, sans convaincre ceux qui diffusent de fausses informations», note le Dr Lukasik.

M. Floros propose donc de responsabiliser les créateurs de contenu en encourageant la vérification des comptes influents, tout en laissant aux utilisateurs ordinaires la possibilité de rester anonymes.

Le harcèlement en ligne demeure un fléau. «La protection des minorités sur les plateformes sociales, qui sont devenues nos nouveaux espaces publics numériques, est essentielle», rappelle Christos Floros. Monnet prévoit d’intégrer des mécanismes de modération plus transparents et accessibles, tout en évitant la censure arbitraire souvent reprochée aux plateformes actuelles.

Enfin, la dépendance aux plateformes non européennes pose un problème de souveraineté numérique. «Nous sommes dans une situation où nous confions en permanence notre écosystème technologique à des acteurs externes», souligne M. Floros.

Monnet: une alternative crédible

Face à ces constats, Monnet entend proposer une plateforme plus transparente et respectueuse des utilisateurs. «Nous ne voulons pas créer un nouveau Facebook, mais quelque chose de différent», affirme Christos Floros.

L’un des piliers du projet est la refonte de l’algorithme. Contrairement aux réseaux sociaux traditionnels, Monnet chercherait à équilibrer personnalisation et diversité de l’information, sans enfermer l’utilisateur dans un seul point de vue. Une approche qui rejoint l’idée avancée par Stéphanie Lukasik: «Un réseau social européen doit maintenir une forme de personnalisation, mais en intégrant plus de diversité et d’informations de confiance.»

L’intégration des médias professionnels est un autre élément clé. M. Floros souhaite que les médias jouent un rôle actif sur la plateforme afin de garantir un espace de confiance et de lutter efficacement contre la désinformation. «On assiste à un brouillage des frontières entre les journalistes et les créateurs de contenu. La plupart des jeunes ne savent plus faire la distinction», rappelle le Dr Lukasik. L’idée serait donc d’accorder davantage de visibilité aux médias respectant une charte éthique, tout en maintenant un équilibre avec les créateurs de contenu indépendants.

Autre point différenciant: un design éthique. Contrairement à TikTok ou Instagram, qui exploitent des mécanismes addictifs pour maximiser le temps d’attention des utilisateurs, Monnet promet de limiter ces effets psychologiques. «Comment créer une application qui ne vole pas le temps des gens tout en restant attrayante?», s’interroge M. Floros. L’objectif est d’encourager un usage plus raisonné du réseau social, sans pousser à la consommation compulsive de contenu.

Des défis majeurs 

D’abord, la question du financement. Christos Floros cherche à lever plus d’un million d’euros en financement initial, mais il est conscient que cela reste insuffisant pour rivaliser avec des géants comme Meta ou TikTok. Stéphanie Lukasik rappelle que «pour vraiment concurrencer les grandes plateformes, on parle d’un budget de 100 millions d’euros». Trouver un modèle économique viable, qu’il repose sur la publicité ou l’abonnement, sera un défi de taille.

Ensuite, l’adoption massive d’un nouveau réseau social reste incertaine. L’échec de Mastodon illustre la difficulté de convaincre les utilisateurs de quitter une plateforme bien implantée. «Pourquoi les gens restent-ils sur un réseau social? Parce que leur réseau y est. Il faut une prise de conscience collective pour faire basculer les utilisateurs», souligne le Dr Lukasik.

Pour contourner cet obstacle, Monnet mise sur une interface intuitive et des communautés thématiques, permettant aux utilisateurs de naviguer par centres d’intérêt plutôt que par des algorithmes opaques.

Il faudrait impliquer la société civile dans la conception même du réseau social. Sinon, cela ne fonctionnera pas.
Stéphanie Lukasik

Stéphanie LukasikChercheuseUniversité du Luxembourg 

Un autre enjeu clé concerne la gouvernance de la plateforme. Si Monnet veut se démarquer par sa transparence, il doit aussi éviter d’être perçu comme un projet institutionnel européen. «Si le projet est perçu comme un outil des institutions européennes, il risque d’être rejeté par ceux qui se méfient des autorités», prévient Stéphanie Lukasik. Christos Floros, lui, insiste sur l’importance d’un modèle de gouvernance mixte, impliquant investisseurs privés, médias et société civile pour assurer l’indépendance de la plateforme.

La viabilité du projet dépendra de sa capacité à convaincre les investisseurs, les médias et surtout les utilisateurs. Si l’Europe veut réellement peser face aux géants américains et chinois, elle doit non seulement proposer une alternative, mais aussi repenser le modèle économique et éthique des réseaux sociaux. «L’Europe régule, les États-Unis innovent, la Chine copie. Il est temps que l’Europe innove aussi», conclut M. Floros.

Si cette alternative doit voir le jour, elle devra relever un défi de taille: exister sans reproduire les erreurs du passé.