POLITIQUE & INSTITUTIONS

Henri Sneessens et Arnaud Bourgain (Chercheurs, Université de Luxembourg)

«Pas automatiquement une perte de compétitivité»



uni.jpg

Henri Sneessens et Arnaud Bourgain (Photo: Université de Luxembourg)

Le Center for Research in Economics and Management vient de publier son étude sur la formation des salaires et l’indexation automatique, une «analyse comparative de quatre pays européens», dont le Luxembourg évidemment. Deux de ses auteurs présentent ses principaux enjeux.

Votre étude comparative apporte un nouvel éclairage scientifique sur l’impact du système d’indexation. Quel est le grand enseignement que l’on peut en tirer? L’indexation est-elle un faux problème?

«L’indexation peut être ou ne pas être un problème, selon le contexte économique (les causes de l’inflation) et la façon dont elle est mise en œuvre. Par exemple, lorsque l’inflation vient d’un choc pétrolier, répercuter la hausse des prix sur les salaires peut être dangereux pour la profitabilité et la compétitivité des entreprises; en revanche lorsque l’inflation est un phénomène général, lié à la demande ou à l’évolution de la masse monétaire par exemple, l’indexation est non seulement normale mais inévitable, et se ferait de toute façon, qu’elle soit institutionnalisée ou non.

Il faut garder à l’esprit que dans la pratique, le mécanisme d’indexation des salaires a été contrôlé/adapté chaque fois qu’il y avait risque de dérapage. Ce que montre notre étude, c’est que le mécanisme d’indexation tel qu’effectivement pratiqué/adapté n’a pas altéré le processus normal d’évolution des salaires à moyen/long terme.

Des analyses et prises de position venant du monde de l’entreprise au Luxembourg pointent régulièrement la perte de compétitivité qu’induirait le maintien d’un système d’indexation des salaires. Quels sont vos commentaires à la lumière de votre étude?

«Il n’y a pas de lien automatique entre indexation et perte de compétitivité. S’il est vrai qu’un mécanisme d’indexation mal géré peut provoquer une perte de compétitivité, dans le cas d’un choc pétrolier par exemple, il est faux de croire que l’indexation est systématiquement la cause de problèmes de compétitivité. Comparons la situation de l’Allemagne et de la France par exemple. Aucun de ces deux pays n’a de mécanisme d’indexation automatique, et néanmoins leurs situations respectives en termes de compétitivité sont totalement différentes. Si perte de compétitivité il y a, la cause doit en être identifiée, de même que la meilleure façon d’y porter remède. Par exemple, en cas de crise de compétitivité, faute de pouvoir dévaluer la monnaie, une suspension provisoire du mécanisme d’indexation automatique pourrait être partie de la solution. Ce que montre notre analyse, c’est que les mécanismes d’indexation automatique tels que pratiqués en Belgique et au Luxembourg n’ont pas été une source récurrente de dérapage salarial, et n’ont pas rendu les salaires insensibles à l’évolution des tensions sur le marché du travail, comme le suggérait l’étude de la Commission européenne.

Si la différence de dynamique de formation des salaires n’est pas flagrante, quels sont, dès lors, les facteurs de différenciation entre les marchés luxembourgeois, belges, français et allemands?

«Le cas allemand est bien connu et contraste avec les trois autres pays. Une sévère politique de restriction salariale a été engagée dès le milieu des années 90 par une décentralisation des négociations salariales.

Ce qui est spécifique au Luxembourg, c’est l’importance du secteur financier qui s’est fortement développé, notamment grâce à l’apport de main-d’œuvre frontalière. Les salaires sont relativement élevés au Luxembourg, mais c’est cela aussi qui a permis d’attirer cette main-d’œuvre frontalière et permis la croissance des secteurs clés de l’économie. Les autres pays ne sont pas aussi dépendants de leur attractivité. Une question intéressante, qui n’est pas abordée dans notre étude, est de savoir jusqu’à quel point la formation des salaires dans le secteur financier et dans le secteur public peuvent avoir induit des hausses de salaire dans les autres secteurs, au détriment éventuellement de leur compétitivité propre.

Formation des salaires et indexation automatique. Analyse comparative de quatre pays européens, Arnaud Bourgain, Henri Sneessens (CREA, Université du Luxembourg), Fatemeh Shadman et Kirti Mehta (MeSh Analytics, Bruxelles), Rapport pour le ministère de l’Économie, 15 Juillet 2014.