Au deuxième trimestre, en plein confinement, l’. Avez-vous réalisé cette feuille de route avec une méthodologie particulière?
(C. L.) – «Nous avons adopté une nouvelle approche pour définir nos objectifs. Dans l’ensemble, le document rassemblant nos ambitions a été conçu en se mettant à la place de l’investisseur. C’était, pour moi, très important. Nous nous sommes demandé quelles étaient les attentes actuelles et futures de l’investisseur, à quoi son avenir ressemblerait et quelles étaient les tendances qui allaient le toucher et qui nous permettraient de définir l’avenir de l’investissement.
Quelles sont donc ces grandes tendances qui vous ont permis de déterminer l’avenir de l’investissement?
C. L. «Si l’on prend l’enjeu du numérique, on se rend compte que tout ou presque peut aujourd’hui être effectué au départ d’un téléphone portable. Demain, l’investissement passera aussi par ce canal. Un des enjeux est d’attirer les jeunes investisseurs en proposant des applications innovantes.
Par ailleurs, on assiste à un vieillissement de la population. Les pensions étatiques devront à l’avenir être complétées par une épargne individuelle, et ce dans tous les pays d’Europe. Pour maintenir leur mode de vie, les populations vieillissantes auront besoin d’accumuler plus d’économies.
Nous voulons être à l’avant-garde du développement des produits transfrontaliers d’épargne et de retraite.
Enfin, les investisseurs ne souhaitent désormais plus uniquement un rendement financier, mais aussi contribuer à un monde meilleur, en investissant dans des acteurs qui font attention à leurs employés, à l’environnement, à la société en général.
Bien sûr, d’autres éléments, comme l’évolution du cadre réglementaire, ont aussi été pris en compte dans notre analyse.
À partir de ces tendances, nous avons pu élaborer cinq objectifs, constitutifs de nos ambitions 2025.
Quels sont-ils?
C. L. «Premièrement, nous voulons être à l’avant-garde du développement des produits transfrontaliers d’épargne et de retraite. Deuxièmement, nous souhaitons créer un cadre qui favorise l’essor des produits responsables et durables. Troisièmement, nous voulons continuer à étendre la portée mondiale des produits Ucits en tant que solutions polyvalentes pour les investisseurs dans tous les pays dans lesquels nous les distribuons. Quatrièmement, nous souhaitons continuer à élargir l’accès à l’investissement alternatif au Luxembourg et ailleurs. Enfin, nous désirons favoriser l’innovation et la transformation numériques de notre industrie au Luxembourg.
Comment, concrètement, allez-vous travailler pour avancer autour de ces cinq objectifs?
C. L. «À la poursuite de ces objectifs, nous articulons notre travail autour de plusieurs plans d’action. On peut, par exemple, évoquer un plan d’action dédié à l’innovation, un autre à l’évolution du cadre légal, juridique et fiscal, et un troisième à l’amélioration des processus opérationnels pour les rendre plus efficients et cost-effective.
L’attraction et le développement de nouveaux talents constituent aussi un axe de travail essentiel. Nous aurons besoin de nouvelles compétences pour développer de nouveaux produits, comme le produit paneuropéen d’épargne-retraite individuelle (PEPP), voulu par la Commission européenne, ou au niveau des fonds durables. Nous aurons aussi besoin de talents dans le domaine de la technologie.
Un autre plan d’action s’articule autour de l’éducation financière, pour notamment nous assurer que l’investisseur soit en mesure de comprendre les produits qui lui permettront de planifier son futur.
Par ailleurs, nous devons continuer à promouvoir le Luxembourg dans le monde entier et ouvrir l’accès à nos produits au niveau international. Ces divers chantiers viendront servir chacun des cinq objectifs que nous poursuivrons jusqu’en 2025.
Où l’industrie peut-elle aujourd’hui aller chercher de nouveaux actifs frais?
Camille Thommes. (C. T.) – «On peut identifier plusieurs opportunités. La première réside dans le projet de Capital Markets Union de la Commission européenne, qui reconnaît le rôle primordial de l’activité de gestion collective en soutien à la croissance et à la création d’emplois. Nous avons bon espoir que les initiatives qui sont reprises sous l’acronyme CMU 2.0 et au niveau du soutiennent la mobilisation d’actifs, qui pourront être mis au service des ambitions de transition de l’Union européenne. Une deuxième opportunité réside dans le renforcement de l’activité transfrontalière de distribution des fonds.
Nous, le Luxembourg, restons positionnés sur les produits transfrontaliers et la distribution internationale.
Quelles autres opportunités avez-vous identifiées?
C. T. «Le développement conséquent et fulgurant des classes d’actifs alternatifs: le capital-risque, les fonds immobiliers, les fonds de dette ou encore les fonds d’infrastructure. Tout ce qui touche à l’investissement responsable et durable est une opportunité que nous avons déjà évoquée. Le Luxembourg est un précurseur dans ce domaine, depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, 34% des fonds européens dans le domaine, représentant 35% des actifs sous gestion, sont domiciliés au Luxembourg. Enfin, comme évoqué, on pourra collecter de nouveaux actifs en facilitant l’accès à l’épargne à long terme.
Peut-on évaluer le potentiel de croissance que ces pistes représentent?
C. T. «Sur base d’une étude réalisée par la société Preqin, les investissements dans les produits alternatifs ont triplé en 10 ans. Les actifs sous gestion sont passés de 3.100 milliards en 2008 à 10.300 milliards en juin 2019. Et les prévisions font état d’une croissance de l’ordre de 36% à l’horizon 2023, pour atteindre presque 14.000 milliards au niveau mondial.
C. L. «Des projections similaires de croissance existent par rapport à tout ce qui touche à l’investissement responsable. Fin 2018, environ 500 milliards d’actifs sous gestion en Europe étaient investis dans des fonds durables, ce qui représente 5% du volume total des actifs gérés à travers des fonds européens. La marge de progression dans ce domaine est encore importante. On sait que, d’après des chiffres publiés par Morningstar, l’argent frais investi annuellement dans ces fonds a doublé en un an. En 2018, l’argent frais investi dans ces fonds en Europe représentait autour de 50 milliards de dollars. En 2019, les investissements nouveaux s’élevaient à presque 120 milliards. Cela révèle une tendance forte.
Comment préserver justement la position du Luxembourg en tant que leader mondial pour la domiciliation et la distribution de produits transfrontaliers?
C. L. «À l’échelle du marché, il y a de la concurrence entre les acteurs, mais aussi entre les juridictions. Nous voyons que la géopolitique actuelle a tendance à créer des obstacles au commerce transfrontalier. Après le Brexit, par exemple, nous avons vu que certains pays accordaient une plus grande importance au marché intérieur. Nous, le Luxembourg, restons positionnés sur les produits transfrontaliers et la distribution internationale, et nous n’allons pas changer de position.
C. T. «Corinne a bien résumé les multiples défis auxquels le secteur fait face. D’une part, l’émergence de nouveaux acteurs peut concurrencer les acteurs traditionnels. D’autre part, les attentes et les préférences des investisseurs évoluent. Il y a aussi l’accélération de la transformation numérique. On constate également, de manière générale, une pression accrue sur les coûts et sur les marges. On peut s’attendre à une augmentation des opérations de fusion/acquisition, comme on a pu en voir récemment. Une fois que l’on aura passé la saga Covid-19, ce mouvement va reprendre. Il faudra voir comment les économies dans les divers pays vont rebondir.
Face à tous ces défis, quelle position doivent adopter la Place et ses acteurs?
C. T. «Il faut poursuivre dans la voie d’une croissance qualitative, en veillant à réunir quelques ingrédients-clés. Au niveau de la politique budgétaire, il faut garantir un haut niveau de stabilité et la prévisibilité. Les budgets, on le sait, ont pu être mis à rude épreuve compte tenu des efforts considérables consentis par le gouvernement, afin de soutenir l’économie durant cette crise. Il est important aussi de préserver la notation financière .
il faut garantir un environnement qui permettra au secteur d’innover et de proposer de nouveaux produits et services.
Au niveau de l’environnement juridique et réglementaire, si celui-ci doit être conforme aux normes européennes et internationales, il est important de rester pragmatiques et innovants, en adaptant sans cesse notre boîte à outils, afin de répondre le plus efficacement possible aux besoins exprimés par les acteurs du secteur, les marchés et les clients. En résumé, il faut garantir un environnement qui permettra au secteur d’innover et de proposer de nouveaux produits et services, tout en générant des gains d’efficacité et de productivité, pour répondre à la pression continue sur les marges.
Quel est le rôle de la fiscalité pour maintenir l’attractivité du Luxembourg dans le domaine des fonds?
C. T. «Cela reste un facteur de compétitivité, bien que tout ne soit pas possible en la matière. Mais il faudra suivre les évolutions qui s’opèrent à l’échelle internationale et procéder aux adaptations utiles pour garantir l’attractivité de nos produits et du secteur face à la concurrence.
Sur le plan réglementaire, quels sont les principaux chantiers attendus dans les années à venir?
C. L. «Au niveau de l’Union européenne, on voit que les enjeux environnementaux et de développement durable sont au cœur des programmes et de l’agenda réglementaire pour la prochaine décennie. L’Alfi va bien sûr soutenir le plan d’action de la Commission européenne, et nous suivons de près les propositions concrètes de réglementations en la matière. Nous ne le faisons pas uniquement dans l’optique de répondre efficacement à des enjeux de conformité, mais également parce que nous sommes convaincus des opportunités liées à ces développements et du rôle-clé que la gestion d’actifs peut jouer dans la promotion de la finance durable.
Le tournant vers une industrie des fonds durables est désormais bien engagé. On a dépassé le stade de l’intention. Et au Luxembourg, nous nous sommes positionnés sur ce créneau depuis une dizaine d’années, avec la création du ou le développement de . La crise actuelle n’a fait que renforcer la prise de conscience écologique et solidaire et la nécessité d’avancer dans cette voie.
Au niveau de l’utilisation de la technologie, quels sont les principaux défis à relever?
C. L. «Notre secteur existe depuis 30 ans, avec des processus opérationnels s’appuyant souvent sur des technologies vieillissantes. Le défi majeur est d’opérer une transition vers les nouveaux outils qui se développent dans tous les domaines de la chaîne de valeur des fonds, de la distribution à la production, en passant par la gestion des portefeuilles.
Des solutions de commercialisation ou de robo-advising doivent, par exemple, nous permettre de mieux interagir avec les investisseurs. Les asset managers ou portfolio managers, eux, regardent plutôt des outils qui peuvent les aider à construire des portefeuilles. Il y a des outils d’intelligence artificielle qui sont utilisés dans la gestion elle-même. Autour de la blockchain, on peut transformer la distribution, faciliter les opérations au niveau du back-office ou du settlement. Le vrai défi est de parvenir à intégrer ces nouveaux systèmes pour, progressivement, se passer des anciens.
Nous réunissons les forces du secteur au sein d’un forum, afin d’élaborer des guides et des bonnes pratiques.
Comment accompagnez-vous cette transition numérique?
C. L. «Dans ce domaine, l’Alfi travaille avec d’autres acteurs de la Place pour trouver des solutions. Nous travaillons à l’élaboration de proofs of concept qui pourront être testés par l’industrie, pour voir s’ils fonctionnent ou non. Nous travaillons beaucoup avec la Luxembourg House of Financial Technology (Lhoft) et d’autres acteurs-clés de l’écosystème numérique. Nous pouvons apporter, d’une part, une vision métier et la connaissance liée à l’activité et, d’autre part, nos partenaires partagent une expérience technique et de nouvelles idées. Ensemble, nous pouvons trouver des solutions innovantes qui contribueront au développement de notre secteur. C’est une collaboration très active et très intéressante.
C. T. «Beaucoup des éléments et des points soulevés par Corinne, aujourd’hui, sont mis en pratique. Ce ne sont pas uniquement des réflexions théoriques. Des projets se concrétisent et transforment l’activité. Au niveau de l’Alfi, nous avons par ailleurs un groupe de travail dédié, qui traite les sujets de fintech dans leur globalité. On y parle du cloud au service de la finance et des enjeux de cybersécurité. Nous réunissons les forces du secteur au sein d’un forum, afin d’élaborer des guides et des bonnes pratiques à l’usage de nos membres et stimuler l’émulation technologique.»
Cet article a été rédigé pour le supplément de l’édition datée «» qui est parue le 24 septembre 2020.
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