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Relocalisation: plus facile à dire qu’à faire



René Winkin: «Ce ne serait pas rentable de produire à grande échelle au Luxembourg pour fournir le marché national, trop petit. Dans une logique industrielle, nous n’avons pas d’autre choix que de nous fier au bon fonctionnement du marché intérieur européen.» (Photo: Matic Zorman/Archives Paperjam)

René Winkin: «Ce ne serait pas rentable de produire à grande échelle au Luxembourg pour fournir le marché national, trop petit. Dans une logique industrielle, nous n’avons pas d’autre choix que de nous fier au bon fonctionnement du marché intérieur européen.» (Photo: Matic Zorman/Archives Paperjam)

Rapatrier les productions essentielles pour ne plus dépendre de l’étranger... Tout le monde en parle depuis la crise du Covid-19. À l’échelle luxembourgeoise, cela semble compliqué. Une relocalisation européenne peut s’envisager, si le marché intérieur fonctionne correctement.

Masques, gel hydroalcoolique, gants… L’énorme demande pendant la crise du Covid-19 a fait bondir leurs prix, et dans beaucoup de pays, on a craint la pénurie. Pour éviter de telles situations dans le futur, un mot revient sur plusieurs lèvres: «relocalisation».

Une revendication que porte Danielle Becker-Bauer, vice-présidente du Syndicat des pharmaciens luxembourgeois (SPL): «Le pays doit être moins dépendant de ses voisins.» Cette pharmacienne fait état de ruptures de stock régulières chaque année sur des médicaments qu’elle reçoit, pour la majorité, d’autres pays.

Entre 60 et 80% des principes actifs produits en quantité dans le monde viennent d’Asie, selon des chiffres fournis par le Leem, syndicat français des entreprises du médicament. Au Luxembourg, Danielle Becker-Bauer imagine qu’«il faudrait créer un groupe de travail avec les grossistes, les pharmaciens et le gouvernement pour évaluer la situation». 

Alain de Bourcy, président du SPL, relativise: «Il y a des pénuries normales, temporaires, qui durent entre une semaine et un mois. C’est un gros problème partout en Europe, mais il est gérable, et il n’a pas augmenté avec le Covid-19. Par exemple, quand il y a une irrégularité sur un produit, tout est mis en quarantaine, et nous devons attendre plusieurs mois la prochaine commande.»

Il faut avoir des stocks nationaux. Ce sont des produits qui périment lentement. On peut les faire produire au prix le plus bas en Asie, quitte à en jeter une partie non utilisée au bout de 10 ans. Cela revient à payer un contrat d’assurance.

Alain de Bourcy,  président du Syndicat des pharmaciens luxembourgeois

Pour y remédier, le gouvernement réfléchissait déjà, avant la crise, à la création d’une agence nationale du médicament pour aider à la régulation des stocks . Le pharmacien a connu, comme beaucoup, des difficultés à se fournir en équipements de protection individuelle pendant la crise. Ces derniers proviennent eux aussi, en majorité, «de l’Extrême-­Orient», selon lui.

Les prix des masques, gants ou du gel hydro­alcoolique ont plus que doublé . Par exemple, il achète 19 euros la boîte de 100 gants aujourd’hui, contre 9 euros fin 2019. Mais Alain de Bourcy ne croit guère pour autant à la relocalisation. «Le Luxem­bourg n’est pas un pays producteur de médicaments. Il n’y a pas d’industrie productive», explique-t-il. Et puis, cela ne vaudrait pas forcément le coup: «Si on relocalise, on augmente les prix de production. La main-d’œuvre européenne coûte plus cher qu’en Asie.»

Sa solution: «Il faut avoir des stocks nationaux. Ce sont des produits qui périment lentement. On peut les faire produire au prix le plus bas en Asie, quitte à en jeter une partie non utilisée au bout de 10 ans. Cela revient à payer un contrat d’assurance.»

L’«early access» pour attirer les industries pharmaceutiques

Même si les principes actifs viennent majoritairement d’Asie, l’industrie pharmaceutique européenne garde un poids économique important. Selon le Leem, qui s’appuie sur une étude de l’IQVIA (multinationale américaine au service des industries de la santé), les États-Unis représentaient 45% du marché mondial des médicaments en 2018.

Viennent ensuite les principaux producteurs européens: l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne, qui réalisent 15,7% de parts de marché. Puis le Japon, à 7,1%, et la Chine et le Brésil, à 10,4%. Des différences qui peuvent s’expliquer par le fait que les produits à plus haute valeur ajoutée sont fabriqués dans les pays avec les plus grandes parts de marché.

Nous n’avons pas intérêt à dépendre d’un seul pays, mais à diviser les fournisseurs pour diviser les risques de pénurie.

Reginald Decraene,  administrateur,  Association pharmaceutique luxembourgeoise

«Il ne faut pas croire que tout est fabriqué en Inde», appuie Reginald Decraene, l’un des administrateurs de l’Association pharmaceutique luxembourgeoise (APL), également directeur général de l’entreprise pharmaceutique Pfizer Luxem­bourg. Des voisins comme la Belgique se sont par exemple spécialisés dans la production de vaccins. Il admet: «Nous n’avons pas intérêt à dépendre d’un seul pays, mais à diviser les fournisseurs pour diviser les risques de pénurie.»

Celles-ci restent gérables dans le pays, d’après lui. Relocaliser la production d’équipements de protection individuelle ne semble pas être une nécessité, bien qu’il y voie un intérêt économique concernant les médicaments: «C’est une industrie à forte valeur ajoutée», affirme-t-il.

Pour attirer les entreprises, le Luxembourg devrait, d’après lui, développer une politique d’early access. Ce modèle, en place dans des pays voisins comme la France, permet, dans certains cas, d’utiliser des médicaments expérimentaux avant leur autorisation de mise sur le marché. Il s’agit notamment de ceux utilisés pour des pathologies graves.

Un marché national trop petit

Au-delà des médicaments, relocaliser peut s’appliquer à toutes les industries. «S’il fallait rapatrier toutes les productions essentielles au Luxembourg, on ne pourrait pas tout lister», prévient d’emblée René Winkin , directeur de la Fedil, fédération des entreprises industrielles luxembourgeoises. «Ce ne serait pas rentable de produire à grande échelle au Luxembourg pour fournir le marché national, trop petit. Dans une logique industrielle, nous n’avons pas d’autre choix que de nous fier au bon fonctionnement du marché intérieur européen.»

Problème: on l’a bien vu pendant la crise, beaucoup de pays ont décidé de préempter le matériel stratégique dont ils disposaient sur leur territoire et de fermer leurs frontières. «Le premier devoir est de rétablir le marché intérieur européen et de faire en sorte que, même en période de crise, on ne revienne pas au protectionnisme», alerte René Winkin. C’est à l’échelle continentale, selon lui, que la question de la relocalisation peut faire sens. «En Europe, on a peut-être un peu trop délaissé l’industrie par moment», constate-t-il.

La priorité ne revient cependant pas aux fameux équipements de protection individuelle, pour lui. «Quand la demande est multipliée par 10, peu importe où se trouve la production, si vous n’avez pas constitué de stocks énormes, vous aurez du mal à suivre», raisonne-t-il. Et cons­truire une usine pour qu’elle ne tourne à 100% qu’en cas d’urgence n’aurait pas grand intérêt. Par ailleurs, si tout le monde se mettait à relocaliser, «nos usines qui exportent et qui ont été sollicitées pendant la crise souffriraient également». Une relocalisation à outrance marquerait surtout «un retour en arrière par rapport à la globalisation, où les pays se sont spécialisés selon leurs avantages productifs. Il y aurait peut-être quelques avantages, mais aussi beaucoup de pertes d’efficacité», estime-t-il.

Il faut réfléchir à comment l’Europe peut faire en termes de législation pour que cela se développe ici plutôt qu’en Chine ou aux États-Unis, comme c’est déjà le cas.
René Winkin

René Winkin,  directeur de la Fedil

René Winkin préfère regarder vers l’avenir. «Une activité qui peut devenir importante et stratégique, c’est l’intelligence artificielle, se projette-t-il. Il faut réfléchir à comment l’Europe peut faire en termes de législation pour que cela se développe ici plutôt qu’en Chine ou aux États-Unis, comme c’est déjà le cas. Sinon, peut-être que dans 10 ans, on dira que les politiques de protection des données, par exemple, étaient trop restrictives pour faire de la recherche dans l’Union européenne, et qu’elle a donc été faite ailleurs.»

Il regrette aussi les règles européennes, qui ont rendu difficile la création de champions industriels européens. La Commission européenne a par exemple rejeté la fusion entre Alstom et Siemens sur le marché des systèmes de signalisation et des trains à très grande vitesse, afin de préserver la bonne concurrence sur le marché pour les consommateurs. «Avec de telles décisions, difficile de concurrencer de grands acteurs asiatiques et américains. Nous risquons d’être à la merci de l’importation», s’inquiète-t-il.

Subventionner l’innovation luxembourgeoise

Même si tout produire au Grand-Duché est impossible, le ministère de l’Économie réfléchit toutefois à la relocalisation de certaines productions. «C’est difficile d’avoir une approche luxembourgeoise. Il faudrait une approche européenne, confirme-t-on au ministère. Il faut que l’autonomie stratégique puisse s’assurer en Europe avec un marché intérieur opérationnel.»

Pour développer cette production au Grand-Duché, le Luxem­bourg a mis en place deux régimes d’aides pour les entreprises de l’industrie et de l’artisanat. Une aide en faveur des projets de recherche et développement liés à la lutte contre le Covid-19 et une aide à l’investissement en faveur de produits pertinents pour la lutte contre le Covid-19. Elles concernent la recherche de vaccins et médicaments, mais aussi de dispositifs médicaux, d’innovations de procédés pour une fabrication efficiente des produits nécessaires, ou encore la création d’outils de collecte de données.

Nous n’avons pas attendu la crise pour inviter les entreprises à s’installer au Luxembourg.

ministère de l’Économie

Les subventions consistent en une prise en charge à 100% des coûts pour les projets de recherche fondamentale et à 80% pour la recherche industrielle ou le développement expérimental. Une enveloppe de 30 millions d’euros y est dédiée. Instaurées d’urgence le 8 avril par un règlement grand-ducal, un projet de loi vise à les prolonger au-delà de l’état de crise et jusqu’à la fin de l’année. Plus d’une quarantaine d’entreprises ont déjà postulé.

Le gouvernement et ­Lux­in­­no­vation ont aussi sélectionné 15 start-up innovantes pour lutter contre le Covid-19 . Leurs solutions visent à gérer les finances des petites entreprises en temps de crise (A352), créer des files d’attente virtuelles pour respecter les distances de sécurité (Shawbe), ou encore former le personnel soignant en réalité virtuelle (Virtual Rangers).

«Nous n’avons pas attendu la crise pour inviter les entreprises à s’installer au Luxembourg», ajoute le ministère de l’Économie. Il cite le site tradeandinvest.lu, qui liste les avantages économiques du pays. Multiculturel, productif, avec un accès facilité au gouvernement… En espérant que cela incite à produire luxembourgeois, au moins en partie.