PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Big Brother is watching you

La fin de la vie privée



jean-francois_jacquet_-_chief_investment_officer_kbl_luxembourg.jpg

Jean-François Jacquet, CIO de KBL Luxembourg. (Photo: KBL epb)

De la vidéosurveillance aux moteurs de recherche, la fin de la vie privée est-elle le prix inévitable à payer pour le progrès technologique? Jean-François Jacquet, chief investment officer au sein de KBL, exprime ses interrogations et ses inquiétudes.

Pauvre George Orwell. Il y a 70 ans, lorsque l’écrivain britannique publia son célèbre roman dystopique, le public fut stupéfait par sa vision effrayante d’un futur État totalitaire mondial.

Jadis qualifié de prophétique, «1984» a été rattrapé par la réalité. 

Aujourd’hui, nous attachons globalement peu d’importance à la surveillance de masse, saluant d’un clin d’œil les centaines de millions de caméras de vidéosurveillance actuellement en service à travers le monde, dont plus de 170 millions pour la Chine à elle seule. 

Parallèlement, malgré une législation qui affirme le contraire, la collecte de données individuelles de plus en plus détaillées ne semble pas non plus nous déranger outre mesure. 

La fin de la vie privée semble être un prix minime à payer pour se sentir plus en sécurité, sans parler de la possibilité d’effectuer des achats en ligne n’importe où, n’importe quand, via des applications qui se souviennent de notre tour de taille et savent que nous préférons le bleu au noir.

La nation la plus peuplée au monde compte bâtir un secteur national de l’intelligence artificielle de 150 milliards de dollars d’ici 2030.

Jean-François Jacquet, CIO, KBL Luxembourg

En Chine, les caméras de vidéosurveillance installées à chaque coin de rue sont dotées de logiciels avancés de reconnaissance faciale, dont certains permettent d’identifier les personnes en fonction de leur façon de marcher ou de leur silhouette. 

La nation la plus peuplée au monde compte bâtir un secteur national de l’intelligence artificielle de 150 milliards de dollars d’ici 2030 dans le cadre d’un vaste «système de crédit social», dans lequel chaque individu sera classé selon un «score social». 

Si cela peut sembler inconcevable et incroyablement orwellien pour nous, Occidentaux, détrompez-vous. Ou, en tout cas, regardez les choses différemment.

Prenez l’exemple de Facebook, qui connut sa première vague de réactions négatives de la part des consommateurs en 2006 lorsqu’il lança son «fil d’actualité», la première d’une longue série de conflits avec les utilisateurs et les organismes de réglementation sur des questions comme la vente de données privées à des tiers, le vol massif de données non déclaré, l’ingérence étrangère dans les processus électoraux ou encore les tentatives de manipulation mentale. 

Le volume de données collectées par Facebook est dérisoire comparé à celui de Google, qui mémorise votre historique de recherche sur tous vos appareils et crée des profils individuels (vendus à des annonceurs) en fonction de votre lieu, sexe, âge, orientation politique, carrière, situation de famille, ainsi que de vos loisirs, intérêts et revenus.

Nous sommes tous suivis et localisés, observés et identifiés.

Jean-François Jacquet, CIO, KBL Luxembourg

Si la fin de la vie privée semble inévitable, un facteur mérite d’être souligné: l’essor de l’investissement durable, responsable et à impact social (ISR). Fin 2017, un dollar sur quatre (soit 12.000 milliards de dollars) était investi aux États-Unis dans le cadre d’une stratégie ISR.

À une époque où l’investissement socialement responsable est plus important que jamais, la croissance à long terme des secteurs qui portent atteinte aux libertés individuelles pourrait, un jour, être compromise. 

Toutefois, pour l’heure, rien ne semble indiquer que le vent va tourner. Nous sommes tous suivis et localisés, observés et identifiés, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, d’une manière que même George Orwell aurait trouvée inimaginable.