ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

roland bastian, head of country arcelormittal 

«Nous voulons que la sidérurgie ait un avenir au Luxembourg»



Roland Bastian explique que le volet humain de la réorganisation de l’entreprise est évidemment douloureux. Mais que d’autres axes de travail font partie d’un plan global qui vise à à réaliser des économies. (Photo: Mike Zenari/Archives)

Roland Bastian explique que le volet humain de la réorganisation de l’entreprise est évidemment douloureux. Mais que d’autres axes de travail font partie d’un plan global qui vise à à réaliser des économies. (Photo: Mike Zenari/Archives)

578 ouvriers et employés vont être appelés à quitter ArcelorMittal Luxembourg dans le cadre d’une réorganisation des sites du pays. Une nécessité, selon Roland Bastian, head of country ArcelorMittal Luxembourg, pour assurer l’avenir de l’entreprise.

L’annonce de la réorganisation d’ArcelorMittal Luxembourg et la perte de 578 emplois ont été ressenties avec une grande violence selon les syndicats. On imagine que l’ambiance doit être tendue sur les différents sites de l’entreprise?

Roland Bastian. – «Il faut préciser que la communication de ce plan a été faite telle qu’elle est prévue. La direction nationale l’a fait connaître au conseil d’administration d’ArcelorMittal Luxembourg, qui est la holding qui chapeaute l’ensemble des employés et ouvriers au Luxembourg. Ensuite, nous avons rencontré les délégations des salariés, comme cela est voulu dans ce cas. Nous sommes évidemment conscients que cette réorganisation est conséquente et que la réduction des effectifs est importante. Nous voulons donc aller vers nos salariés pour communiquer, éviter les rumeurs. Je me rends compte que nombre de personnes se posent des questions quant à leur avenir, et que cela est difficile pour elles. Nous essayons de gérer cela au mieux et demandons aux managers d’être sur le terrain.

Vous êtes-vous donné une échéance pour faire aboutir cette restructuration?

«Il faut maintenant que le processus avance avec les partenaires sociaux et le gouvernement, et que cette première phase soit la plus courte possible. Mais il est illusoire de se fixer un délai. Si on peut influencer certaines choses, on ne peut tout influencer.

Des chiffres ont été communiqués par le ministre du Travail Dan Kersch (LSAP) quant au nombre de préretraites, retraites... Vous les confirmez?

« Ces chiffres viennent de notre entreprise. Mais ce n’est qu’un modèle, des estimations. Ces chiffres n’ont donc jamais été discutés, et donc jamais validés. Nous verrons ce que donnera la réalité par la suite.

Vous évoquiez les incertitudes vécues par le personnel. Quelle est la certitude que vous pouvez leur donner?

«Nous avons à Luxembourg des aciéries et des unités de laminage qui sont de qualité. Nous ne fermerons pas de site.

Les syndicats regrettent que vous n’ayez pas tenu compte de leurs alertes, lancées voici des mois. Que répondez-vous?

«Le chiffre des départs souhaités n’est pas tombé du ciel comme cela. C’est le fruit d’une analyse longue de plusieurs mois. Il fallait avant tout estimer la taille du problème économique, ce qui était complexe dans une situation mouvante. Il n’était donc pas possible d’avancer par étapes, en faisant une annonce à un moment, une autre un peu plus tard. Il n’y avait pas d’alternative à ce que l’on a fait.

Votre plan de réorganisation concernera tous les services de l’entreprise?

«Oui.

Pourquoi annoncer des départs mais aussi 123 engagements?

«C’est assez simple: on va évidemment débattre des préretraites avec les partenaires. On risque alors de voir partir des gens dont les postes vont rester. Il s’agira donc de les remplacer.

Quelles étaient les difficultés rencontrées avant la crise sanitaire par votre secteur?

«Il y en avait plusieurs. Tout d’abord, une surproduction au niveau mondial. La production annuelle d’acier dans le monde est de 2,2 milliards de tonnes, la consommation de 1,7 milliard. Il y a donc 500 millions de tonnes qui peuvent être produites et qui sont de trop. Cela fait qu’il est difficile d’avoir des marges avec une profitabilité. Et seuls les meilleurs peuvent être compétitifs. Ensuite, il y a la taxe américaine de 25% sur les produits en acier, dès la première tonne importée, qui a environ deux ans. 10% de la production du Luxembourg allait aux USA et s’est retrouvée fortement taxée, il faut le savoir. Autre effet: une partie de ce qui entrait aux USA n’y a plus été et a été en partie redirigée vers l’Europe.

Mais il y a eu une réaction européenne

«Oui, mais comme la taxe ne concernait pas l’importation dès la première tonne, mais tout ce qui était en surplus de la moyenne importée au cours des trois années précédentes, cela a été sans effet. Au contraire, l’Europe a même augmenté les quotas d’importation, en juillet dernier encore, en pleine crise: le marché chutait, mais les importations augmentaient.

Une attitude qui est difficile à comprendre: les USA taxent mais l’UE reste très souple

«C’est une approche différente. L’Europe tient à respecter ce qui est prôné par l’Organisation mondiale du commerce. Mais cela a été un manque de soutien à notre secteur.

Ce ne furent pas vos seules difficultés

«Non, il faut aussi évoquer le coût du carbone. En Europe, on a le système des échanges carbone et notre position est de dire qu’a priori nous sommes d’accord avec cela. Il est important de travailler sur la baisse des émissions de carbone, et ArcelorMittal est très actif dans ce domaine et veut des aciers neutres en carbone en 2050. Mais cette volonté n’existe qu’en Europe.

Vous voulez dire que tout le monde ne joue donc pas avec les mêmes règles?

«Et nous demandons, via Eurofer, l’association européenne des producteurs d’acier, un ‘level playing field’ à ce niveau. Il faudrait qu’on applique une taxe sur les importations équivalente à la taxe carbone due par les Européens.

La production a repris en certains endroits. Nous, nous avons du mal à imposer nos prix tandis que ceux des matières premières augmentent. Nous sommes victimes d’un effet ciseaux.
Roland Bastian

Roland Bastian,  head of country,  ArcelorMittal Luxembourg

Reste encore un dernier problème: le prix des matières premières

«En Chine et ailleurs, la sidérurgie a repris son activité, la crise du Covid est passée. Les matières premières, comme la ferraille et le minerai, voient donc leurs prix monter. Dans le même temps, on a du mal à imposer nos prix de vente… Nous sommes donc victimes d’un effet ciseaux et nos marges se réduisent encore.

La crise sanitaire a ensuite été un nouveau coup rude pour votre secteur?

«La construction, qui consomme beaucoup de produits longs comme ceux que nous produisons ici au Luxembourg, a chuté de 25%. Et la reprise sera de longue haleine. Il est difficile d’estimer quand on atteindra les niveaux d’avant la crise. Le télétravail va aussi avoir un impact. Certes, il ne sera pas appliqué comme durant le ‘lockdown’, mais cela va impacter les constructions de surfaces de bureaux. Enfin, l’automobile est en baisse aussi et consomme pour sa part des produits plats.

Pourquoi évoquer la mauvaise santé de la demande en aciers plats alors que vous n’en produisez pas au Luxembourg?

«Notre siège, notre QG, est ici à Luxembourg. Et il y a donc ces répercussions de la situation mondiale au niveau local. Le segment des aciers plats souffre et nous avons à Luxembourg du personnel administratif, au siège, qui est dédié à ce segment. Il est donc aussi concerné par la réorganisation des équipes, même si au Luxembourg aucun acier plat ne sort de nos usines.

Nous voulons améliorer toute l’entreprise dans la gestion des coûts, les process, la commercialisation des produits...
Roland Bastian

Roland Bastian,  head of country,  ArcelorMittal Luxembourg

Mais une reprise économique et industrielle aura lieu?

«Oui, mais nos perspectives montrent qu’on n’atteindra plus les niveaux connus auparavant.

La seule solution est donc de diminuer les effectifs?

«C’est un élément parmi d’autres. Il est évident que cet aspect humain, social, est très visible, douloureux et très sensible, surtout au Luxembourg où la sidérurgie fait partie de l’histoire du pays. Mais il n’y a pas que cela: nous voulons améliorer toute l’entreprise dans une perspective d’économie, via une amélioration de la gestion des coûts, des process, de la commercialisation des produits… Et si on fait bien ce travail, dans sa globalité, sur plusieurs axes, on aura à la fin de cette crise une sidérurgie plus forte avec un avenir devant elle.

La sidérurgie aura donc toujours un avenir au Luxembourg?

«Nous voulons que la sidérurgie ait un avenir au Luxembourg. Nous y croyons, si nous prenons les mesures nécessaires maintenant. Nous avons un plan industriel et une vision stratégique au Luxembourg, avec des idées nouvelles qu’il faudra faire aboutir. Nous restons plus que jamais convaincus qu’il faut faire le double pari de la qualité, car avec du bas de gamme on ne peut pas se défendre, et de l’innovation.»