Le Concours national d’éloquence Tony Pemmers, organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a eu lieu le 29 juin. 10 jeunes avocats ont eu 8 minutes pour développer une plaidoirie originale, et convaincre le jury.

Demandant autant de verve et de précision que de bons arguments et un vocabulaire ciselé, la plaidoirie est un exercice oratoire subtil. Le , organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a mis en évidence les talents de 10 jeunes membres du Barreau luxembourgeois, le 29 juin.

Dans le jury, figuraient cette année Francis Delaporte (président de la Cour administrative, vice-président de la Cour constitutionnelle et président du jury), la ministre de la Justice  (déi Gréng),  (président de la Cour supérieure de justice),  (founder et executive chairman de Maison Moderne), ainsi que Pierre-Emmanuel Roux (associate chez Wildgen et lauréat de l’édition 2020 du concours).


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Meryem Akboga est avocate au sein de l’Étude Sorel & Martinez de Luxembourg depuis septembre 2020. C’est à Nancy qu’elle a réalisé ses études, avec un master 2 «juriste d’affaires internationales et européennes». À la faculté nancéenne, elle a aussi été chargée d’encadrer des travaux dirigés.

Elles est la lauréate de cette édition du Concours national d’éloquence Tony Pemmers. 

C’est des mains de Sam Tanson, ministre de la Justice, que Meryem Akboga a reçu son Premier prix. (Photo: Simon Verjus/Maison Moderne)

C’est des mains de Sam Tanson, ministre de la Justice, que Meryem Akboga a reçu son Premier prix. (Photo: Simon Verjus/Maison Moderne)

Sa plaidoirie avait pour titre: «L’avocat raconte-t-il des salades?»

«Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les membres du jury. Toi, public.

Je dois commencer par un aveu. La première lecture de mon sujet m’a laissée pour le moins perplexe. Ce n’est pas vraiment le terme avocat, ici, qui m’a posé problème NON! ÇA! Les avocats, je connais!

C’est plutôt le reste de la phrase… Raconter des salades?! Par acquit de conscience, mais aussi pour faire un peu d’histoire, cette expression date du 19e siècle. Il s’agit d’une métaphore. On compare donc une salade, soit un assortiment d’ingrédients se mariant bien entre eux, à un ensemble de ragots qui, accompagnés d’un peu d’humour et de fausses excuses, peuvent passer pour vrais.

Depuis quelques années maintenant, la salade a le vent en poupe, et pour cause! Elle est fraîche, légère et facile à digérer.

Toutefois, ce qu’on lui reproche parfois, c’est d’être un peu trop assaisonnée, donc de ne point montrer toute la vérité.

À l’instar des salades, nous avons donc aussi été condamnés! Persécutés! Accablés! Je dirais même blâmés! Et quand je dis nous, je parle bien évidemment des avocats. Condamnés à la méfiance du peuple, aux a priori, aux jugements, aux fausses idées, même la Conférence du Jeune Barreau se demande si les avocats sont des mythos, en d’autres termes, s’ils racontent des pipeaux.

Pire encore! La littérature nous dépeint comme étant un personnage sombre et avide, ainsi en est-il de Clamence qui, dans ‘La Chute’ de Camus, est l’archétype de l’homme imbu de lui-même, vaniteux, menteur et futile. Les partisans de cette vision du rôle de l’avocat considèrent donc que l’avocat aurait non seulement la possibilité de mentir, mais qu’il en a même le devoir. Croyez-moi, la réalité est bien plus subtile que ces caricatures.

Ceux qui connaissent les avocats, et nous sommes nombreux dans cette salle, savent notre modestie, mais aussi notre rigueur, notre détermination et surtout notre sérieux. Ils le savent, nous travaillons sans relâche! Jour et nuit! Inlassablement! Nous sommes tout simplement des CRACKS! DES BÊTES!

Nous, nous aimons le droit, il ne nous le rend pas toujours, mais nous l’aimons et nous aimons par-dessus tout le contrat. Ainsi, il nous accompagne en toutes circonstances… et tout en restant dans le registre du contrat, je vais te prouver, à toi, public, que dans cette assemblée, nous sommes tous des menteurs et je vais te le prouver en une seule PHRASE, MAIS UNE PHRASE-CLÉ: ‘j’ai lu et j’accepte les conditions générales’.

La romaine vous a plu? Place à la césar! Prenons le film ‘La vie est belle’, le tableau que dépeint ROBERTO BENIGNI où un père et son fils survivent aux camps nazis montre et démontre très bien que, face à certains ennemis, raconter des salades peut vous sauver la vie. (Entre nous, même sans ennemis, soyons honnêtes, on a tous une fois raconté des sornettes).

On dit à ses parents que c’est bien surprenant, qu’on a pourtant passé l’année en travaillant! On dit à ses amis quand on est en retard qu’on ne va pas tarder à arriver au bar, mais en vérité, on est encore en peignoir… 

Au final, qu’a-t-on de différent avec un avocat? L’avocat a-t-il fait le choix de mettre ses salades au service du droit? Entre avocats, on se connaît, on se sent, on sait qu’on ne se comprend que quand on se ment… Mais je vous vois arriver… ne vous méprenez pas! Raconter des salades demande beaucoup de courage, Montaigne disait même que l’avocat est un menteur à gages… Et comme j’ai commencé mon discours par un aveu, je vais continuer sur ma lancée en vous faisant une confidence…

Sachez, cher auditoire, qu’en réalité, c’est le mensonge qui est au service de l’avocat et non l’inverse.

Et si vous n’êtes pas convaincus, laissez-moi vous faire une démonstration sur un exemple concret qui, j’en suis sûre, parlera à tout le monde. Vous connaissez tous JAWAD, JAWAD BENDAOUD, cet homme plus connu sous le nom de JAWAD le logeur de DAESH, qui a été jugé en 2018 pour ‘recel de malfaiteurs’, après avoir mis à disposition un appartement à deux auteurs des attentats du 13 novembre.

D’aucuns le voient bête comme un chou, un véritable monstre! Une personne sans âme et sans cœur!

Mais puisque mon métier est d’assaisonner la vérité, et bien permettez-moi d’être aux petits oignons, d’ajouter mon sel fin et mon poivre du moulin à cette histoire pour vous montrer que les apparences sont parfois trompeuses et que les carottes ne sont pas cuites pour autant! Accrochez-vous bien, chère assemblée, cette démonstration va me demander beaucoup de courage.

Ouvre les yeux public! Jawad n’est autre qu’une cerise sur un gâteau!

C’est un magnat de l’immobilier qui s’est récemment tourné vers le secteur hôtelier et qui s’est laissé dépasser par les événements. Il est vrai que l’homme a sans doute manqué de vigilance dans le choix de ses hôtes et que son projet manquait de clarté. Voyez-vous, chez jury, si Jawad a bien une passion, c’est celle d’aider les autres!

Riche propriétaire immobilier, il a pris conscience bien avant nous tous de la crise du logement et des difficultés que cela pouvait engendrer pour bon nombre de nos concitoyens.

Et face à l’inertie des pouvoirs publics, lui est alors venue une idée… Celle de proposer aux plus démunis des logements confortables où ils pourraient s’établir pour quelques jours, voire quelques nuits. Coluche avait ses Restos du cœur, Jawad voulait ses Logements de la dèche! Vous l’aurez compris, il ne s’agit aucunement de vous raconter des salades, mais bel et bien de métamorphoser une obscurité en transparence ou au contraire de tamiser les lumières un peu trop révélatrices…

Alors! Aujourd’hui! Du haut de mes 1m60! J’affirme avec FERMETÉ que NON! Les avocats ne racontent pas de salades et que nous devons nous battre contre cet abus! Alors face à cette injustice, face à cette vision totalement faussée de l’avocat, face à ce déclin, il faut réagir de toute urgence! Notre ordre est au bord d’un gouffre et seuls nous-mêmes pouvons le sauver!!

Nous, avocats et partisans du contrat, décrétons que le temps du sursaut est arrivé et face aux forces obscures des haters, nous l’annonçons d’ores et déjà, NOUS NE RENONCERONS PAS! NOUS NE CÉDERONS PAS! NOUS NE NOUS RETIRERONS PAS!

Il est temps que chacun d’entre nous assume ses actes!

Cessez d’écouter l’opinion publique qui frappe à la porte de cette salle! Ne vous cachez plus derrière vos robes! Allons mes chers confrères!! Oublions la summa divisio! Oublions nos différences! Et quelles que soient nos écoles doctrinales, quelles que soient nos croyances, nous devons nous unir pour cette cause!

C’est le moment pour notre ordre, pour notre réputation, pour l’honneur de tous les avocats depuis CICÉRON jusqu’à LUTGEN, de réassaisonner notre image!

Je compte ici une centaine de personnes, en présentiel ou à distance, étudiants, avocats, ministre, magistrats, professeurs, fondateur! TOUS! Réunis pour organiser notre riposte.

Je peux sentir ta détermination dans ta posture, la résolution dans ton regard et toute la force de ta conviction!

Arrêtons de mélanger les choux et les carottes et gardons à l’esprit que la connaissance, c’est savoir qu’une tomate est un fruit, mais la sagesse, c’est de ne pas la mettre dans une salade de fruits.

Alors finalement que nos salades soient vosgiennes, luxembourgeoises ou niçoises, nous racontons des salades pour envoyer les coupables au bagne, nous aimons notre travail et c’est comme ça que l’on gagne!»