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Marché du travail

Quand offre et demande peinent à se rencontrer



Inès Baer, de l’Adem, et Yannick Frank, de Moovijob, nous livrent leur analyse d’un marché du travail où l’offre et la demande ne se rejoignent pas toujours. (Illustration: Shutterstock)

Inès Baer, de l’Adem, et Yannick Frank, de Moovijob, nous livrent leur analyse d’un marché du travail où l’offre et la demande ne se rejoignent pas toujours. (Illustration: Shutterstock)

Se former ou «s’upskiller», oui, mais pour aller où? Inès Baer, de l’Adem, et Yannick Frank, de Moovijob, nous livrent leur analyse d’un marché du travail où l’offre et la demande ne se rejoignent pas toujours. La pénurie se fait surtout ressentir dans la cons­truction, l’informatique, la santé et le social. Sans oublier d’anticiper les métiers de demain, de plus en plus tournés vers l’écologie et le numérique.

En entrant dans une démarche d’upskilling (montée en compétences, pour s’adapter à un métier en mutation) ou de reskilling (acquisition de compétences différentes, pour changer de métier), on tente de se mettre en adéquation avec le marché du travail. Où le fossé entre l’offre et la demande ne se réduit pas, selon plusieurs spécialistes…

«Les métiers du commerce et de la vente, ou encore du marketing et de la communication restent très recherchés côté candidats, alors qu’il y a de moins en moins de demande. Au contraire, les métiers techniques et manuels restent très recherchés par les recruteurs, mais n’attirent pas énormément de profils», résume Yannick Frank, directeur de la plateforme d’offres d’emploi Moovijob au Luxembourg. Sur base des 3.255 postes ouverts sur le site début avril 2021, il note un besoin en main-d’œuvre plus important, dans l’ordre, dans le bâtiment, les travaux publics et la construction (13e catégorie côté candidats), la comptabilité, le contrôle de gestion et la fiscalité (11e côté candidats), la production (postes d’agent de production, mécanicien industriel, soudeur, tuyauteur…, 11e catégorie côté candidats), la finance, la banque et le droit (2e côté candidats), ainsi que le transport et la logistique (7e côté candidats). Viennent ensuite la mécanique et l’électricité, l’ingénierie, et l’informatique. Alors que le «top 5» des catégories les plus demandées par les 163.000 candidats inscrits sur moovijob.com se compose du commerce et de la vente en première position. Viennent ensuite le secteur bancaire, le développement informatique, le marketing, la communication et le design, puis l’accueil, l’administration et le secrétariat.

Une inadéquation aussi au niveau des exigences

Avec quelques variations, l’Agence pour le développement de l’emploi (Adem) partage ce constat d’inadéquation persistante entre l’offre et la demande sur le marché du travail luxembourgeois. Les métiers recrutant le plus sur les trois dernières années concernent «le support à l’entreprise (comptabilité, informatique, secrétariat, audit, conseil…), ceux spécifiques au secteur financier (front-office, analyse financière…), mais également ceux de la restauration, du nettoyage et de la construction», analyse Inès Baer, responsable de la Future Skills Initiative de l’Adem. La pénurie étant «au plus haut» pour les métiers «de développement informatique, d’audit, de comptabilité et de front-office sur les marchés financiers» (opérateurs de marché). Par ailleurs, la plupart des demandeurs d’emploi recherchent des métiers «nécessitant un niveau de qualification bas ou intermédiaire (nettoyage, assistance administrative, conduite, plonge, accueil, vente…)», selon elle.

Une pénurie peut en cacher une autre. Par exemple, le fait que le nettoyage figure à la fois dans la liste des métiers les plus demandés et de ceux recrutant le plus ne signifie pas que la situation y est idéale. «Même s’il y a un surplus important de candidats potentiels, il reste souvent une inadéquation entre ce qui est exigé par les employeurs et ce que les candidats peuvent offrir. En termes de langues, de disponibilité, de compétences, d’expérience, de permis de conduire…», détaille Inès Baer. En regardant au taux d’offres sans assignation, c’est-à-dire pour lesquelles aucun candidat adéquat parmi les demandeurs d’emploi disponibles n’a pu être proposé, on voit «une pénurie élevée également dans les métiers de la santé et du social». À l’inverse, «nous arrivons à proposer beaucoup de candidats adéquats pour les métiers de secrétariat, d’accueil et de plonge».

Rendre plus attractifs les métiers en manque de main-d’œuvre

Si les analyses pointent, depuis quelques années déjà, les secteurs où les besoins en main-d’œuvre se font le plus ressentir, pourquoi n’arrive-t-on pas à rééquilibrer le marché de l’emploi pour faire correspondre l’offre à la demande? Yannick Frank y voit plusieurs raisons. D’abord, les conditions de travail, plus attirantes dans certains métiers même si ce sont ceux qui recrutent le moins. «Les nouvelles générations attachent une attention particulière à la localisation du poste, la flexibilité des tâches et des horaires, l’environnement de travail, l’ambiance, la possibilité de faire du télétravail…», cite-t-il. Le salaire compte aussi. «Certains métiers techniques ou manuels dans l’artisanat ont du mal à attirer, car ils restent, dans la plupart des cas, moins bien payés que d’autres.» Il ajoute: «Certains secteurs ou métiers sont tout simplement plus connus et plus séduisants que d’autres. On apprend souvent cela à l’école, au moment de parler orientation. Et, généralement, ce sont les mêmes métiers qui ressortent. Il y a un travail à faire à ce niveau. L’exemple est le même pour les entreprises: certaines entreprises attirent davantage que d’autres, car elles disposent d’une meilleure marque employeur.»

Surtout, «pour exercer un métier, il faut avoir les compétences adaptées. Par exemple, c’est bien de vouloir devenir développeur, car c’est un métier très recherché et qui dispose de nombreux avantages, mais ce métier n’est pas à la portée de tous. Il faut généralement être très bon mathématicien, avoir un sens de la logique, de l’analyse et avoir une personnalité curieuse. Autre exemple, pour devenir menuisier, il vaut mieux être déjà doué de ses mains.» C’est là qu’intervient la formation. «C’est le rôle des entreprises et des collaborateurs de monter en compétences de manière continue», estime Yannick Frank.

Miser sur les secteurs de demain

Le marché du travail étant en constante évolution, vers quelles compétences se diriger aujourd’hui pour répondre aux attentes de demain? À l’Adem, Inès Baer voit émerger de nouveaux métiers liés aux transformations technologiques, comme «développeurs full-stack, experts en cybersécurité, architectes cloud, analystes de données, experts BIM (bâtiments et informations modélisés) dans la construction». D’autres touchent à la maîtrise des risques et la conformité avec la réglementation (risques de crédits, d’assurance, financiers, physiques, réglementation environnementale…). Ou aux tendances sociétales (ergothérapie, psychologie, assistance sociale, installation de climatisation, logistique autour de l’e-commerce). Yannick Frank, complète avec les métiers en relation avec l’e-santé, l’environnement (ambassadeur du tri, conseiller à l’énergie…) ou encore les réseaux sociaux, celui de community manager ayant déjà pris de l’ampleur ces dernières années. «Nous aurons de plus en plus d’influenceurs, de streamers… Chaque individu deviendra sa propre marque». L’aérospatial «continuera de croître et de nouveaux métiers verront le jour dans ce secteur» selon lui. Il cite encore les agriculteurs urbains ou les «évangélistes», à la fois développeurs et communicants chargés de porter «la bonne nouvelle» d’une marque ou d’une entreprise sur Internet. Enfin «des entreprises et des consultants devront sensibiliser le marché (entreprises et particuliers) à cette évolution.»

À l’inverse, d’autres seront amenés à disparaître. Il donne l’exemple du caissier, de la personne assurant l’accueil d’un établissement, du secrétaire, du manutentionnaire, de l’ouvrier de production, du livreur, du pharmacien et même des chauffeurs, conducteurs et pilotes ou des recruteurs. Sans parler des «incertitudes concernant certains commerces de proximité». Il justifie: «La technologie prend peu à peu le relai pour ces métiers. Les prises de rendez-vous, par exemple, ne se font plus par téléphone mais en ligne car elles permettent une simplification des actions, aussi bien pour le client que pour l’entreprise». Un phénomène «déjà bien présent avant, mais en réelle accélération depuis le début de la crise sanitaire».

«Ces risques sont souvent surestimés, nuance Inès Baer. Historiquement, peu de métiers ont réellement disparu. Souvent, ils évoluent vers des métiers transformés, qui peuvent nécessiter des qualifications très différentes.» Le risque touche surtout ceux basés sur des tâches routinières, manuelles, administratives ou de service, parce qu’ils se «prêtent bien à une automatisation», confirme-t-elle, ajoutant l’exemple des opérateurs de saisie de données. À plus long terme, «la progression de la technologie, comme par exemple dans l’intelligence artificielle, pourra emmener une automatisation de tâches plus complexes et de métiers plus qualifiés», prévoit-elle. Reste à savoir si les plans dans les entreprises concernées suivront.

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée de mai  qui est parue le 29 avril 2021.

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