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Exposition

Designers luxembourgeois engagés



Le NON de Jean-Christophe Massinon, créé en 2002, garde une résonance actuelle.  (Photo: Olivier Minaire)

Le NON de Jean-Christophe Massinon, créé en 2002, garde une résonance actuelle. (Photo: Olivier Minaire)

Dans le cadre de l’exposition Resolute – Design Changes, plusieurs designers luxembourgeois ont répondu à l’appel de Design Friends. Preuve que le design engagé n’a pas de frontières.

Présentée initialement dans le cadre du Graphic Design Festival de Breda, l’exposition Resolute - Design Changes explore l’état actuel de la responsabilité sociale assumée par les graphistes.

Pour faire écho à cette exposition internationale, l’association Design Friends, qui fête cette année ses cinq ans, a lancé un appel à participation avec des projets de communication et design engagés, militants, inspirants… «Nous avons reçu une quinzaine de projets et le jury en a retenu six», détaille Nadine Clemens, présidente de l’association.

Une des salles du rez-de-chaussée du Casino Luxembourg leur est réservée et fait le pendant à l’exposition internationale. Cette partie s’ouvre sur un projet ajouté par Design Friends et datant de 2002. Il s’agit du célèbre «NON» de Jean-Christophe Massinon dont le O barré d’une mèche frontale et d’une moustache brune est sans équivoque. Pour mémoire, l’artiste (décédé en 2011) avait réalisé ce logo-manifeste pour dénoncer la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles en France.

«À cette époque, les réseaux sociaux étaient moins développés et réactifs qu’aujourd’hui. Pourtant ce logo a été reproduit partout. C’est d’ailleurs ce qui a permis à Marie-Claude Beaud (à l’époque directrice du Mudam qui n’était pas encore ouvert, ndlr) de faire connaissance avec l’artiste, à qui elle confia plusieurs projets», détaille Nadine Clemens.

Cette œuvre entre d’évidence dans le propos de l’exposition: «Les graphistes cherchent, par leur travail, des façons de répondre aux problématiques qu’ils rencontrent. Ils ne conçoivent plus leur travail comme l’application d’un cadre donné, mais comme une médiation entre différents acteurs. Ils s’approprient les nouvelles technologies et autres moyens de communication afin de faire bouger les choses et attiser les consciences», explique Dennis Elbers, commissaire de l’exposition internationale dans une interview à Paperjam. Aujourd’hui d’ailleurs, l’association qui gère l’œuvre de Jean-Christophe Massinon a réactualisé le NON en lui posant une mèche blonde…

C’est (vraiment) moche

Particulièrement incisif, le projet de Laurent Daubach, «C moche», est à découvrir sur une tablette dans l’exposition ou sur internet. Il s’agit d’un répertoire imagé de l’espace urbain, recensant «ce qui est vraiment trop moche et qui dénote un mauvais goût avéré». Une série non négligeable de portes de maison aux motifs douteux, de couleurs de façades improbables, de mises en scène de la nature totalement ratées, de ronds-points aménagés, d’objets décoratifs incongrus et, bien sûr, de vases surdimensionnés (à la Cité judiciaire pour ne pas en dire plus).

L’internaute peur naviguer au gré des régions, des types de mochetés, du degré de «mochitude». Il peut aussi ajouter ses trouvailles sur la page Facebook et se procurer des autocollants dénonciateurs à apposer «là où ça fait mal». Un projet un rien potache qui ferait sourire s’il ne mettait pas le doigt sur une globale inculture du bâti tant public que privé.

Le ministère du bonheur

On repérera ensuite plusieurs projets luxembourgeois qui abordent des thématiques très variées. Isabelle Mattern, à peine sortie de la prestigieuse Saint Martins School de Londres, demande à chacun de s’engager avec son «Do something manifesto» où elle joue sur une typographie en majuscule (comme un cri) et complète le dispositif avec une bande-son, lançant le même appel.

Social Matter a mis au point un manuel d’utilisation de l’outillage à l’usage des détenus de Givenich qui travaillent à l’atelier de menuiserie. Au-delà de son aspect pratique, il contribue à la réinsertion professionnelle de ces personnes.

Les 26 éditions du magazine indépendant Queesch, sous la direction artistique de Patrick Hallé, montrent la vitalité et la créativité d’une contreculture biberonnée aux fanzines. Beaucoup d’inventivité et d’audace graphiques, une bonne dose d’humour et d’irrévérence et une touche DIY bien sympathique.

Reza Kianpour a pris l’intitulé de l’appel au pied de la lettre et réalise un travail très graphique où, sur un même support, il donne deux versions d’une phrase: «Design changes the way we look at society. Our society changes the way we look at design.» Selon le point de vue, le regard change, comme l’opinion de chacun peut être réévaluée selon le contexte.

Enfin, le travail le plus ambitieux est sans doute celui que Gina Schöler et Daniel Clarens ont réalisé pour leur travail de fin d’études (ils ont d’ailleurs obtenu une mention «excellent»). Se basant sur l’indice du Bonheur national brut (BNB) mis en place au Royaume du Bhoutan, ils ont réalisé une vaste campagne médiatique multimédia: interview de politiciens, experts, acteurs et citoyens, appels à participation, journées d’activité et création d’un ministère du Bonheur et du Bien-être. L’exposition documente l’ensemble du projet et propose quelques pistes sous forme de jeu de cartes. «Sois sympa avec la caissière du supermarché», intimait celle que nous avons pioché… Ce sera fait!

Jusqu'au 19 avril au Casino Luxembourg