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Concours national d’éloquence Tony Pemmers

Revivez la plaidoirie d’Anthony Winkel



Le Concours national d’éloquence Tony Pemmers organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a eu lieu le 29 juin. 10 jeunes avocats ont eu 8 minutes pour développer une plaidoirie originale, et convaincre le jury.

Demandant autant de verve et de précision que de bons arguments et un vocabulaire ciselé, la plaidoirie est un exercice oratoire subtil. Le Concours national d’éloquence Tony Pemmers organisé par la CJBL et le Paperjam + Delano Club, en partenariat avec BGL BNP Paribas, a mis en évidence les talents de dix jeunes membres du Barreau luxembourgeois, le 29 juin.

Dans le jury, figuraient cette année Francis Delaporte (président de la Cour administrative, vice-président de la Cour constitutionnelle et président du jury), la ministre de la Justice  Sam Tanson  (déi Gréng),  Jean-Claude Wiwinius  (président de la Cour supérieure de justice),  Mike Koedinger (founder et executive chairman de Maison Moderne), ainsi que Pierre-Emmanuel Roux (associate chez Wildgen et lauréat de l’édition 2020 du concours).

Paperjam vous propose de redécouvrir ces plaidoiries, ainsi que les textes des avocats.

Anthony Winkel, avocat au sein de l’étude Karp & Choucroun, est licencié en droit de l’entreprise, mais a aussi obtenu un master 1 en droit privé et sciences criminelles, et un master 2 en droit des procédures transfrontalières. Il a suivi les cours complémentaires de droit luxembourgeois en 2019. 

Il a posé cette question subtile: «Sommes-nous la somme de nos expériences?»

«Madame la Ministre, Messieurs les Présidents, Monsieur Koedinger, chers confrères, j’ai aujourd’hui l’honneur d’être en face de vous afin de pouvoir répondre à la question suivante: sommes-nous la somme de nos expériences? Lorsque j’ai parcouru les différents sujets de ce concours, et une fois mon choix effectué, j’ai tout de suite pensé, Madame la Ministre, à cette phrase de votre homologue français, Monsieur Éric Dupond-Moretti, qui, dans son ouvrage intitulé ‘Directs du droit’, déclarait que nous étions tous et toutes ‘le fruit de notre histoire’. Le fruit, la somme. L’histoire, les expériences. Ces différents mots sont bien similaires, vous en conviendrez.

Si je devais répondre d’une façon générale à cette question, je vous dirais ‘oui, mais’. Si je devais répondre de façon personnelle, alors je vous dirais simplement oui. Oui, nous sommes toujours la somme de nos expériences. Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, même si cette somme défie toute la logique mathématique en tenant compte des expériences positives, mais aussi et surtout, des expériences négatives.

Tout dépend simplement de si nous décidons de subir ou alors de vivre nos expériences. En effet, il y a, d’une part, une catégorie de personnes qui, que l’expérience soit positive ou négative, décidera de s’abandonner, de rester totalement passive sans se soustraire à l’événement qui survient. L’expérience passe devant eux sans qu’ils ne la retiennent ou sans qu’ils n’essaient de l’effacer. Cela peut être le cas, par exemple, des personnes venant d’un milieu social défavorisé, marginalisé, dont la scolarité n’est pas une réussite et à qui on ne tâche pas de donner le goût de s’en sortir.

Ils finiront pour la plupart, soit dans le meilleur des cas, par accepter un emploi pour lequel des capacités intellectuelles ne sont pas requises ou alors dans le pire des cas, sombreront dans la délinquance. Mais cela peut être également le cas des personnes qui, dès leur naissance, ont tout obtenu sans le moindre effort, et pour lesquels on n’a jamais fait en sorte de les rendre autonomes. Dans le meilleur des cas, ils continueront à vivre leur vie de façon détachée, dilettante, de manière totalement épicurienne. Dans le pire des cas, ils seront tôt ou tard confrontés à des épreuves devant lesquelles ils se retrouveront démunis.

D’autre part, il y a une catégorie de personnes qui, peu importe l’expérience qui se présente devant eux, décideront de la vivre, de l’affronter. C’est souvent le cas des personnes qui n’étaient pas prédestinées à la base à exercer telle profession ou alors à rencontrer telle personne, mais qui, par leur abnégation et leur volonté d’appréhender chaque expérience, ont décidé de ne pas se résoudre à un quelconque fatalisme. Ce qui peut les décider à vivre ces expériences se divise en trois composantes, à savoir la volonté, l’éducation et l’amour.

La volonté de se sortir de sa condition, de déjouer le destin, la volonté d’appréhender ces expériences pour en sortir encore plus fort et devenir une meilleure somme. L’éducation que vont nous donner nos parents, un maître d’école ou encore un maître à penser pour nous ouvrir à une expérience enrichissante et ayant pour résultat une meilleure somme de nous-même.

Comme l’écrit Victor Hugo dans ‘Les Misérables’: ‘Il n’y a pas de mauvais homme, il n’y a pas de mauvaise graine, il n’y a que de mauvais cultivateurs.’ Enfin l’amour, l’amour que l’on reçoit, l’amour que l’on donne, mais surtout l’amour que l’on ressent, pour quelque chose ou pour quelqu’un. Cet amour résultant d’une expérience qui nous permet de devenir une meilleure somme. Car comme l’a écrit Saint-Exupéry: ‘Avec beaucoup d’amour, l’homme peut tout.’

Je vous ai, au début de mon discours, dit que nous pouvons répondre à cette question par ‘Oui, mais’, car effectivement, nous sommes tous et toutes la somme de nos expériences, ceux qui n’en sont pas la somme concernent les personnes qui décident de se soustraire à ces expériences, qui tentent de les oublier, de les effacer totalement de leur mémoire et de leur vie. Ces personnes seront, au final, un puzzle à qui il manque une ou plusieurs pièces, et ne pourront jamais être totalement complètes et donc être cette véritable somme.  

Alors oui, je vous assène depuis tout à l’heure des leçons de vie, et je m’en excuse, car avec ma faible expérience, on pourrait me taxer de différents qualificatifs fort peu flatteurs. C’est pourquoi, avec les quelques minutes qui me restent, j’aimerais illustrer la réponse à cette question d’un simple exemple. Bien sûr, j’aurais pu en trouver certainement un plus connu, mais je pense que celui-ci sera plus parlant. C’est l’histoire d’un petit garçon né avec un père qui n’était plus là à la naissance et avec une mère qui avait deux emplois en même temps pour pouvoir l’élever.

À l’âge de 5 ans, le petit garçon fut renversé par une voiture, il passa plusieurs semaines dans un coma profond, avec aucune certitude de pouvoir s’en sortir. Il s’en sortit, mais dû réapprendre pendant de longues semaines à se tenir droit, à marcher et à faire les gestes les plus anodins sans l’utilisation de sa chaise roulante. À l’école et au collège, il fut désigné souffre-douleur des autres élèves. Pas une semaine ne se passait sans que le petit garçon ne se fasse frapper, insulter, ou ostraciser. Ses seuls amis jusqu’à l’université étaient les plus grands auteurs de la littérature française. Son quotidien ressemblait à ces formations d’équipes de foot lors des récréations à l’école primaire. Il était toujours le dernier choisi, par dépit, car il fallait que les deux équipes soient au même nombre.

Du côté des études, nous ne pouvons pas dire que c’était la panacée, il atteignait à peine la moyenne et avait des bulletins scolaires qui n’incitaient guère à l’optimisme. Pourtant, il put, à force de caractère et ayant décidé de vivre toutes ses expériences négatives, atteindre l’université.

Une fois en faculté de droit, il se découvre pour la première fois des amis, mais également un monde dans lequel il n’arrive pas à se fondre, trop loin de tout ce qu’il a pu connaître jusqu’à présent. Il connaît une année d’échec et, ayant décidé de subir cette expérience négative, sombre dans divers excès.

Voyant qu’il y laisse sa future carrière et peut-être sa vie, il décide de vivre ces nouvelles expériences négatives et alors plus rien ne l’arrêtera jusqu’à l’obtention de son diplôme final.

Il connaît à nouveau la dérive, décide de vivre ses expériences et la somme de tout cela est qu’il finit avocat et se trouve devant vous aujourd’hui.

Tout cela pour vous dire que l’on subisse ou que l’on vive nos expériences tant positives que négatives, on en est toujours la somme et que cette somme aujourd’hui, c’est la fierté de pouvoir être devant vous, même si au départ la vie nous donne autant de chances d’avoir cette somme que Franck Ribéry devenir prix Nobel de littérature ou le Luxembourg remporter la Coupe d’Europe de football.

Il est un adage qui dit que toute expérience est bonne à prendre, mais je dirais surtout que toute expérience est bonne à apprendre.

Alors, je ne sais pas quelle sera la somme de cette expérience d’aujourd’hui. Peut-être allez-vous décider de m’emmener à Montréal pour manger du sirop d’érable sur des pancakes, ou à l’inverse allez-vous trouver mon discours totalement en marge des autres et je n’aurai qu’à me consoler avec de la pâte à tartiner chez moi.

Mais, quel que soit ce que vous décidez et qui nuira forcément à mon régime, sachez en tout cas que j’étais très heureux de pouvoir partager ces quelques minutes en votre compagnie.»