Le soi-disant «jour de la libération» du président américain Donald Trump s’est accompagné de l’instauration d’un droit de douane de 20% sur les marchandises importées de l’Union européenne. (Photo: Shutterstock)

Le soi-disant «jour de la libération» du président américain Donald Trump s’est accompagné de l’instauration d’un droit de douane de 20% sur les marchandises importées de l’Union européenne. (Photo: Shutterstock)

Le président américain Donald Trump a annoncé le 2 avril des droits de douane de grande ampleur, dont un droit de 20% sur les marchandises en provenance de l’Union européenne. Nous avons pris la température des associations industrielles, des entreprises et des hommes politiques au Luxembourg pour savoir ce qu’ils pensent de ces mesures.

(Note de la rédaction : Paperjam a contacté d’autres acteurs luxembourgeois pour obtenir leurs réactions. Cet article pourra être mis à jour au cours de la journée).

«», a déclaré Carl Tannenbaum, économiste en chef de Northern Trust, lors d’une conférence de l’Alfi au Kirchberg la semaine dernière. Les droits de douane sont avant tout des taxes. Et l’histoire montre qu’ils ont tendance à pénaliser avant tout les consommateurs américains», a-t-il ajouté, citant en exemple les droits imposés en 2018 aux fabricants coréens de machines à laver LG et Samsung. Ces mesures n’ont pas permis de relancer la production aux États-Unis ; au contraire, les prix ont augmenté, et le coût pour les consommateurs américains a été estimé à 1,5 milliard de dollars.

Et pourtant, dans un décret publié le 2 avril, le président américain Donald Trump a déclaré, en vertu de l’International Emergency Economic Powers Act de 1977, son intention d’utiliser les droits de douane pour «répondre à l’urgence nationale posée par le déficit commercial important et persistant, dû à l’absence de réciprocité dans nos relations commerciales». Des droits de douane de 10% sur l’ensemble des importations entreront en vigueur le 5 avril 2025, tandis que des droits réciproques plus élevés s’appliqueront, à partir du 9 avril, aux pays affichant les plus forts déficits commerciaux avec les États-Unis. Les produits en provenance de l’Union européenne seront soumis à une taxe de 20%. Ces mesures font suite à l’annonce par les États-Unis d’un en février et d’un à la fin du mois de mars.

«L’annonce par le président Trump de tarifs douaniers universels sur le monde entier, y compris l’UE, est un coup dur pour l’économie mondiale», a déclaré la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, exprimant son profond regret face à ce choix. «L’économie mondiale va souffrir massivement», a-t-elle ajouté, tandis que «les droits de douane vont également nuire aux consommateurs du monde entier». Les gens devront faire face à des factures d’épicerie plus élevées, à des médicaments plus chers, à des coûts de transport accrus et à une inflation renforcée. «Toutes les entreprises, grandes et petites, souffriront dès le premier jour. Mais nous sommes prêts à réagir», a-t-elle encore ajouté, notant que l’UE met la dernière main à un ensemble de et prépare d’autres contre-mesures pour protéger ses intérêts.

Déjà, les marchés boursiers ont plongé en réaction à l’annonce de M. Trump. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le Cac40 français est en baisse de 2,5%, le Dax allemand de 2,2%, le Ftse100 britannique de 1,5% et l’indice Nikkei japonais de 2,77%. Aux États-Unis, les contrats à terme du Dow Jones ont perdu plus de 1.200 points (2,88%), ceux du S&P500 ont chuté de 3,4% et ceux du Nasdaq-100 de 3,88%. Avant l’ouverture des marchés, la valeur des actions de Nike a chuté de 9,5%, celle d’Apple de 7% et celle de Tesla de 5,9%. Dans le contexte des mouvements du marché et des réactions de l’UE, Paperjam a pris la température des associations industrielles, des entreprises et des responsables politiques locaux. Voici ce qu’ils avaient à dire.

«Une ère d’incertitude»

Nous sommes confrontés à une ère d’incertitude, a déclaré à Paperjam le directeur général de la Fedil, . «Cela remet en question l’organisation du commerce international telle qu’elle a été menée ces dernières années et soulève de nombreuses questions sur le partenariat que nous avons avec les États-Unis. C’est un partenariat qui va au-delà du seul commerce. De nombreuses entreprises européennes ont investi aux États-Unis et de nombreuses entreprises américaines ont investi en Europe. Ces entreprises perdent leurs repères et sont confrontées à une ère d’incertitude qui n’était pas prévue il y a encore quelques mois.» M. Winkin a par ailleurs noté que tous les secteurs économiques ne seront pas touchés de la même manière, tant au niveau de leurs importations que de la recherche de nouveaux débouchés. Il considère l’industrie de la défense comme une opportunité pour les fabricants européens de compenser la perte de revenus sur le marché américain. Mais cela restera limité, selon lui.


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Le directeur général de Fedil craint toutefois que les droits de douane élevés imposés aux produits asiatiques et chinois n’encouragent les entreprises de ces pays à chercher de nouveaux débouchés en Europe, augmentant ainsi la concurrence à laquelle sont confrontés les fabricants européens. Face à la menace asiatique, l’Europe doit rester agile et réagir rapidement à d’éventuelles situations de dumping. Il redoute également que la réponse de la Commission n’affecte les produits intermédiaires, ce qui pénaliserait à son tour les industriels européens.

M. Winkin s’attend à ce que la Commission concentre d’abord sa réponse sur les produits finis et non sur les produits intermédiaires, ce qui pénaliserait doublement les fabricants européens. Et deuxièmement, s’il y a une réponse, que les revenus générés soient utilisés pour soutenir les exportateurs européens pénalisés.

Enfin, René Winkin ajoute qu’il aimerait que la Commission, compte tenu de la situation, tienne compte du coût que représentent les charges administratives, la surréglementation et les coûts du CO2 sur les importations européennes. Ce sont de véritables «taxes à l’exportation» qu’il souhaite voir disparaître.

Et cette incertitude risque de perdurer

Daniele Antonucci, chief investment officer de Quintet Private Bank, dont le siège est au Luxembourg, a également souligné l’incertitude dans ses commentaires sur la situation. «L’incertitude ayant atteint des niveaux sans précédent avant l’annonce d’hier, le marché attendait de la clarté. Pour l’instant, cependant, il est difficile de dire si nous avons résolument dépassé le pic d’incertitude», a-t-il commenté.

«L’incertitude peut persister pour de multiples raisons, notamment parce que les négociations bilatérales pourraient s’avérer longues et la mise en œuvre extrêmement complexe, en particulier en raison des exemptions. En outre, il reste à savoir combien de temps ces droits de douane pourraient rester en vigueur.» «Si l’on considère uniquement l’impact des droits de douane, nous voyons des risques de baisse pour la croissance économique américaine et mondiale, et des risques de hausse pour l’inflation aux États-Unis mais aussi ailleurs s’il y avait des représailles.»

Compte tenu des exemptions potentielles, il est toutefois difficile d’évaluer l’impact exact des droits de douane, a indiqué M. Antonucci, ajoutant que la volatilité des marchés devrait «rester élevée dans les jours et les semaines à venir, alors que les marchés tentent d’évaluer pleinement l’impact».

Les droits de douane devraient alimenter l’inflation aux États-Unis

«Il est probablement beaucoup trop tôt pour dire quels seront les impacts exacts de ces droits de douane, car cela ne s’est jamais produit auparavant, en particulier dans un monde aussi interconnecté, où les chaînes d’approvisionnement [et la distribution des produits et services] se font à l’échelle mondiale», a commenté , CEO de l’Association of the Luxembourg Fund Industry. «À court terme, nous avons constaté – et nous continuerons probablement à constater – une pression à la baisse sur les valorisations des actifs, car les droits de douane sont susceptibles d’alimenter l’inflation aux États-Unis et auront un impact immédiat sur la croissance dans le monde entier.»

«Les analystes financiers se penchent sur les impacts sectoriels spécifiques de ces droits de douane et nous nous attendons à ce qu’il y ait des différences significatives dans la manière dont les secteurs seront affectés», a ajouté M. Weyland. «Cette situation devrait créer des opportunités d’investissement pour les meilleurs gestionnaires d’actifs et pourrait confirmer une tendance que nous avons observée ces derniers mois, à savoir une rotation des investissements passifs vers une gestion d’actifs plus active.»

Tous dans le même bateau

La réaction de l’entreprise locale Vinsmoselle a été mesurée. Pour le producteur de vin et de crémant, les États-Unis représentent «un marché de niche» pour les exportations. «C’est de l’ordre de quelques palettes par an, pas plus. Donc nous ne sommes pas particulièrement inquiets», indique le directeur général de la coopérative, .

Les décisions de Trump pourraient toutefois avoir «un impact sur les perspectives de développement» tracées par la récente fusion dans le Wisconsin entre le grossiste Ansay International et un autre distributeur local. «Cela pourrait compliquer les choses», admet le directeur de Vinsmoselle. Ansay International, également partenaire de la Brasserie Nationale, distribue les vins et crémants luxembourgeois sur le marché américain depuis 2016. «En termes de développement, notre priorité est davantage axée sur les pays baltes et scandinaves», continue M. Mehlen. «De toute façon, tous les vins, crémants et champagnes européens sont concernés [par l’augmentation des tarifs douaniers aux États-Unis], donc nous sommes tous dans le même bateau.» Peut-être que la taxe de 20% sera plus défavorable aux champagnes qu’aux crémants. Difficile à dire, et seul l’avenir le dira.

Du côté d’ArcelorMittal

Avec les discussions autour des droits de douane et le lancement, en février, du Clean Industrial Deal de l’UE, l’industrie sidérurgique fait partie des secteurs sous les projecteurs ces dernières semaines. Contacté par Paperjam, ArcelorMittal a reconnu que le groupe sidérurgique multinational, comme l’ensemble de l’industrie sidérurgique européenne, « fait face à un ensemble de défis », parmi lesquels figure l’instauration de nouveaux droits de douane aux États-Unis.

Les volumes expédiés vers le marché américain représentent environ 10% de la production des sites d’ArcelorMittal au Luxembourg, a précisé l’entreprise. Il s’agit de poutres et de palplanches produites sur ses sites de Differdange et de Belval. « ArcelorMittal soutient une politique commerciale visant à lutter contre le commerce déloyal sur les marchés de l’acier et à s’en protéger. Un soutien urgent est donc nécessaire en Europe pour faire face à la situation et soutenir la compétitivité et la durabilité de la sidérurgie européenne. »

La fin du multilatéralisme, une opportunité pour l’Europe?

«Il ne faut pas paniquer», souligne la députée (DP). «Je pense que si l’UE montre son unité, on peut s’en sortir. Après, je vois que Donald Trump parle beaucoup, parle fort, mais fait souvent marche arrière. Je vois aussi que les Américains ont autant peur que les Européens de cette guerre commerciale. Il faudra attendre un peu pour voir si elle perdure. Pour nous, Européens, c’est le moment de montrer notre force. De ce point de vue, cette affaire peut être vue comme une opportunité.»

En effet, c’est le moment pour l’Europe de renforcer ses relations commerciales avec d’autres partenaires que les Etats-Unis, a ajouté le député (Pirates). «Ces droits de douane vont d’abord augmenter l’inflation aux États-Unis et contrarier les électeurs de Donald Trump. Pour nous, Européens, c’est le moment de nous affirmer, de devenir plus résilients et d’ouvrir de nouveaux marchés avec des partenaires comme le Canada, le Mexique, le Brésil et l’Asie.»

Pour la députée (déi Gréng), c’est le signe que l’Europe doit repenser sa politique industrielle. «C’est une situation très inquiétante dans laquelle les Européens et les électeurs de Donald Trump devront faire face à des prix plus élevés. Pour détourner l’attention de cet effet indésirable, Donald Trump s’attaque aux règles relatives à la diversité et à l’égalité dans les entreprises, même non américaines. Face à cette situation, l’Europe, la Commission européenne et les États membres doivent être unis pour réagir. Contre Trump, mais aussi en soutien aux entreprises européennes. À moyen et long terme, l’Europe doit repenser sa politique industrielle.» Si elle est favorable à la simplification, celle-ci ne doit pas se faire au détriment des valeurs.

«En traitant le reste du monde de ‘charognards’ et en augmentant de manière significative les droits douaniers – de 20% en plus pour l'Europe – Trump prononce de fait la fin de l'ère du libre-échange et d'un ordre économique néo-libéral fondé sur la concurrence. Nous revenons à une ère mercantiliste, où les échanges commerciaux sont conçus comme une arme, en l'occurrence pour promouvoir le ‘made in America’ et rapatrier des emplois manufacturiers», souligne (LSAP), qui ajoute «la conséquence immédiate sera une inflation sur presque tous les produits pour les consommateurs américains, et une disruption du commerce mondial. Pour nous, Européens, ces mesures sont une occasion de renforcer notre autonomie et de revoir nos priorités économiques.»

C’est une triste réalité, mais il faut y faire face, a déclaré à Paperjam le député (CSV). «Je suis catastrophé par cette décision qui remet en cause tout le système économique mondial et crée une grande insécurité pour les entreprises. C’est la fin du multilatéralisme dans les relations commerciales. C’est triste. D’autant que je ne vois pas l’intérêt de cette augmentation des droits de douane pour l’économie américaine, dont les entreprises seront pénalisées par les mesures de rétorsion qui ne manqueront pas d’être prises. Je ne comprends pas. Mais il va falloir faire face à cette réalité. À mon avis, l’Europe doit réagir de manière appropriée en essayant d’abord de recoller les morceaux. Si c’est impossible, il faudra être ferme.»

, CEO de l’Association des Banques et Banquiers, Luxembourg (ABBL), s’est également exprimé : «L’introduction de droits de douane sur les importations en provenance de l’Union européenne vers les États-Unis n’a pas d’impact direct sur la place financière, ces droits concernant généralement les produits et non les services», a-t-il déclaré. «Néanmoins, comme de nombreux experts l’ont souligné, dans une guerre douanière, tout le monde perd. On peut donc s’attendre à un ralentissement économique général, qui finira inévitablement par affecter les banques.»