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Mylène Carrière (Membre de l’association luxembourgeoise des visiteurs de prison)

«Endosser la voix des familles»



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(Photo: DR)

L’Association luxembourgeoise des visiteurs de prison fête ses 10 ans ce mercredi au Centre culturel de Cents. À l’occasion de cet anniversaire, rencontre avec Mylène Carrière, membre du conseil d’administration et visiteuse de prison.

Madame Carrière, dans quel contexte est née l’association et dans quel but?

«L’Association luxembourgeoise des visiteurs de prison (ALVP) est née il y a 10 ans sous l’impulsion de Vincent Klein, qui venait tout juste de prendre le poste d’aumônier au Centre pénitentiaire de Luxembourg. Il existait à ce moment déjà des personnes bénévoles qui allaient visiter des détenus n’ayant pas de contact avec leur famille ou à l’extérieur. L’idée était au départ de permettre aux visiteurs de se connaître et de partager leurs expériences. 

C’est lors de l’une de ces rencontres que l’association s’est créée, avec comme missions de soutenir moralement les personnes détenues, de les aider à réussir leur réinsertion sociale, d’être un lieu d’échange et de ressources, de recruter des bénévoles et de les former et les encadrer dans leurs activités. L’association a aussi pour but d’être un interlocuteur structuré, visible et indépendant pour les autorités judiciaires et administratives, les services sociaux et pour toute personne intéressée par nos activités ou de faire connaître le rôle et l’utilité des visiteurs de prison auprès du public.

Au-delà de ces missions, nous avons, au fur et à mesure des années, endossé la voix des familles de personnes détenues et en sommes devenus le porte-parole afin d’améliorer les conditions de visite au Centre pénitentiaire de Luxembourg.

À travers ces 10 années, quelles étapes marquantes dans l’évolution du paysage carcéral avez-vous pu noter? Quels sont les points que vous aimeriez voir évoluer?

«Il est assez complexe de revenir sur 10 ans et les évolutions du paysage carcéral en général. Ce qui est sûr, c’est que certaines choses ont changé et sont encore en train d’évoluer. Du point de vue des conditions de visite à une personne détenue, que ce soit pour les familles ou les visiteurs bénévoles, beaucoup de choses ont évolué, pour la plupart dans un sens très positif. Le premier contact entre la prison et la personne qui souhaite visiter a été largement amélioré et se fait maintenant à l’extérieur de l’enceinte, permettant une première approche moins brutale avec l’univers carcéral, et une meilleure fluidité pour les prises de rendez-vous. Le personnel pénitentiaire se montre également de plus en plus à l’écoute de nous et des familles, il y a maintenant une relation quasiment familiale entre le personnel et les personnes qui viennent chaque semaine ou chaque mois à la visite. 

Il y a évidemment encore beaucoup de chemin à parcourir pour améliorer les conditions de détention mais aussi de visites.

Mylène Carrière, Association luxembourgeoise des visiteurs de prison

Nous avons également obtenu un élargissement des horaires de visite en dehors des horaires de bureau il y a deux ans environ. Il est maintenant possible, tous les mardis, de venir rendre visite à une personne jusqu’à 20h40, ainsi qu’un week-end complet (samedi et dimanche) sur deux, ce qui n’était pas possible au préalable. 

D’une manière plus générale, la grosse évolution durant ces 10 dernières années a été l’ouverture du centre de rétention, permettant ainsi aux personnes en situation irrégulière de ne pas être incarcérées au centre de détention où ils n’avaient pas leur place. 

Il y a évidemment encore beaucoup de chemin à parcourir pour améliorer les conditions de détention mais aussi de visites. Très concrètement, nous n’avons toujours pas obtenu la modification de la fréquence des transports en commun permettant d’atteindre le CPL. Il y a aujourd’hui un seul bus par heure dont le passage est légèrement en décalage par rapport aux horaires de visites, donc les familles doivent la plupart du temps attendre près d’une heure leur bus. Dans des conditions hivernales comme nous pouvons connaître, c’est mission impossible, surtout pour les enfants en bas âge ou les personnes âgées. 

Enfin, d’un point de vue plus structurel, nous avons toujours émis des propositions d’amélioration au niveau de l’architecture et de l’aménagement, tout en sachant que c’est quelque chose de très complexe. Nous espérons que la nouvelle prison, actuellement en construction, sera mieux lotie concernant la salle des visites et les parloirs. Nous avons évoqué la possibilité que cette salle soit ouverte, via des fenêtres, sur des espaces verts afin de rompre l’oppression de la prison. Conjointement avec le Treffpunkt, nous avons insisté pour qu’il y ait une salle où les parents et les enfants puissent jouer ensemble. Concernant l’accueil, l’idée serait d’étendre le service à un lieu où les familles pourraient attendre la visite en buvant un café, apporter un colis, avoir toutes les informations nécessaires ou tout simplement avoir une oreille attentive dans des moments qui peuvent être difficiles. 

La prison n’est pas peuplée de tueurs sanguinaires ou de gangsters au grand cœur ou de mafieux dopés à la testostérone.

Mylène Carrière, Association luxembourgeoise des visiteurs de prison

La famille est déjà bien trop souvent ‘punie’ lorsque l’un des leurs est en détention par la perte du lien filial, le manque à gagner d’un revenu mensuel… qu’il ne faut pas briser ce lien si fragile qui leur permet de mieux panser ensemble les plaies et construire l’après.

Qu’est-ce qui motive votre engagement personnel? Quels sont les souvenirs qui vous ont marqués?

«J’ai toujours eu à cœur de m’investir dans la société civile d’une manière ou d’une autre. Lorsque je suis arrivée à Luxembourg, je me suis souvenue d’une expérience dans le milieu carcéral que j’avais faite alors que j’étais encore étudiante, dans le but de faire rentrer l’art en prison. Cette expérience m’avait plongée dans cet univers et m’avait totalement fascinée. Je connaissais l’existence de la même association en France, donc après quelques recherches, j’ai pris contact avec l’ALVP.

Je pense que mon engagement profond est d’être convaincue que chacun peut changer le cours des choses, en tous cas y apporter son grain de sable, même si celui-ci n’est que quelques heures par mois passées en prison. Contrairement à ce que dit la culture populaire véhiculée autour du milieu carcéral, par le cinéma mais surtout par la télévision, la prison n’est pas peuplée de tueurs sanguinaires ou de gangsters au grand cœur ou de mafieux dopés à la testostérone, la prison est pleine de gens ordinaires qui, pour la plupart n’ont pas eu la chance de recevoir l’amour, l’éducation, la sécurité et qui, un jour, ont dérapé.

Il y a des millions de petits détails qui restent gravés dans ma mémoire, le bruit des clés, des pas, l’attente, et tous les destins, les histoires, les espoirs qui se lient derrière les enceintes, les barreaux, les couloirs. Mon souvenir le plus marquant restera la première fois que j’ai passé les portails, les contrôles de sécurité, les murs d’enceinte sous les regards de toutes les caméras de la prison, soudain, un silence de plomb. Comme sorti de nulle part, le chant des oiseaux est venu percer le silence des murs et des barbelés pour me rappeler que même en prison, les oiseaux chantent toujours.»

L’association Luxembourgeoise des visiteurs de prison fête ses dix ans, ce mercredi 18 janvier à partir de 19h00 au Centre Culturel de Cents avec un discours de Robert Schiltz, président de l’ALVP et une intervention de M. Robert Biever, Procureur Général d’Etat en retraite.