Marre de devoir télécharger une application de plus? De devoir s’abonner pour avoir droit à un hypothétique service de plus? De trouver une station de charge rapide cassée, en mauvais état ou pas disponible? De découvrir que le prix de la recharge contenait aussi des frais cachés qui n’étaient pas si clairs? Peur de ne pas trouver de station compatible avec votre véhicule? Jusqu’ici des entrepreneurs pressés de développer leurs propres réseaux de charge rapide, Stefano Terranova (Atlante), Aurélien de Meaux (Electra), Michiel Langezaal (Fastned) et Jeroen von Tilburg (Ionity) étaient aussi des utilisateurs parfois frustrés de l’offre.
Ce mercredi matin à Paris, dans le cadre prestigieux du Cercle de l’union interalliée, autrefois maison cossue du baron Rothschild, à cinq mètres de l’Élysée, les quatre CEO ont présenté «Spark Alliance», un accord commercial sans structure juridique pour l’instant, qui doit permettre à tout utilisateur d’une de leur technologie de recharger sa voiture dans les réseaux des trois autres sans rien à faire de plus. Mieux, en condition de transparence totale sur les prix et la disponibilité — les données seront en temps réel au juin au moment du lancement officiel.
«Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser une infrastructure médiocre et la complexité des systèmes fragmentés freiner les progrès de la mobilité. Les conducteurs de véhicules électriques ne veulent donc pas passer de temps à réfléchir à où et comment recharger», assurait le CEO de Fastned, Michiel Langezaal, au cours d’une conférence de presse devant une trentaine de journalistes de dix pays européens. Par conviction que c’est la bonne solution face au réchauffement climatique, ce qu’il a dit publiquement, mais aussi d’un point de vue de business, dira-t-il en privé. Ces pures players de la recharge — qui ne gagnent de l’argent que sur ce qu’ils vendent comme électricité et n’ont donc pas le choix de délivrer de la qualité — ont besoin de créer des infrastructures et de les dimensionner pour le futur, conformément aux prévisions européennes. Si l’Europe ralentissait dans ses objectifs de mettre fin au pétrole en 2035, ce sont leurs business models qui souffriraient.
Avec 11.000 bornes de recharge rapide (plus de 150 kWh et jusqu’à 400 kWh pour l’instant) dans 25 pays, la Spark Alliance est le plus grand réseau européen, construit sur trois piliers: une recharge rapide en 20 minutes, un paiement sans friction et des prix simples et transparents, a rappelé le CEO d’Electra, Aurélien de Meaux. , pourrait en avoir jusqu’à 15 ou 20 dans le cadre du contrat-cadre avec Delhaize pour le Benelux.
«Fondamentalement, nous nous réunissons tous les quatre pour élever le niveau de l’industrie, pour innover, et l’idée est très simple: nous voulons combiner nos quatre réseaux pour que les utilisateurs aient l’impression qu’il s’agit d’un seul grand réseau», explique-t-il. «Ensemble, nous allons collaborer pour éliminer les goulots d’étranglement, pour accélérer le développement technologique dans notre secteur d’infrastructure afin de rendre la recharge en Europe excellente.»
Les quatre entreprises sont complémentaires en termes de couverture géographique, puisque, sur les 11.700 bornes de recharge, seules 25 sont à moins de trois kilomètres l’une de l’autre. Ce qui garantit à l’utilisateur de pouvoir trouver une borne de recharge rapide, de qualité — les quatre partenaires ne visent que des notations supérieures à 4 — mais aussi de pouvoir recharger dans l’application avec laquelle il le fait habituellement, puisque chacun conserve son pricing. Dans son application, il connaîtra les prix avant de décider de charger. Et s’il n’est pas abonné à un service, il devra, comme aujourd’hui, s’en référer aux tarifs directement sur la borne.
Des tarifs qui resteront propres au business model de chacun d’entre eux mais aussi liés au prix de l’électricité, l’italienne Atlante ayant les tarifs les moins favorables en Europe.
Quatre acteurs concurrents et complémentaires
Atlante est l’opérateur de recharge rapide et ultra-rapide du groupe technologique NHOA (ex-Engie EPS), déployé dans le sud de l’Europe (Italie, France, Espagne, Portugal). Son modèle repose sur l’installation de stations multi-chargeurs hautes performances sur des sites stratégiques (autoroutes, aéroports, zones commerciales et urbaines), avec une approche énergétique durable: chaque station Atlante intègre des auvents photovoltaïques et des batteries de stockage, permettant d’alimenter les bornes en électricité 100% renouvelable tout en soulageant le réseau. Les chargeurs délivrent jusqu’à 400 kW par point. Atlante se positionne ainsi comme un acteur pionnier alliant infrastructure de charge et énergies propres. Son ambition affichée est de bâtir le plus grand réseau de charge rapide du sud de l’Europe, avec 5.000 points de charge visés d’ici 2025 et plus de 35.000 à l’horizon 2030. Fin 2024, Atlante exploitait déjà plus de 800 stations dans ses quatre pays cibles , confirmant une montée en puissance très rapide depuis son lancement en 2021.
Ionity est un réseau fondé en 2017 par un consortium de grands constructeurs automobiles (BMW Group, Mercedes-Benz, Volkswagen/Audi/Porsche, Ford, Hyundai-Kia) rejoints par le fonds Climate Infrastructure de BlackRock. Son cœur d’activité est la création d’un maillage de bornes ultra-rapides le long des axes autoroutiers européens afin de faciliter les longs trajets en véhicule électrique. Ionity construit et exploite aujourd’hui le plus grand réseau paneuropéen de recharge haute puissance multi-marque, présent dans 24 pays. Ses stations offrent une puissance jusqu’à 350 kW par point. Ionity s’approvisionne exclusivement en électricité 100% renouvelable, contribuant à une mobilité décarbonée.
Fin 2024, le réseau comptait plus de 690 stations et 4.400 bornes (points de charge HPC) en service. Début 2025, Ionity atteint environ 700 stations (près de 5.000 bornes actives) en Europe, dont 168 stations et 1.000 bornes pour la seule France. Initialement focalisé sur les autoroutes (avec l’objectif de garantir une station tous les 150 km), Ionity amorce désormais une expansion vers les zones urbaines et périurbaines pour adresser les besoins de recharge du quotidien.
En 2035, j’espère que nous serons devenus une référence globale (et pas seulement européenne).»
Fastned est une entreprise néerlandaise créée en 2012, est un pure-player indépendant, financé par des investisseurs privés et cotée en bourse à Amsterdam. Son modèle économique consiste à obtenir des concessions ou des baux de longue durée sur des emplacements stratégiques (aires d’autoroute, parkings urbains), y construire des stations de charge à haute puissance, puis à monétiser l’électricité fournie aux automobilistes. Fastned se distingue par le design reconnaissable de ses stations: de grands auvents couverts de panneaux solaires, symboles de son engagement dans les énergies renouvelables.
Chaque site propose généralement plusieurs bornes rapides (en 2024, la plupart de ses nouvelles stations sont équipées de chargeurs 300 kW compatibles avec la norme Combo CCS). Fastned s’engage à fournir de l’électricité 100% verte sur l’ensemble de son réseau. Fastned investit fortement dans la croissance et recourt régulièrement à des levées de fonds obligataires (par ex. 36,5 millions d’euros levés en février) pour étendre son réseau. Fastned opère principalement aux Pays-Bas (201 aires autoroutières), en Allemagne, Belgique, France, Suisse et au Royaume-Uni. En 2023, le réseau dépassait les 250 stations actives. La croissance est exponentielle: fin 2024, Fastned a atteint 346 stations en service (contre 297 un an plus tôt), et avait 223 autres sites en cours de préparation dans son portefeuille. Son plan prévoyait de passer à 400 stations fin 2024 puis 1.000 stations en 2030 à l’échelle européenne.
Créée en 2021, Electra est une jeune entreprise française qui cible en priorité les parkings publics, centres commerciaux, restaurants, hôtels et autres lieux de destination en milieu urbain, où les conducteurs peuvent recharger leur véhicule en 20 à 30 minutes pendant leurs activités quotidiennes. Les bornes installées offrent une puissance de 150 à 300 kW, pouvant aller jusqu’à 400 kW sur certains hubs. La société revendique un taux de disponibilité proche de 99%, grâce à une supervision logicielle propriétaire hébergée sur AWS et une maintenance proactive. En deux ans, Electra a déployé une cinquantaine de stations en France, souvent multi-bornes et situées dans des parkings Indigo, des hôtels (Accor, Louvre Hotels), des centres commerciaux (Altarea), des restaurants (groupe Le Duff — Brioche Dorée) ou des concessions automobiles (Groupe Chopard, Stellantis).
Fin 2022, l’entreprise a remporté un appel d’offres majeur avec Allego et Delhaize pour équiper 250 supermarchés en Belgique et au Luxembourg, représentant environ 1.800 points de charge. En 2023, Electra a ouvert une filiale en Suisse (Electra Suisse & Autriche) et s’est associée avec le groupe AMAG (via Helion et Clyde), visant l’installation de 100 stations en zones urbaines. La première station suisse a été inaugurée en mai 2024 à Collombey (Valais), sur une friche industrielle reconvertie en hub de charge de nouvelle génération. D’ici 2030, Electra ambitionne de construire un réseau de 2.200 stations (soit environ 15.000 points de charge) en Europe, aux côtés d’acteurs majeurs comme Ionity ou Tesla. Pour soutenir ce développement, la start-up a levé près de 600 millions d’euros en trois ans, dont un tour de table record de 304 millions d’euros en janvier 2024, intégralement en capital, mené par le fonds de pension néerlandais PGGM, avec la participation de Bpifrance (Large Venture) et de ses investisseurs historiques (Eurazeo, SNCF, RATP, Banque des Territoires, Allianz, etc.).
2035, Spark, le standard de qualité
Les quatre CEO ont livré leurs rêves, pour 2035:
«Etre le gold standard du marché», pour le CEO d’Ionity, Jeroen von Tilburg (ex-Google, Netflix, Microsoft et Tesla.
«Etre devenu une référence globale (et pas seulement européenne)» pour Stefano Terranova (Atlante).
«Que les voitures soient devenues à 100% électriques et moins chères», pour le CEO de Fastned.
«Que nous soyons le plus grand réseau et que nous réunissions d’autres stakeholders, comme l’industrie automobile», pour celui d’Electra.
La propriété intellectuelle, elle, sera partagée selon l’accord commercial. Pas besoin de structure spécifique. Ce club des quatre n’est d’ailleurs pas fermé à d’autres acteurs mais ils devront partager les mêmes vues: être un pure-player — par opposition aux réseaux lancés par les pétroliers en complément de leur activité historique — vouloir développer un réseau de recharge rapide et se placer sur les plus hauts standards qualitatifs. Tesla? «Les conducteurs de Tesla, c’est sûr, seront heureux de trouver une alternative à la promesse claire», disent les quatre CEO comme un seul homme.
La réalité est qu’à service équivalent, soit les clients chercheront le moins cher pour quelques centimes de moins, soit ils auront là un outil pour les rassurer avant les grandes transhumances estivales. C’est d’ailleurs pour cela que le service sera lancé en juin. Les grandes vacances comme un premier test grandeur nature d’une idée qui sera en permanence adaptée, itération par itération, pour continuer à faciliter la vie des utilisateurs.