ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Après le succès de Richard Branson

Le tourisme spatial, ce cauchemar environnemental à mesurer



À 250.000 dollars le siège, pour l’instant, le vol suborbital de Virgin Galactic promet «seulement» cinq minutes d’apesanteur et une vue de la Terre qui n’oblige plus à suivre le fil Twitter de Thomas Pesquet. (Photo: Virgin Galactic 2020)

À 250.000 dollars le siège, pour l’instant, le vol suborbital de Virgin Galactic promet «seulement» cinq minutes d’apesanteur et une vue de la Terre qui n’oblige plus à suivre le fil Twitter de Thomas Pesquet. (Photo: Virgin Galactic 2020)

Caprice d’ultra-riches ou premier pas de la vision de leaders futuristes, le «tourisme spatial» est un cauchemar environnemental qui n’a pas encore pu faire l’objet d’une véritable mesure. En attendant d’aller dormir dans l’hôtel gonflable Genesis, les uns et les autres jouent sur les mots.

Avant de parler de «tourisme spatial», il faudrait… redescendre sur Terre. Il n’y a que deux façons de définir cette manière de découvrir de nouveaux horizons, un vol dans l’espace d’individus qui ne sont pas investis d’une mission ou un vol suborbital de quelques minutes autour de la ligne de Karman, qui marque la distance de 100 kilomètres de la planète bleue, synonyme d’apesanteur.

Dans le premier cas, les huit premiers «touristes de l’espace» ont déjà pris part à l’aventure de 2001 à 2009, lorsque l’agence spatiale russe n’avait plus les moyens de ses ambitions et a vendu quelques tickets pour un prix allant de 20 à 35 millions de dollars vers la Station spatiale internationale (ISS). «Les crayons ont commencé à flotter dans l’air, et je pouvais voir la noirceur de l’espace et la courbure de la terre», s’est souvenu le milliardaire américain Dennis Tito, vingt ans après être devenu le premier touriste de l’espace à  CNN Travel. «J’étais euphorique. Je veux dire, c’était le plus grand moment de ma vie, pour atteindre un objectif de vie, et j’ai su alors que rien ne pourrait jamais battre ça.»

Dans le second cas, les premiers «touristes de l’espace» ont vécu cinq minutes en apesanteur, dimanche en fin d’après-midi, pour 250.000 dollars. Plus de 10.000 candidats seraient sur liste d’attente. Ils sont loin d’être les premiers à vivre cette expérience puisque l’ AirZéro G de Novespace a déjà emmené 1.856 passagers à 6.000 euros depuis 2015 pour une dizaine de minutes en apesanteur, l’Airbus A310 réaménagé pour l’occasion effectuant des paraboles.

So what? La seule différence, jusqu’ici, réside dans le talent des Elon Musk, Richard Branson et Jeff Bezos à «vendre» leur aventure. Quitte à faire oublier une caractéristique loin d’être négligeable: l’impact de leur caprice d’enfant gâté – pardon de leur vision futuriste – sur l’environnement.

Des études d’impact négatives

Pour le patron de Virgin Galactic, c’est ‘circulez, il n’y a rien à voir’. «Le coût [carbone] de l’envoi de quelqu’un dans l’espace sera inférieur à celui d’un vol vers Londres et retour dans un avion commercial», disait-il dès 2009 à la revue scientifique américaine .

Selon la dernière étude d’impact fournie par VG à l’Administration fédérale de l’aviation (FFA) – de 2012 –, les émissions sont de l’ordre de 27,2 tonnes de CO2, soit 4,5 tonnes par passager… ce qui représente le tour de la Terre en voiture ou bien le crédit annuel d’un humain, pour le GIEC, qui permettrait de contenir l’augmentation de la température sur Terre. Moins qu’un aller-retour vers Londres, c’est peu; autant que le crédit annuel d’un humain pour cinq minutes d’apesanteur, c’est beaucoup.

Sauf que l’étude d’impact ajoute aussi les effets de ces décollages sur le site construit spécialement au Nouveau-Mexique pour 250 millions de dollars (d’argent public) et, surtout, les suies. À 1.000 vols par an, disait Martin Ross dès 2010 , cela signifierait que 600 tonnes de suies vont rester en suspension pendant dix ans entre 30 et 50 kilomètres, ce qui aurait un impact sur la planète. La totalité de l’aviation civile émet certes 7.000 tonnes par an, mais à 10 kilomètres de distance, ce qui permet à ce carbone noir d’être lavé par les pluies.

Et s’il n’est plus possible de se rendre sur l’ISS pour l’instant, un partenariat signé entre Space Adventures et SpaceX devrait renouer avec ce tourisme de l’espace. Dès septembre 2018, le milliardaire japonais Yusaku Maezawa avait acheté, directement auprès d’Elon Musk, un petit voyage autour ou près de la Lune pour un montant non dévoilé. Depuis le début de l’année dernière, Space X a commencé son évaluation d’impact environnemental avec la FAA . Les premiers résultats pour le vol vers l’ISS semblent montrer que chaque passager sera responsable de l’émission de 290 tonnes de CO2, soit 65 touristes suborbitaux et presque 160 années d’émission d’une automobile.

Autant de chiffres à prendre avec des pincettes: la conquête spatiale a largement démontré sa capacité à adopter du jour au lendemain la meilleure technologie disponible et à faire profiter ensuite la Terre de ses découvertes!

Et ce n’est pas Peter Diamondis, CEO de Space Adventures et personnalité bien connue au Luxembourg auprès du petit monde de l’espace, qui dira le contraire. «Le meilleur moyen de prédire le futur», aime-t-il à rappeler, «est de le créer soi-même».

Le BB330 de Robert Bigelow, qui peut accueillir cinq personnes à résidence et quatre touristes. Une technologie déjà utilisée par la Nasa, à bord de l’ISS. (Photo: Bigelow Aerospace)

Le BB330 de Robert Bigelow, qui peut accueillir cinq personnes à résidence et quatre touristes. Une technologie déjà utilisée par la Nasa, à bord de l’ISS. (Photo: Bigelow Aerospace)

Les futurs hôteliers de l’espace l’ont bien compris il y a longtemps. Ancien agent immobilier à succès à Las Vegas, Robert Bigelow a commencé à racheter de la technologie à la Nasa avant de préparer des modules habitables pour l’espace. Jusqu’à son BB330, cinq personnes à bord sans limites de temps au service de quatre personnes en guinguette quelques mois. Et, accessoirement, à imaginer pour ce séjour un ticket d’entrée à 50 millions de dollars, transport compris.

Le seul qui ne veuille pour l’instant pas faire partie de l’aventure lui-même, au milieu des Jeff Bezos et autres Richard Branson est Elon Musk. L’entrepreneur se juge plus utile sur Terre pour poursuivre la nouvelle conquête spatiale que dans l’espace à expérimenter lui-même ce qu’il dessine. Pour éviter toute polémique, M. Bezos a de son côté annoncé être prêt à investir jusqu’à dix milliards de dollars pour lutter contre les changements climatiques. Le Earth Bezos Fund avait dépensé 781 millions de dollars en fin d’année .