POLITIQUE & INSTITUTIONS

Abdu Gnaba (Anthropologue, fondateur de l’Institut SocioLab International)

Ne pas confondre citoyenneté avec nationalité



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Abdu Gnaba: «En leur accordant le droit de vote, Le Luxembourg considérerait alors les étrangers comme des citoyens à part entière, et non plus comme des citoyens entièrement à part.» (Photo: SocioLab)

La question du droit de vote des étrangers vue à travers le prisme d’un anthropologue actif en France et au Luxembourg. En rappelant que les peuples forts sont ceux qui ont su accueillir et s’enrichir de la diversité...  

Monsieur Gnaba, quel regard l’anthropologue que vous êtes porte sur les débats autour du droit de vote des étrangers au Luxembourg?

«L’enjeu réel concerne le rapport à la citoyenneté, que l’on confond trop souvent avec la nationalité ou le patriotisme. La nationalité est un acquis historique qui confère à l’individu un statut passif. À l’inverse, la citoyenneté est un principe actif. Elle implique que l’on adhère à une société, que l’on participe à l’établissement de règles communes, et que l’on en accepte les devoirs. Dans cette conception de la nation, les notions d’ethnie ou 'de souche' importent bien moins que l’engagement des individus. Car faire vivre la cité, c’est fédérer ses citoyens autour d’un projet, leur permettre de prendre part à la direction qu’elle a choisi de suivre, pour influer sur son destin. Finalement, c’est en faisant de la politique que l’on devient citoyen.

La crainte exprimée par une frange de la population résidente luxembourgeoise de voir sa «souveraineté» mise à mal n’est-elle pas justifiée dans une société de taille réduite comme le Luxembourg?

«Plus un pays est petit, plus grande est sa crainte de voir disparaître sa culture. Dans le contexte de crise actuel, si l’on se fie aux idéologues réactionnaires et aux inspirés du déclin, la tendance sera au repli sur soi. Or un groupe qui se referme est un groupe qui s’affaiblit. L’anthropologie nous enseigne que les peuples forts sont ceux qui ont su accueillir et s’enrichir de la diversité. La différence est toujours une source d’innovation. Le Luxembourg sait cela, lui qui facilite déjà la vie des étrangers et les invite à son développement. En leur accordant le droit de vote, il les considérerait alors comme des citoyens à part entière, et non plus comme des citoyens entièrement à part. Il confirmerait que leur destinée est commune.

Considéreriez-vous le «oui» comme une formidable avancée démocratique, qui va au-delà du seul cas du Grand-Duché?

«Le Grand-Duché peut accomplir deux rêves: celui des Lumières, avec une société composée de citoyens égaux, où les écarts culturels sont les caractéristiques des êtres libres; et celui de l’Europe, avec une société débarrassée des nationalismes et des règles de vie édictées par le seul pouvoir économique ou financier. Le choix lui est donné de définir son citoyen: un clone auquel on inculque des valeurs dites nationales, caractérisées par une langue, des coutumes, des manières d’agir, mais au risque de faire redoubler la xénophobie par effet de miroir; ou bien un individu sincère et loyal qui participera, quel que soit son passé, à l’avenir du Luxembourg.»