ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Médecine de demain

La technologie préférée des complotistes



Une image de la puce la plus petite au monde, qui n’a été injectée qu’à des rongeurs pour mesurer leur température. Une révolution médicale qui vient cogner les théories complotistes les plus féroces depuis le début de la pandémie. (Photo: Columbia University)

Une image de la puce la plus petite au monde, qui n’a été injectée qu’à des rongeurs pour mesurer leur température. Une révolution médicale qui vient cogner les théories complotistes les plus féroces depuis le début de la pandémie. (Photo: Columbia University)

Avouons-le: jusqu’ici, la puce 5G injectée en même temps que les vaccins n’a pas convaincu grand monde... Comme ils le font depuis les années 1960, les complotistes se déchaînent contre une nouvelle puce développée par l’Université de Columbia, aussi petite qu’un acarien et qui peut être injectée grâce à une seringue hypodermique.

Ils en sont toujours aussi sûrs. Si la Fondation Bill & Melinda Gates a promis 1,6 milliard de dollars pour permettre aux pays les plus pauvres de se faire vacciner, c’est que les vaccins doublés de la présence d’une puce électronique n’auraient pas pu être injectés en assez grand nombre pour qu’Apple atteigne son objectif de fliquer tout le monde. Il n’y a évidemment aucune puce dans les vaccins contre le Covid-19, mais la mayonnaise prend de la même manière, régulièrement, depuis la fin des années 1950.

Début mai, l’Université de Columbia a remis une pièce dans la folle machine complotiste quand elle rend publique une révolution médicale : une puce électronique – la plus petite au monde – qui mesure moins de 0,1 millimètre et qui peut être placée dans une seringue hypodermique. Aussi petite qu’un acarien – ces micro-bestioles qui se cachent dans un intérieur vaguement poussiéreux –, cette technologie miniaturisée comme aucune autre jusqu’ici permet pour le moment uniquement de surveiller la température corporelle. Elle est alimentée par des ultrasons.

Élaborée par Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, le même géant des semi-conducteurs qui fabrique les puces pour les processeurs des séries A et M d’Apple (entre autres), la puce est aussitôt détournée par tous les complotistes de la planète. Facebook fait le ménage, mais internet n’oublie rien.

«Le plus excitant, c’est la taille de la puce», s’enthousiasme Kenneth Shepard , professeur de génie biomédical à Columbia, interrogé par Digital Trends, aussi indifférent à ces mouvements dénués de vérité que Bill Gates avant lui. «Ce n’est pas seulement la taille, mais le fait que la puce est l’ensemble du système électronique. Normalement, les puces font partie de systèmes plus grands qui incluent d’autres composants pour les faire fonctionner. Un téléphone portable, par exemple, comprend de nombreuses puces, cartes, emballages, antennes et batterie. Il en va de même pour la majorité des appareils électroniques implantés, qu’il s’agisse de stimulateurs cardiaques ou de stimulateurs de la moelle épinière. S’ils sont assez petits pour tenir dans le corps humain, ils prennent néanmoins beaucoup de volume. Un dispositif de puce en tant que système (CaaS ou «chip as a system»), d’autre part, parvient à compresser un seul circuit intégré dans un facteur de forme incroyablement petit. Il n’a pas de fils et peut être intégré à tous les transducteurs supplémentaires nécessaires (dans cette étude, des cristaux piézoélectriques).»

La puce n’a été injectée que dans des rongeurs pour mesurer leur température. Mais le potentiel est beaucoup plus élevé. Elle pourrait travailler sur un certain nombre de biomarqueurs, comme la pression sanguine, le glucose et la respiration, dit M. Shepard. Il faudra encore de nombreux développements pour qu’elle puisse commencer à être testée sur l’homme.

Un taureau sous contrôle, un grain de riz sous la peau

Il y a pourtant très longtemps que cette aventure a commencé. Les travaux de l’Espagnol José Delgado, dans un laboratoire de l’Université de Yale, allaient démontrer, dans les années 1950-1960, que la stimulation électrique pouvait permettre de contrôler animaux et humains, ce qu’il fit avec des chimpanzés, un taureau ou même des patients volontaires, et  qui lui valut un portrait dans le New York Times en 1959 .

Sa technologie était une puce implantée dans le cerveau, qui émettait une sorte de courant électrique capable de neutraliser ou de provoquer l’émission d’hormones impliquées dans l’euphorie, la dépression ou la colère.

Les polémiques succédèrent aux polémiques, jusqu’à l’épisode suivant de cette miniaturisation avec la puce RFID «VeriChip» d’Applied Digital Solutions, de la taille d’un grain de riz et qui nécessitait un quart d’heure pour être injectée sous la peau, avec des bénéfices encore assez limités. Puis avec une technologie similaire de Three Square Market et des Suédois de Biohax pour pouvoir «faciliter» la vie de leurs employés en 2017. Dans les deux cas, cette puce permettait «seulement» à des salariés d’accéder à des locaux sans avoir à badger ou à faire démarrer leur ordinateur sans taper de mot de passe.

Le marché de ces biochips, alors estimé à près de 10 milliards de dollars, devrait atteindre 17 milliards de dollars en 2025, selon Value Reports, à condition de répondre à la menace liée à la protection des données et des individus. Que se passerait-il si des gens mal intentionnés savaient que le directeur d’une banque qui a accès à un coffre est équipé d’une biopuce d’accès à son établissement? Les cas de prise de contrôle par des hackers de systèmes médicaux implantés sur un malade sont rares mais existent. Par exemple, deux hackers avaient démontré, à la célèbre conférence Black Hat de 2018, qu’ils pouvaient prendre le contrôle d’un pacemaker . Trois ans plus tard, la société visée a été la cible d’un communiqué de l’agence américaine de sécurité pour la même raison . Medtronic a aussitôt un contrat avec la start-up israélienne Sternum , fondée par Natali  Tshuva.

Les biopuces ont des applications allant de l’identification de marqueurs de maladies au développement accéléré de médicaments, y compris plusieurs applications de recherche en génomique, génotypage et protéomique. Le besoin croissant de réduire le temps de traitement et de diminuer la dépendance aux tests cliniques pour le diagnostic, la prévalence croissante des troubles immunologiques et l’augmentation de la population de plus en plus âgée devraient nourrir la croissance de ce marché.

Et probablement la défiance de contemporains éclairés… à la bougie.

Cet article est issu de la newsletter hebdomadaire Paperjam Trendin’, à laquelle vous pouvez vous abonner  en cliquant ici.