POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

En marge de l’hommage à George Floyd

Le racisme au Luxembourg, du tabou à la prise de conscience



La conférence «Being Black in Luxembourg» a suscité une prise de conscience de l’existence du racisme anti-Noirs au Luxembourg, même si les actions concrètes restent timides. (Photo: Maison Moderne/Archives)

La conférence «Being Black in Luxembourg» a suscité une prise de conscience de l’existence du racisme anti-Noirs au Luxembourg, même si les actions concrètes restent timides. (Photo: Maison Moderne/Archives)

La manifestation de solidarité organisée ce vendredi à 14h à Luxembourg a rappelé que le pays n’est pas épargné par le racisme envers les non-Blancs.

Le cas George Floyd et son décès par asphyxie sous le poids de trois policiers a suscité et suscite encore des réactions partout dans le monde. Et a démontré qu’un homme peut perdre la vie pour avoir payé ses cigarettes avec un faux billet de 20 dollars.

«Le choc que ce meurtre a suscité et les émotions exprimées en dehors des États-Unis sont un indicateur du fait que les gens perçoivent bien que cela ne concerne pas seulement les États-Unis», a expliqué à Paperjam Sandrine Gashonga, présidente de l’asbl Lëtz Rise Up qui organise la manifestation de ce vendredi 5 juin, devant l’ambassade des États-Unis à Luxembourg, pour la justice et la solidarité avec les Afro-Américains.

Ce ne sont pas les violences policières en tant que telles qui sont dénoncées, mais le racisme systémique que connaissent les Noirs partout où ils sont minoritaires.

Sandrine Gashonga,  présidente,  Lëtz Rise Up

«Le fait d’être noir a des conséquences partout dans le monde. Ce ne sont pas les violences policières en tant que telles qui sont dénoncées, mais le racisme systémique que connaissent les Noirs partout dans le monde où ils sont minoritaires.» Car «les violences policières structurelles dirigées en majorité contre les Noirs aux États-Unis traduisent un racisme qui touche tous les autres domaines de la société: santé, éducation, logement, emploi…».

La réalité d’un «racisme structurel» qui passait auparavant sous le radar a éclaté au grand jour après la publication par l’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA) d’une grande enquête «Being Black in the EU» . Avec des statistiques édifiantes en matière de discrimination: 7 personnes sur 10 disent avoir subi au moins un acte de discrimination au Luxembourg au cours des cinq dernières années, contre 4 sur 10 en moyenne dans l’UE – le pire score de l’UE.

Et la moitié des sondés rapportent également des faits de harcèlement à connotation raciste sur la même période, contre un tiers au niveau européen.

Des chiffres d’autant plus saisissants que le Centre pour l’égalité de traitement n’enregistrait ces dernières années qu’une vingtaine de dossiers par an concernant des discriminations raciales ou ethniques – 31 sur 155 en 2019, 19 sur 128 en 2017 –, le handicap restant le principal motif de saisine. «L’étude ‘Being Black in the EU’ rapporte des chiffres qui ne sont pas comparables aux nôtres», note Nathalie Morgenthaler, présidente du CET. «Cela signifie peut-être que beaucoup de gens se sont habitués à la situation et ne se manifestent pas.»

La conférence «Being Black in Luxembourg» , organisée par le CET et l’Asti pour mieux comprendre ces «résultats effrayants» selon Mme Morgenthaler, a un peu plus levé le voile sur une réalité longtemps ignorée. «On a entendu les témoignages concernant des remarques déplacées à l’école, de la part de certains élèves, mais aussi de certains enseignants se permettant de dire à une jeune fille qu’elle n’avait rien à faire au lycée classique puisqu’elle ne ferait pas d’études. Cela prouve bien un racisme structurel.»

La conférence ‘Being Black in Luxembourg’ a permis de faire bouger les lignes.

Antonia Ganeto,  Finkapé, Réseau Afrodescendant Luxembourg

Des témoignages issus de la thèse rédigée par Mirlene Fonseca Monteiro et qui battent en brèche l’image d’une société luxembourgeoise accueillante et bienveillante envers les étrangers, qui représentent 47% des résidents. Toutefois, la ministre de l’Intégration, Corinne Cahen (DP), se disant «choquée» par ces faits, a souligné l’élection de Monica Semedo, Cap-Verdienne d’origine, au Parlement européen, une preuve selon elle que les Luxembourgeois ne sont pas (aussi) racistes.

D’ailleurs, «dans sa réponse à la question parlementaire de Dan Biancalana (LSAP, ndlr) avant la conférence, la ministre avait remis en cause la méthodologie de l’enquête de la FRA, donnant l’impression de vouloir amoindrir les résultats», note Antonia Ganeto, de l’asbl Finkapé, Réseau Afrodescendant Luxembourg.

Sur le coup, la conférence a eu l’effet d’un électrochoc. «Elle a permis de faire bouger les lignes», reconnaît Mme Ganeto. «Le tabou est un peu cassé, le déni moins présent.»

Le ministère de l’Intégration a lancé un appel à projets dans le cadre du plan d’action national pour mieux évaluer la situation du racisme anti-Noirs au Luxembourg. «Nous nous sommes concentrés sur trois axes», précise Stéphanie Goerens, porte-parole du ministère. «À savoir:

- des études et des recherches en vue d’une meilleure connaissance des besoins en matière d’intégration au Luxembourg;

- des projets visant à renforcer les compétences afin de favoriser l’intégration au Grand-Duché de Luxembourg;

- des projets visant à promouvoir la participation à la vie sociale, politique, culturelle et économique et/ou la sensibilisation en matière d’intégration.»

Nous aimerions que les discriminations contre les personnes racisées soient traitées comme un problème transversal qui concerne différents ministères, notamment ceux de l’Éducation et de la Justice.

Sandrine Gashonga,  présidente,  Lëtz Rise Up

Trois projets ont été retenus: «Dialog statt Streif» (le dialogue plutôt que le conflit), porté par Respect.lu, le service d’accompagnement et d’écoute contre la radicalisation; «À fleur de peau – être de couleur au Luxembourg», du Centre de documentation sur les migrations humaines, et «Peanut Project», de Lëtz Rise Up, visant à promouvoir l’entrepreneuriat féminin. «Nous pourrons utiliser les résultats de ces projets, qui nous servent de laboratoires pour avancer sur la thématique du racisme.»

«L’appel à projets est un geste positif qu’il faut reconnaître», indique Mme Gashonga, «mais nous aimerions que les discriminations contre les personnes racisées soient traitées comme un problème transversal qui concerne différents ministères, notamment ceux de l’Éducation et de la Justice.»

Lëtz Rise Up milite aussi pour que le Grand-Duché décline la Décennie des Afrodescendants, proclamée par l’Onu en 2014, en actions afin de garantir les droits fondamentaux de cette population discriminée. Une revendication reprise au niveau politique par Déi Lénk et qui «commence par parler de l’esclavagisme, revoir les manuels scolaires, représenter la diversité dans ces manuels», abonde Antonia Ganeto. «Il y a une série de directives pour mettre en place des mesures permettant de déconstruire les stéréotypes souvent à l’origine des discriminations auxquelles font face les personnes afrodescendantes.»

Beaucoup de personnes ont peur de porter plainte ou se disent que cela ne vaut pas la peine.

Antonia Ganeto,  Finkapé, Réseau Afrodescendant Luxembourg

Toutefois, le ministère de l’Intégration n’a pas donné suite à cette interpellation. «J’ai l’impression que le gouvernement invoque toujours le fait qu’il engage des actions pour que tout le monde puisse vivre ensemble», note Mme Ganeto. «C’est très bien, mais il faut admettre que la négrophobie existe et prendre des mesures spécifiques pour y faire face.» Le ministère de l’Intégration, qui vante la création d’un département dédié à l’intégration en début d’année, défend en effet ouvertement une «politique inclusive qui s’adresse à tout le monde».

La répression des faits de racisme paraît par ailleurs insuffisante aux yeux des acteurs du terrain. En première ligne institutionnelle, le CET, doté d’un budget et d’un personnel insuffisants pour remplir correctement sa mission. «La façon dont il fonctionne actuellement est extraordinairement frustrante pour les personnes qui le saisissent», affirme Mme Ganeto. «Les délais sont très longs, les va-et-vient avec l’auteur de la discrimination prennent du temps, les dossiers sont souvent classés sans suite. Beaucoup de personnes ont peur de porter plainte ou se disent que cela ne vaut pas la peine.»

Au point qu’elle se demande si le CET serait le bon interlocuteur pour prendre en charge les discriminations visant la nationalité – inscrites dans la loi depuis 2017, mais sans précision de l’organe de saisine. «Il faudrait un ombudsman capable d’intenter des actions en justice», plaide Mme Ganeto, alors que le CET réclame cette compétence depuis 10 ans.

Je ne crois pas qu’il y ait encore une vraie volonté de faire quelque chose de concret.

Antonia Ganeto,  Finkapé, Réseau Afrodescendant Luxembourg

L’Asti, la Commission consultative des droits de l’Homme et une vingtaine d’asbl ont d’ailleurs envoyé une lettre ouverte au Premier ministre, Xavier Bettel  (DP), et au président de la Chambre des députés, Fernand Etgen (DP), dans la foulée de la conférence «Being Black in Luxembourg», demandant davantage de moyens financiers et humains pour le CET. Aucune réponse depuis.

«Je ne crois pas qu’il y ait encore une vraie volonté de faire quelque chose de concret», déplore Mme Ganeto, tandis que Mme Morgenthaler se heurte au silence de la Chambre des députés, dont dépend pourtant le CET depuis 2018. Une indifférence regrettable et qui pourrait être interprétée comme du mépris, voire comme la confirmation d’un racisme structurel.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le paysage déjà fourni des asbl au Luxembourg a accueilli deux nouvelles organisations se réclamant de la défense des droits des personnes afrodescendantes: Finkapé, Réseau Afrodescendant Luxembourg et Lëtz Rise Up. Toutes deux ont été fondées par des personnes elles-mêmes confrontées à la situation qu’elles dénoncent, dans la lignée d’autres mouvements nés dans la dernière décennie dans d’autres pays européens.

«L’étude ‘Being Black in the EU’ a été un déclencheur venant en appui à des sensations que nous avions sans pouvoir les prouver», témoigne Mme Gashonga. Portées par des professionnelles actives dans le social, le culturel mais aussi la finance, ces jeunes asbl reflètent une nouvelle envie d’empowerment et de défense des droits des personnes afrodescendantes par elles-mêmes.