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Concours national d’éloquence Tony Pemmers

Revivez la plaidoirie de Davoud Hatami



Le Concours national d’éloquence Tony Pemmers, organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a eu lieu le 29 juin. 10 jeunes avocats ont eu 8 minutes pour développer une plaidoirie originale, et convaincre le jury.

Demandant autant de verve et de précision que de bons arguments et un vocabulaire ciselé, la plaidoirie est un exercice oratoire subtil. Le Concours national d’éloquence Tony Pemmers , organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a mis en évidence les talents de 10 jeunes membres du Barreau luxembourgeois, le 29 juin.

Dans le jury, figuraient cette année Francis Delaporte (président de la Cour administrative, vice-président de la Cour constitutionnelle et président du jury), la ministre de la Justice  Sam Tanson  (déi Gréng),  Jean-Claude Wiwinius  (président de la Cour supérieure de justice),  Mike Koedinger (founder et executive chairman de Maison Moderne), ainsi que Pierre-Emmanuel Roux (associate chez Wildgen et lauréat de l’édition 2020 du concours).

Paperjam vous propose de redécouvrir ces plaidoiries, ainsi que les textes des avocats.

Davoud Hatami est associé au sein du cabinet LexField de Luxembourg. Diplômé en droit privé de Panthéon-Assas, il a décroché un master 2 en droit bancaire et financier à l’Université du Maine, avant de suivre les cours complémentaires en droit luxembourgeois avec assermentation en juin 2019. Il est l’un des trois lauréats de ce concours, avec Meryem Akboga et Shabnam Ahani-Kamangar .

Sa plaidoirie avait pour titre: «Le procès du pangolin ou la violation du principe de la présomption d’innocence.»

«Monsieur le Président du jury, mesdames et messieurs membres du jury, chers consœurs & confrères, chère audience digitalisée,

Nous sommes en l’an 451 de notre ère… Les Huns, guerriers redoutables, déferlent en hordes sur l’Europe, et massacrent hommes, femmes et enfants sans merci… Coupable: le terrifiant Attila!

Octobre 1888, Whitechapel, Londres: pour la cinquième fois en l’espace de quelques semaines, le corps sans vie d’une femme est retrouvé au petit matin dans une ruelle sombre et étroite… Son corps porte les marques d’un combat terrible et sordide… Coupable: l’effroyable Jack l’Éventreur!

18 mars 2020, quelque part dans le Grand-Duché: journal de bord de pandémie, 3e jour de confinement… Dehors, le ciel est bleu, le soleil caresse l’air de ses rayons chaleureux, les oiseaux chantent, joyeux… mais, mais derrière cette apparence de plénitude, se cache une réalité insoutenable: la connexion wi-fi est instable et Netflix n’arrive plus à se lancer… le glacier Bargello est fermé, le verre en terrasse au Paname annulé… Coupable: l’abominable pangolin! (pause)

D’Attila au pangolin, chaque époque à ses ennemis publics; mais qui sont-ils réellement, et surtout, pourquoi ont-ils été jetés à l’opprobre populaire, sans même parfois avoir eu la chance de clamer leur innocence?

Chère audience, j’appelle aujourd’hui à la barre le pangolin, notre suspect du jour, déjà présumé coupable par certains d’avoir été la cause de la pandémie actuelle. (signe vers l’assemblée, appelle le pangolin sur la scène)

Pangolin, qui es-tu, et que nous veux-tu?  

Commençons par une description physique du suspect.

Le pangolin fait partie de la famille des mammifères pholidotes. Son nom vient du malais pengguling qui signifie «enrouleur». Le biologiste et éthologue français émérite, le Dr Pierre Desproges, l’a défini dans son Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis comme, je cite «un artichaut à l’envers avec des pattes, prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser que le ridicule ne tue pas!».

En effet comme l’endive, la tête du pangolin est étroite et allongée. Les pattes, courtes, se terminent par cinq doigts griffus. Concernant le corps du pangolin, certains d’entre nous repenseront ici avec tendresse à notre adolescence où nos visages pouvaient témoigner d’une certaine ode à la nature… et à la floraison printanière: le pangolin est en effet le seul mammifère recouvert d’écailles, entre lesquelles poussent quelques poils! Mais la comparaison ne s’arrête pas là, car le pangolin, à l’image de cet adolescent à la fois émoustillé et explorateur lors de sa première soirée slow, présente une langue très longue et collante, très utile pour aspirer les fourmis sur son passage. 

Le suspect maintenant identifié, continuons avec son profil psychologique.

Derrière cette armure d’écailles et d’épines le protégeant des fourmis les plus féroces, on découvre un animal rongé par le stress. Petit colosse aux pattes d’argile, de nature calme et pacifique, le pangolin est très sensible aux émotions fortes. Le stress peut ainsi lui générer des conséquences graves telles que des ulcères gastriques, voire même des pneumonies. À l’état sauvage, les jeunes pangolins trouvent néanmoins du réconfort auprès de leur mère. Mais en captivité – ou sur un marché –, il se révèle quasiment impossible de maintenir les pauvres petits pangolins en vie plus de quelques mois…

Mammifère bipède comme nous, être fragile en proie à ses émotions comme nous, le pangolin est-il finalement si différent de nous?

Pangolin, pourquoi t’accuse-t-on véritablement?

Pour répondre à cette question, il faut revenir au principe même de la présomption d’innocence et à sa justification.

La présomption d’innocence fait l’objet d’une multitude de consécrations nationales comme supranationales. À titre d’exemple, la Convention européenne des droits de l’Homme la définit en ces termes: «Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie.»

Certes, la présomption d’innocence n’est point un principe absolu. En effet, il peut exister une présomption de culpabilité. En droit français par exemple, est réputé commettre le délit de proxénétisme, l’individu qui ayant un train de vie élevé, n’a, d’une part, pas les ressources pour le justifier, et d’autre part, qui cohabite avec personne se livrant à une activité de prostitution. Les pangolins bien nourris et paresseux vivant avec une pangoline coquine sont donc prévenus!

Mais au-delà de ces cas particuliers, la présomption d’innocence est une pierre angulaire de tout procès pénal équitable dont l’application permet cette phase d’instruction, au cours de laquelle on examine les faits à charge et à décharge et l’on confronte les preuves réunies. Elle est comme cette digue robuste protégeant celui que le flot grondant de nos émotions a déjà érigé en coupable parfait. Ainsi, la présomption d’innocence permet de faire taire les passions pour nous concentrer sur les causes véritables.

 Afin d’illustrer mon propos, laissez-moi vous rapporter le récit de la rencontre entre Alexandre, futur roi de Macédoine, et son fidèle cheval, Bucéphale.

En ces temps anciens, il était dit qu’aucun homme ne pouvait monter Bucéphale, fougueux destrier, qu’on avait fini par qualifier de méchant. On rapporte que le jeune Alexandre, indifférent à l’accusation des hommes à l’égard de la bête, observa un certain temps cet indomptable cheval, puis finit par découvrir que la pauvre bête était en réalité effrayée par sa propre ombre! Alexandre s’approcha donc de l’animal, le prit par la bride et en tournant son museau vers le soleil, chassa l’ombre et les peurs de Bucéphale, qui se fit alors monter sans difficulté.  

Le philosophe Alain commentera ainsi cet épisode: «Ainsi, l’élève d’Aristote savait déjà que nous n’avons aucune puissance sur les passions tant que nous n’en connaissons pas les vraies causes.»

Nous voyons donc que la cause véritable est toujours l’épine enfoncée en nous qui nous pique et nous fait avoir telle ou telle réaction. Et lorsque ces épines nous chatouillent, alors notre premier mouvement est d’aller en attribuer la cause à autrui, sans traiter notre mal intérieur. Par exemple, avez-vous déjà remarqué que ce sont souvent les personnes les plus anxieuses qui se plaignent de ce même défaut quand elles le voient chez autrui? Le pangolin n’est-il pas finalement celui qui nous ressemble tant qu’il nous reflète nos propres imperfections en faisant de nous les Narcisse des temps modernes? Chère audience, je vous le demande: ne sommes-nous pas chacun le pangolin de quelqu’un? Alors, oui, dans ce cas, le pangolin est coupable, mais coupable d’être enfoui, enroulé en chacun de nous!

Conclusion.

Chère audience, je le prononce ici solennellement devant vous: la présomption d’innocence aura gagné et dans une dimension bien plus grande que le droit, lorsque nous l’aurons intégré en nous et aurons réussi à détecter ces multiples pangolins que nous croisons chaque jour dans notre vie quotidienne, comme le pangolin qui se cache, enroulé en nous-mêmes: à ce moment, le pangolin et ses épines cessera d’être vu comme le porteur du virus pour redevenir le totem guérisseur qu’il a été, autrefois.

Mais chère audience… je vous vois hausser le sourcil avec circonspection: c’est pourquoi je vous dis: n’ayez crainte! Cette transformation intérieure n’est pas hors de portée, car nous connaissons tous cette vérité au fond de nous… Oui,  nous savons tous depuis le début que le pauvre pangolin est innocent, qu’il n’est que la victime de nos préjugés et raccourcis de pensée, de notre incapacité à nous mettre à la place d’autrui, autrui qui est un voisin, un collègue, un frère d’un autre continent, un pangolin même!… Ainsi, à condition de faire preuve de sincérité, de tolérance et d’esprit de recherche véritable, on se rend compte finalement que le véritable coupable, ce n’est pas le pangolin… c’est les Chinois!!»