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Le rachat du Wort, une surprise et des réactions



Le groupe Saint-Paul Luxembourg, éditeur du Luxemburger Wort, a annoncé ce lundi son rachat par le groupe belge Mediahuis. (Photo: Anthony Dehez / Archives Maison Moderne)

Le groupe Saint-Paul Luxembourg, éditeur du Luxemburger Wort, a annoncé ce lundi son rachat par le groupe belge Mediahuis. (Photo: Anthony Dehez / Archives Maison Moderne)

Le rachat du groupe Saint-Paul Luxembourg par le belge Mediahuis suscite autant de surprise que d’accueil favorable pour le groupe médiatique d’envergure. Les observateurs restent attentistes quant à la transformation qui sera apportée au titre de 172 ans, dans un contexte difficile pour les médias.

L’idée de trouver un partenaire industriel pour permettre aux titres de Saint-Paul Luxembourg – dont l’historique Luxemburger Wort – de continuer à se transformer et à pérenniser leurs activités était dans les cartons depuis quelque temps. Mais le dénouement annoncé lundi a surpris les observateurs et acteurs de la vie médiatique du pays.

Réactions recueillies, tout d’abord du côté des professionnels de la presse écrite.

«C’est sans doute la plus grosse surprise de ma carrière professionnelle depuis que je suis dans les médias (20 ans cette année, ndlr)», déclare Emmanuel Fleig , directeur de L’Essentiel. «Mediahuis est un très beau groupe de média qui connaît parfaitement son business et pourra apporter à Saint-Paul des compétences métiers fortes. Il est difficile aujourd’hui de mesurer toutes les conséquences de cette opération sur le paysage médiatique luxembourgeois, à court et moyen terme. En tout cas, c’est un événement disruptif qui amènera certainement nombre d’acteurs à se poser des questions fondamentales sur le rôle Politique (avec un grand ‘P’) que doit exercer la presse. Je me demande également comment le lectorat fidèle du Luxemburger Wort réagira à ce changement d’actionnaire qui aura également d’autres implications.»

Quels sont les détails financiers derrière cette transaction? Ils sont jalousement gardés. Une transaction qui signifie aussi un tournant stratégique pour Lafayette, la société de contrôle des participations de l’archevêché.

Le communiqué diffusé lundi par les deux parties  mettait l’accent sur la transformation digitale annoncée des titres du groupe de presse.

«Il sera intéressant de voir comment cette transformation digitale va se passer concrètement», déclare Christoph Bumb, cofondateur et rédacteur en chef de Reporter. «Un tel actionnaire qui a une telle ampleur, une telle renommée, va quand même agir différemment qu’un actionnaire traditionnel implanté au Luxembourg et pourra prendre d’autres décisions pour rationaliser le groupe. C’est aussi une chance pour Saint-Paul, c’est synonyme d’une nouvelle dynamique. Mais cela ne change rien à la crise de la presse au Luxembourg qui reste manifeste. L’annonce de lundi est une petite révolution, mais elle ne va pas révolutionner le marché qui restera un petit marché.»

Un marché qui évolue au gré parfois de plans sociaux comme en a connu Saint-Paul par le passé. Le groupe emploie actuellement 330 personnes (y compris des joint-ventures), dont quelque 95 cartes de presse.

«L’annonce de ce matin m’a d’abord surpris, même si en coulisses de la scène média européenne, il était connu que Saint-Paul était à la recherche d’un partenaire industriel», déclare Mike Koedinger , fondateur et executive chairman de Maison Moderne, éditeur de Paperjam. «La bonne nouvelle dans ce rachat, c’est que Mediahuis est un partenaire stratégique et puissant qui va contribuer à la professionnalisation du paysage médiatique luxembourgeois. La mauvaise nouvelle, c’est que cela témoigne de la fragilité économique du paysage médiatique local. C’est donc aussi un appel d’urgence au gouvernement d’avancer sur le projet de loi pour le pluralisme des médias. Et finalement, la question qui se pose aussi – et ceci malgré une prise de participation de Lafayette dans Mediahuis –, c’est quel impact cette revente aura sur les prochaines élections législatives si le CSV a moins d’influence sur le ‘tone of voice’ de la couverture éditoriale des élections par le premier quotidien payant du pays.»

Une phase a été insérée dans le communiqué, indiquant que «ces derniers (les médias du groupe Saint-Paul Luxembourg, ndlr), à leur tour, continueront de couvrir les sujets religieux et la communication de l’Église avec tout le professionnalisme». Une manière de rassurer un lectorat traditionnel fidèle, en partie proche de l’électorat CSV.

«C’est une annonce étonnante, inattendue», note Josée Hansen, rédactrice en chef du d’Lëtzebuerger Land. «Elle prouve l’accélération de la perte d’influence de l’Église (même si le journal continue de proposer un contenu pour s’adresser à ce lectorat) et d’une certaine manière de la droite. Cela peut aussi faire du bien à l’entreprise médiatique.  Jean-Lou Siweck (ancien rédacteur en chef et désormais directeur général d’Editpress, ndlr) avait tenté un pas vers une ‘désidéologisation’. D’autres titres ont aussi essayé de se défaire de leur proximité politique. Il faudra voir comment tout se passe à l’usage.»

Les politiques prennent acte

Alors qu’un grand débat sur les médias au Luxembourg – de leur qualité à la notion de service public – était en préparation à la Chambre, le coronavirus a chamboulé le calendrier parlementaire. Nul doute que cet achat historique s’invitera dans les discussions lorsque le sujet sera remis à l’ordre du jour.

Comment les députés membres de la commission parlementaire de la digitalisation, des médias et des communications ont-ils accueilli la nouvelle?

«C’est une décision prise par la société, et je n’ai pas à la commenter», résume le président de la commission, Guy Arendt (DP). «Je ne connais pas l’acheteur, je ne connais pas les tendances politiques éventuelles de l’acheteur, je présume que tout cela a bien été négocié et que Saint-Paul Luxembourg s’y retrouve.»

«C’est un changement crucial pour la scène médiatique au Luxembourg, c’est un changement qui peut aussi aider le Wort dans son développement», pointe Djuna Bernard , députée Déi Gréng. «Les personnes en charge du journal restent les mêmes tant pour le contenu que la direction. Je pense qu’on ne va pas forcément voir de différence très vite dans le contenu, mais plutôt dans le développement de l’outillage, dans le digital. C’est en ce sens que l’appartenance à ce nouveau groupe peut ouvrir quelques portes.»

«Cela va remplir les coffres de quelques-uns», ironise le député des Pirates, Sven Clement . «Je m’interroge quant à l’influence qu’aura l’importante famille Leysen sur la politique du groupe. Jusqu’à présent, la ligne éditoriale était très proche de l’Église catholique, et le titre avait un historique de proximité avec le CSV. Le groupe Mediahuis couvre le Benelux. Cela pourrait, si tout va bien, conduire à un vrai espace de débat transfrontalier, c’est l’espoir qu’on pourrait avoir.»

«Je n’étais pas au courant des discussions et je ne connais pas du tout la maison qui a repris Saint-Paul Luxembourg», indique Diane Adehm (CSV). «Je suppose que l’archevêché avait ses raisons de vendre.»

«C’est une petite surprise, mais d’un autre côté, ce n’est pas un phénomène rare dans le monde des médias», déclare Francine Closener (LSAP). «C’est une ère qui se termine, mais faire partie d’un groupe international pourrait être une chance. Il faudra cependant voir à l’avenir l’influence du nouveau propriétaire sur la ligne éditoriale et la préservation des emplois.»

«Il est normal qu’un groupe de presse soit repris par un groupe étranger», déclare Roy Reding (ADR). «C’est la libre concurrence européenne. Je suppose que l’acheteur a ses idées de développement, l’ensemble des marques du Wort fait du sens. Avec ce rachat, la question de la subvention publique de la presse est à nouveau posée. Pourquoi devrions-nous subventionner un groupe international qui achète un titre luxembourgeois, au nom d’une pluralité qui n’a jamais vraiment existé?»

Le député Déi Lénk David Wagner ne fait pas partie de la commission des médias, mais il observe le rachat avec un œil vigilant: «Je trouve toujours inquiétant quand des titres de presse se voient concentrés au sein de groupes multimédias qui ont souvent une logique capitalistique qui prime sur la logique journalistique, d’une manière générale. Ce qui explique la baisse de qualité de la presse un peu partout. J’estime que les journalistes doivent avoir de bonnes conditions de travail. J’ai donc un peu peur que ce rachat se répercute sur les conditions de travail des collaborateurs des différents titres de Saint-Paul.»

Paul Peckels, directeur général de Saint-Paul Luxembourg, indique que les synergies évoquées ne seront pas des synergies de contenus au niveau des rédactions, «mais des synergies technologiques et de l’organisation grâce à l’appui de notre nouvel actionnaire. Ce qui est sûr et certain, c’est que le contenu de chaque média restera dans son ancrage local.» Une même logique pour la régie publicitaire qui va certainement jouer la carte de la synergie pour certains annonceurs basés en Belgique.