ENTREPRISES & STRATÉGIES — Commerce

De la rue Glesener aux milliards

Les secrets du fondateur de Grand Frais enfin épluchés



Au 42-44 rue Glesener, une seule chose a changé: pour s’installer à Contern, le groupe a créé quatre sociétés pour accéder aux produits frais de petits producteurs locaux. (Photo: Paperjam)

Au 42-44 rue Glesener, une seule chose a changé: pour s’installer à Contern, le groupe a créé quatre sociétés pour accéder aux produits frais de petits producteurs locaux. (Photo: Paperjam)

Denis Dumont n’a jamais parlé au moindre journaliste. Le fondateur de l’enseigne Grand Frais, qui a ouvert en mars dernier un premier point de vente au Luxembourg, est un orfèvre de l’optimisation fiscale, via la rue Glesener, révèle une enquête inédite de journalistes lyonnais.

L’ironie est un fruit amer. Il aura suffi que le fondateur de Grand Frais cède une grande partie des parts de son bébé né en 1992 et que l’enseigne s’installe à Contern lors de la première semaine du confinement, le 18 mars, pour que… le réacteur nucléaire luxembourgeois de cette success-story française de la grande distribution soit exposé au grand jour.

Car Denis Dumont partage avec les Grecs de Fage la particularité de ne jamais parler à un journaliste. Concentré sur la vente de produits frais, de fruits et légumes, de crémerie, de poisson, de viande et d’épicerie dans des structures qui ressemblent à des halles de marché, cet entrepreneur à succès «travaille avec des producteurs locaux». «Nous ne souhaitons pas communiquer», donnait, pour seule réponse, un mail de la société à la première ouverture de Grand Frais au Luxembourg.

Au 42-44 rue Glesener, entre l’ancien commissariat de police et la médecine du travail, au QG historique du groupe, une seule chose a récemment changé: quatre étiquettes ont été collées sur une plaque dorée qui renseigne sur toutes les structures que contrôle directement ou indirectement M. Dumont: «Le primeur de Contern», «Le primeur de Mersch», «Le fromager de Contern» et «Le fromager de Mersch» donnent une couleur locale à ce premier magasin, mais elles sont toutes les quatre dirigées par le CEO de Grand Frais, Hervé Vallat, et appartiennent aux lyonnaises Prosol Exploitation et Crémerie Exploitation.

Deux indications de Mersch qui semblent dire que le groupe pourrait ouvrir un deuxième magasin plus au nord du pays, sujet sur lequel Grand Frais ne s’est jamais prononcé.

Deux des quatre étiquettes sur le QG du groupe Grand Frais au Luxembourg semblent indiquer un intérêt pour Mersch. (Photo: Shutterstock)

Deux des quatre étiquettes sur le QG du groupe Grand Frais au Luxembourg semblent indiquer un intérêt pour Mersch. (Photo: Shutterstock)

HPL (Luxembourg) et un coup à 1 milliard

Au tournant des années 2000, ce Lyonnais d’origine du nord de la France, exilé sur les bords du lac de Genève depuis qu’il est devenu multimillionnaire, crée ses premières sociétés au Luxembourg (Vrucht Invest, Fruit Invest ou Financière du fruit). En 2010, écrivent les journalistes de Mediacités  dans une inédite enquête fouillée, «c’est sa société HPL qui constitue Prosol SAS, la holding actuelle de Grand Frais en France, et en devient actionnaire».

«Plusieurs sociétés luxembourgeoises liées à la holding Prosol, et dont Denis Dumont est actionnaire, ont reversé des centaines de millions d’euros de dividendes depuis le début des années 2000. Or, en vertu de la directive ‘mère-fille’ qui évite qu’un actionnaire soit imposé deux fois dans l’Union européenne, la France ne taxe pas à la source ces dividendes. De son côté, le Luxembourg ne prélève pas non plus à la source les revenus de résidents étrangers établis dans les pays avec qui il possède une convention fiscale de non double imposition, comme… la Suisse», écrivent-ils.

Le 27 avril 2017, Elia Part, une des sociétés luxembourgeoises de M. Dumont, cède au fonds d’investissement Ardian la totalité des parts qu’elle détient dans le groupe de Grand Frais pour un montant qui dépasse le milliard d’euros . «Cette cession génère alors une plus-value de plus de 880 millions d’euros»… qui partent en partie de Luxembourg vers Green Stone et Trendwell, deux sociétés basées à Hong Kong.

Grand Frais à vendre… à la découpe

Selon l’Agefi, le fonds Ardian aurait même mis 1,4 milliard d’euros sur la table, notamment convaincu par un chiffre d’affaires qui a doublé entre 2015 et 2017 (de 700 millions d’euros à 1,5 milliard d’euros)… et a bien envie de profiter du succès de l’enseigne (+35% par an depuis son rachat) pour se dégager: selon une information parue la semaine dernière , Prosol serait à vendre entre 2,5 et 3 milliards d’euros, probablement pas avant début 2021, parce qu’une autre partie de l’enseigne, l’épicerie Euro Ethnic Foods (qui appartient aux frères Bahadourian, avec lesquels M. Dumont possédait une rarissime Ferrari FXX), est déjà en vente.

Si un investisseur avisé parvenait à récupérer la partie boucherie, développée par Despi et Novoviande, il aurait en main les trois volets d’une chaîne en pleine santé.

La marque surfe sur le recours aux circuits courts et aux produits locaux, explique le CEO de Prosol, Hervé Vallat, au site internet spécialisé dans le commerce LSA , en avril. Il y explique que les 250 magasins ont réalisé un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros et que la crise a dopé la croissance de 30 à 40% en France et en Italie, et de 65% à 100% pour les magasins Fresh, le concept de petits magasins (500m2) pour les petites villes, lancé en 2017.

Habitué à se déplacer en jets, achetés depuis le Luxembourg (LX Jet Company) et revendus depuis deux ans, M. Dumont a réussi à faire de sa marque la marque préférée des Français, devant Decathlon. Mais son esprit est déjà ailleurs: devenu le plus gros actionnaire de la banque italienne Creval (Credito Valtellinese), avec plus de 9% et l’appui du Crédit Agricole, le Français a fait débarquer le CEO pour y installer Luigi Lovaglio.

La banque a quitté la zone rouge des autorités européennes de surveillance, elle a tourné le dos aux prêts à risques pour aller au devant des PME italiennes. Le discret Monsieur Dumont, jamais photographié, rêve d’une deuxième success-story. Un Grand Frais à l’italienne.