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Paperjam e-Club

Le télétravail devrait rester partiel



Paperjam a organisé mardi 2 juin son Live Chat sur le thème du télétravail, «du mythe à la réalité». Décideurs et économistes du Grand-Duché ont échangé sur les avantages, mais aussi les limites d’une généralisation de la pratique.

Solution pour gagner en temps de trajet, réduire les émissions de CO2… On parlait déjà du télétravail avant la crise. Le Covid-19 a mis un véritable coup d’accélérateur à cette pratique.

Seulement 20% des résidents actifs travaillaient hors du bureau en 2019, contre 69% pendant la crise. 48% à temps complet et 21% partiellement. Pour des raisons sanitaires évidentes. La taskforce Research Luxembourg (Liser) calcule que si tous les employés avaient continué de se rendre chaque jour au bureau, on aurait pu connaître un pic de 4.500 infections au lieu de 1.500.

L’impact sur le PIB a lui aussi été limité. «Le Luxembourg a atténué le choc grâce à sa structure économique basée sur le secteur tertiaire et financier», dont les missions peuvent plus facilement être assurées à distance, selon Sarah Mellouet, économiste à la Fondation Idea. Elle détaille: «Dans le pays, 50% des tâches peuvent être réalisées de chez soi ou ailleurs qu’au bureau.» Par exemple, le secteur financier n’a enregistré qu’une perte d’activité de 10% pendant le confinement.

Télétravail productif

Presque obligatoire pendant la crise, le télétravail devrait-il se généraliser dans les prochaines années? Oui, selon Serge Remy, directeur financier de Capitalatwork. Il a lancé une pétition pour un «droit au télétravail» qui a reçu plus de 5.700 signatures. Le sujet sera débattu à la Chambre des députés. Cela répondrait à trois problématiques du Grand-Duché soulevées par l’Union européenne lors de son semestre européen: la croissance de l’emploi, la mobilité et le réchauffement climatique. «Si son employeur n’accepte pas qu’il fasse du télétravail, le salarié n’a aucun levier», pointe Serge Remy.

Ceux qui l’ont mis en place en tirent un bilan plutôt positif. Comme Fabienne Dasnoy , head of corporate culture & HR social responsibility chez BGL BNP Paribas. «Avant cette crise, nous n’avions pas de télétravail structurel», témoigne-t-elle. Finalement, sur ses 2.350 employés, 1.075 étaient en télétravail le 15 mai. «Techniquement, ça marche. Et le premier mythe sur le télétravail est tombé.» Celui selon lequel les salariés travaillent moins lorsqu’ils sont chez eux. «Nous avons pu le voir, ça bosse.»

Les études sur la productivité en télétravail se contredisent, mais elles montrent en général que la pratique se prête mieux aux activités créatives qui demandent une forte concentration qu’aux tâches routinières qui profitent parfois de l’émulation collective.

«Le télétravail va faire grandir le management» , poursuit Fabienne Dasnoy. On fera davantage confiance au salarié et on l’évaluera plus sur ce qu’il accomplit réellement que sur le temps passé au bureau.

Freins sociaux et fiscaux

Attention, tout le monde ne peut pas télétravailler. L’exemple de ces professions en première ligne pendant la crise – caissiers, infirmiers, policiers… – le prouve. «Cette question de l’égalité face au télétravail au sein de la société doit être posée», admet Aline Muller .

Pour ceux qui le peuvent, télétravail ne rime pas non plus avec des semaines complètes à la maison. Il peut se faire seulement un à deux jours par semaine, ce que demande Serge Remy. Un sondage réalisé auprès des participants au Live Chat révèle d’ailleurs que 34% d’entre eux souhaiteraient télétravailler un jour, 39% deux jours et 27% plus de deux jours par semaine.

Une limite subsiste: la fiscalité. Au-delà d’un certain nombre de jours travaillés depuis chez soi (24 pour la Belgique, 29 pour la France, 19 pour l’Allemagne), les frontaliers (plus de 200.000 au Grand-Duché) sont imposés dans leur pays de résidence, ce qui peut devenir désavantageux. «On peut télétravailler au-delà, c’est un choix du collaborateur. C’est s’acheter de la qualité de vie en payant plus d’impôts dans son pays», réagit Fabienne Dasnoy. À chacun de calculer ce qui est le plus rentable en comparant les frais fiscaux et de transport.

Aussi, le salarié qui exerce plus de 25% de son activité en dehors du Luxembourg devra s’affilier à la sécurité sociale de son pays de résidence. Ce qui aura un impact sur son salaire net, les allocations familiales perçues et sur sa pension de retraite.

Peu d’impact sur l’immobilier de bureaux

Le homeworking comporte aussi ses risques. Augmentation du rythme de travail, surveillance accrue des salariés par des moyens technologiques… «Le télétravail n’est possible que s’il y a une relation de confiance», répond Aline Muller. Il est d’ailleurs déjà encadré par le règlement grand-ducal du 15 mars 2016 . Il indique par exemple que l’employeur doit respecter la vie privée du travailleur, ou encore lui fournir les équipements nécessaires.

Même s’il tend à se généraliser, le télétravail total semble donc difficile à envisager pour le moment. Une bonne nouvelle pour les restaurateurs, qui comptent sur la présence des salariés pour remplir leurs carnets de commandes le midi .

Peu d’inquiétude du côté de l’immobilier de bureaux . Le marché reste «très dynamique» au Luxembourg d’après Sarah Mellouet, de la Fondation Idea. Il affiche des «taux de vacance extrêmement faibles». Le télétravail pourrait, à moyen terme, «rééquilibrer» le rapport de force entre locataires et propriétaires. D’un autre côté, le dynamisme économique du Luxembourg et les nouvelles disponibilités immobilières pourraient attirer de nouvelles entreprises. Et le besoin d’espace entre chaque poste de travail à cause du Covid-19 risque au contraire d’augmenter la demande. «Je ne pense pas qu’on assiste à un effondrement des besoins en immobilier de bureaux et des prix», conclut-elle.

Dans tous les cas, le homeworking actuel répondait à une situation de crise. Selon Aline Muller, s’il doit perdurer, il faudra «apprendre le télétravail, pour garantir sa productivité».