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L’usage du télétravail amené à se développer



Le télétravail en mouvement suite à la crise sanitaire Crédit: SD Worx

Le télétravail en mouvement suite à la crise sanitaire Crédit: SD Worx

Le travail, sous son mode opératoire, a considérablement évolué ces dernières années. La crise du Covid a accéléré la transformation digitale et le recours au télétravail. Sébastien Genesca, Managing Director chez SD Worx, et Sarah Mellouet, Économiste à la Fondation Idea, font le point.

Quelles sont les grandes tendances en matière d’organisation du travail?

Sarah Mellouet: «La crise actuelle a renforcé l’omniprésence du numérique dans notre quotidien de travail, en tout cas pour les personnes travaillant dans le domaine des services.

Sébastien Genesca: «Nous évoluons dans l’ère du digital depuis plusieurs années déjà. Le contexte de la crise sanitaire nous a amenés à éprouver à l’extrême l’utilisation du travail à distance et de ses outils associés. En termes de grandes tendances organisationnelles, elles ne se limitent pas au télétravail. On note l’émergence d’autres modèles managériaux. Nous voyons se dessiner à l’avenir des approches intégrant davantage les principes d’une gouvernance partagée, et de collaboration matricielle. La crise nous pousse à être plus dans la participation et la bienveillance. Nous sommes tous en recherche de lien, même si ce dernier passe par un canal digital.

Quel était jusqu’à récemment le recours au télétravail?

SM: «Ces dix dernières années, nous avons assisté à une explosion du télétravail. Nous sommes passés de moins de 10% à près de 20% de pratique. Cependant, la pratique bien organisée et régulière, telle que définie par les conventions légales est demeurée assez confidentielle. Quand on regarde les statistiques déclaratives d’intensité de pratique, on se rend compte que moins de 15% de ceux qui télétravaillent le font plus d’un jour par semaine.

SG: «Le recours au télétravail était assez faible. Là, il est poussé à l’extrême. Une des questions qui se pose désormais est celle de l’éligibilité au télétravail. En fonction des tâches que l’on fait, il est possible ou pas. Mais la crise a d’une certaine façon rebattu les cartes. Le cadre que les différents acteurs décideront de mettre autour du télétravail permettra de se projeter plus facilement ou non dans un travail à distance, au-delà même du domicile.

Dans le futur, celui-ci va-t-il être davantage utilisé?

SM: «Le télétravail tel que nous l’expérimentons est contraint, exclusif et à domicile, des caractéristiques qui ne sont pas propres au télétravail habituel. S’il est bien fait, celui-ci doit être organisé et régulé. Nous expérimentons une forme d’organisation qui n’est pas amenée à demeurer en l’état. On peut se demander, lorsqu’on reviendra à une vie plus normale, si nous aurons envie de poursuivre l’expérience, pas forcément dans les conditions actuelles, d’en faire plus qu’avant la crise ou au contraire. La réalité se trouvera dans un entre-deux.

Le cadre que les différents acteurs décideront de mettre autour du télétravail permettra de se projeter plus facilement ou non dans un travail à distance, au-delà même du domicile.
Sébastien Genesca

Sébastien Genesca,  Managing Director,  SD Worx Luxembourg 

SG: «Il faut des volontés communes dans sa mise en place, un dialogue construit entre l’employeur et l’employé et des conditions favorables. Pour travailler à domicile, encore faut-il avoir la chance d’avoir un espace dédié, une bonne connexion internet, ainsi qu’un modèle ouvert en termes de management afin de ne pas tomber dans l’excès de contrôle. Avec la distance, on doit faire plus confiance aux salariés, avec un principe de réciprocité. Le télétravail, afin qu’il rentre davantage dans les mœurs, doit avoir une récurrence dans le temps et cesser d’être assimilé à une pratique occasionnelle, voire exceptionnelle. Une fois sorti du contexte si particulier de la crise du Covid-19, il y aura sans doute différents courants émergents: des personnes voudront absolument retourner au bureau et ne plus entendre parler de télétravail, d’autres y ont pris goût et auront du mal à revenir à la situation initiale. Il faudra prendre le temps de l’analyse, faire preuve de pédagogie et de mesure afin de trouver un bon équilibre pour l’ensemble des parties. De plus, au travers la flexibilité offerte par le télétravail, on note une économie possible pour l’entreprise en termes de coûts d’infrastructure, un critère non négligeable aujourd’hui.

Le télétravail est-il une solution à privilégier pour les frontaliers dont le nombre augmente?

SM: «Cette nouvelle forme particulière d’organisation du travail doit s’appliquer à tous ceux qui sont éligibles. Ce n’est pas une solution pour les frontaliers, par les frontaliers. C’est une solution pour tous. Considérant la situation sanitaire actuelle, certains salariés seront réticents à revenir en transports en commun ou en covoiturage. Cela pourrait finalement augmenter le trafic individuel, ce qui risque d’engorger davantage les routes et de plaider dans le monde de demain pour adopter le télétravail en masse.

SG: «De manière générale, le développement du télétravail permet de réduire le trafic et d’apporter un peu plus de confort dans la vie du salarié. D’un point de vue motivationnel, économique et environnemental, la mesure est plus que souhaitable. Du coup, elle l’est également de facto pour les frontaliers. En termes de recherche de compétences, il est clair qu’intégrer le télétravail dans le règlement de l’entreprise, c’est se donner plus de chances d’attirer les talents.

En 14 ans, les TIC  ont fait des bonds, nous avons fait des prouesses technologiques. Il est complexe de s’accorder sur un tas de mentions car cela implique de définir ce qu’est le télétravail ainsi que la responsabilité de l’employeur et de l’employé.
Sarah Mellouet

Sarah Mellouet,  Économiste,  Fondation Idea

Doit-il s’appliquer au cas par cas ou être ouvert à tous?

SG: «La réglementation le rend accessible à tous si tant est qu’il y ait un accord entre l’employé et le salarié. L’employeur ne peut pas l’imposer et a le droit de le refuser, mais s’il y a un accord, on doit l’imaginer d’application pour tous à partir du moment où les métiers sont compatibles avec sa pratique.

SM: «Aux Pays-Bas et en France, la législation sur le télétravail a été modifiée en inversant la charge de la preuve. Cela crée des droits au télétravail. L’idée est que si un employé dont la fonction est éligible demande le télétravail et que l’employeur lui refuse, il doit le justifier. Idéalement, c’est une organisation du travail qui doit être ouverte à tous. Il vaut mieux que ça se fasse en bonne intelligence et en accord les uns avec les autres. Sinon, cela risque de mal se passer et de générer de vraies défaillances.

Le cadre juridique doit-il également évoluer?

SM: «Le cadre existant est relativement daté mais résulte d’un accord d’équilibriste entre partenaires sociaux, trouvé en 2006 et reconduit en 2015. En 14 ans, les TIC ont fait des bonds, nous avons fait des prouesses technologiques. Il est complexe de s’accorder sur un tas de mentions car cela implique de définir ce qu’est le télétravail ainsi que la responsabilité de l’employeur et de l’employé. Ce cadre est aujourd’hui relativement obsolète et pourrait largement évoluer.

SG: «Les textes ne reflètent pas en effet une démarche volontariste et montrent une définition quelque peu vieillissante du travail à distance. Ils mentionnent que tout salarié de droit privé peut bénéficier du droit au télétravail mais ce n’est pas parce qu’il peut en bénéficier qu’il va en bénéficier. Cela passe par la discussion. Le cadre juridique a effectivement évolué fortement dans d’autres pays récemment. Au Luxembourg, peut-être que la situation actuelle amènera à se pencher sur le cadre et le faire évoluer, je pense que c’est souhaitable.

Les freins, fiscaux notamment, peuvent-ils être levés?

SG: «Il faudrait déjà que le quota de jours de télétravail définis en fonction des pays frontaliers soit atteint. Si nous arrivons à faire en sorte que les gens puissent travailler sans impact fiscal en remplissant ce quota, ce serait une belle avancée. On peut aussi choisir, pour des raisons personnelles, de travailler plus dans son pays de résidence en payant des impôts en plus de ceux du Luxembourg. Ce n’est pas interdit de le faire, mais en fonction de son pays de résidence, l’impact fiscal peut être important et se transformer en frein. En tout cas, il faut éviter de limiter le débat du télétravail à celui de la fiscalité. C’est un des paramètres, mais c’est loin d’être le seul et il ne doit pas servir d’argument pour ne pas faire plus travailler les employés à distance.

SM: «On a toujours le sentiment, dans le débat public, qu’il y a une interdiction formelle à travailler plus de X jours par an chez soi si on est frontalier. En réalité, chacun est libre de le faire en accord avec son employeur, même aux delà des seuils fixés en matière de fiscalité, voire de sécurité sociale. Cependant, cela peut ajouter une charge administrative pour l’employeur et l’employé en matière de fiscalité quand on dépasse ce quota. La vraie question se pose surtout sur les cotisations sociales. Quand on dépasse 25% de son temps de travail dans son pays de résidence, on change régime, ce qui peut être coûteux. Mais la majorité des télétravailleurs n’est pas du tout à 25%.

À quoi ressemblera le monde du travail/télétravail en 2040?

SG: «Les défis que l’on vit aujourd’hui sur les volets humain, technologique, économique et environnemental ont dessiné un monde du travail encore plus digital et connecté. Il y aura une agrégation énorme de données à traiter et leur interprétation se fera de plus en plus de manière instantanée. Le digital prend le pas et la crise, avec notamment l’utilisation maximale du télétravail, met en exergue son importance. Le défi sera de continuer à humaniser la relation quand bien même cette dernière sera digitalement assistée.»

SM: «J’imagine un monde du travail plus digital, mais pas que digital. Il est possible d’humaniser les relations de travail virtuelles. J’espère qu’un minimum de contacts physiques et présentiels seront nécessaires. Ne serait-ce que pour la profondeur et l’intimité des échanges. Je pense que nous aurons un besoin de retour à certains essentiels. Le monde du travail se polarisera peut-être entre ceux qui souhaitent un retour à la nature et s’éloigner du digital et les autres secteurs qui se digitaliseront énormément.» 

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