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Bande dessinée

Quand Cactus faisait parler Astérix en luxembourgeois



La toute première aventure d’Astérix traduite en luxembourgeois.  (Photo: MM/Editioun Cactus)

La toute première aventure d’Astérix traduite en luxembourgeois.  (Photo: MM/Editioun Cactus)

Si les aventures d’Astérix, dans leur version française, sont aujourd’hui une des plus grosses ventes du monde littéraire luxembourgeois (et mondial), il fut une époque où le petit Gaulois voyait ses péripéties traduites en luxembourgeois. Une histoire qui a aujourd’hui 34 ans…

26 mars 1987. C’est l’effervescence au château médiéval de Bourglinster, au nord de la capitale. La fête bat son plein pour une centaine de convives triés sur le volet. Ces derniers déambulent joyeusement au son d’un orchestre, slalomant entre des serveurs… déguisés en personnages tirés des bandes dessinées d’Astérix. 

Quoi de plus normal quand on sait que l’on fêtait ce soir-là la présentation officielle de la première traduction en luxembourgeois d’une aventure d’Astérix et Obélix. Et cela en présence d’un des deux papas des célèbres Gaulois: Albert Uderzo, le dessinateur historique de la série. Ce dernier était à l’époque orphelin depuis 10 ans de son complice, le (génial) scénariste René Goscinny.

La BD en question, «Dem Asterix säi Jong», est la version luxembourgeoise du «Fils d’Astérix», la dernière aventure gauloise en date à l’époque. Un petit événement qui n’était pas l’œuvre d’une maison d’édition mais bien du Groupe Cactus. 

Pour célébrer son 20e anniversaire

Celui qui est aujourd’hui la plus grande chaîne de distribution au Luxembourg cherchait à l’époque une manière de marquer le coup pour son 20e anniversaire. «L’idée était de contribuer de façon originale au développement du patrimoine socioculturel de notre pays», expliquait, en 1987, Jean Strock, responsable alors de Cactus-Createam, le service marketing et publicité de Cactus. «Nous étions convaincus que l’idée d’une bande dessinée en luxembourgeois ne manquerait pas d’exaucer les vœux les plus secrets des milieux intéressés, comme les promoteurs de la langue luxembourgeoise, les pédagogues, les fanatiques de bande dessinée ou le grand public tout court.»

La suite leur donna raison. Imprimé à 10.000 exemplaires – un gros tirage au Luxembourg –, distribué dans les magasins du groupe, mais aussi en librairies, «Dem Asterix säi Jong» fut un vrai carton. De quoi donner tort à tous ceux qui considéraient ce projet comme une pure folie. Et ils étaient apparemment nombreux… 

Actioun Lëtzebuergesch et Tutebattix

Une grande partie du boulot fut assurée par Lex Roth, grand défenseur de la langue luxembourgeoise – il a notamment fondé et présidé Actioun Lëtzebuergesch – et traducteur de cet opus.  

«Cactus est venu me chercher en me présentant une première tentative de traduction qui était un peu calamiteuse…», expliquait-il voici quelques jours. À 88 ans, l’ancien professeur de français et d’allemand a encore toute sa tête et des souvenirs bien clairs. «Je n’étais pas un grand connaisseur de bande dessinée, mais j’avais déjà traduit, dans les années 1960, les Fables de La Fontaine en luxembourgeois. Je me suis donc plongé dans Astérix. Et la curiosité m’a piqué. Je me suis demandé si je parviendrais à proposer en version luxembourgeoise ce que René Goscinny avait créé en français. Les jeux de mots étaient intraduisibles. Du coup, j’ai décidé de les remplacer par des jeux de mots luxembourgeois. Par la suite, Albert Uderzo m’a confirmé que j’avais bien fait.»

Lex Roth et le fameux dessin qu’Albert Uderzo lui a signé.  (Photo: Maison Moderne)

Lex Roth et le fameux dessin qu’Albert Uderzo lui a signé.  (Photo: Maison Moderne)

Un Albert Uderzo qui est devenu un bon ami de Lex Roth. Les deux hommes se sont revus quelques fois et se parlaient régulièrement au téléphone. «Il m’appelait le ‘papa luxembourgeois d’Astérix’», sourit le citoyen de Merl. «Un jour, il m’a demandé ce qu’il pouvait me faire comme cadeau. Et il m’a fait un dessin personnel dédicacé du personnage le plus luxembourgeois de l’univers d’Astérix: Tutebattix.»

Tutebattix? Ce nom ne vous dit sans doute rien. C’est normal, vous le connaissez plutôt sous le patronyme d’Assurancetourix. «C’est le barde radoteur qui finit chaque épisode ligoté à un arbre. En luxembourgeois, une ‘assurance tous risques’ existe, mais ne se dit pas de la même façon. J’ai donc recherché un nom qui sonnait plus luxembourgeois. Or, dans notre langue, une personne qui n’arrête jamais de parler, on l’appelle ‘tutebatti’…»  D’où la transformation d’Assurancetourix en Tutebattix. Voilà pour l’anecdote. 

Astérix… mais aussi Tintin

Pour en revenir aux bandes dessinées, Cactus n’étant pas un éditeur de livres, «Dem Asterix säi Jong» était donc voué à n’être qu’un «one-shot». Tout aurait donc pu en rester là. 

Sauf que le succès de ce premier album n’est pas passé inaperçu. C’est ainsi que Lex Roth s’est entendu avec Gaston Zangerlé , qui s’occupait alors des Éditions Saint-Paul. Afin que l’histoire continue. 

«Lex est venu me voir pour que l’on traduise… Tintin. Et plus précisément ‘L’Affaire Tournesol’…», sourit Gaston Zangerlé. Un autre succès! «Encore plus qu’Astérix! On a dû en tirer 20.000 exemplaires si ma mémoire est bonne…» Soit un tirage astronomique à l’échelle du Luxembourg. 

Des éditeurs trop gourmands

Roth et les Éditions Saint-Paul enchaînèrent ensuite les livres. Dix aventures de Tintin et huit autres d’Astérix virent ainsi le jour en version luxembourgeoise. La dernière datant de 1996, avec «Dem Asterix bei den Helveten» («Astérix chez les Helvètes»). 

Toutes les aventures luxembourgeoises des fameux Gaulois.  (Photo: Jonathan Pirlot)

Toutes les aventures luxembourgeoises des fameux Gaulois.  (Photo: Jonathan Pirlot)

«Pour les premiers volumes, on devait tirer dans les 8.000 ou 10.000 exemplaires. L’intérêt était vraiment énorme! Puis cela a commencé à s’étioler un peu…», glisse Gaston Zangerlé.

Or, dans le même temps, les éditeurs originaux (à l’époque, Dargaud avait les droits sur les 24 premiers tomes, les Éditions Albert-René sur les suivants) se montraient, eux, de plus en plus gourmands… «La fille d’Albert Uderzo (Sylvie Uderzo, ndlr) notamment…», avoue-t-il encore. 

Les marges ont donc commencé à se réduire et la version luxembourgeoise d’Astérix à ne plus être assez rentable. Au point donc que l’aventure s’arrêta au beau milieu des années 1990, alors que l’envie de continuer était, elle, toujours bien présente. 

Une aventure que l’on voit mal reprendre aujourd’hui, au vu de la véritable «machine de guerre» qu’est devenu Astérix . Plus encore sans doute depuis que le groupe Hachette a mis la main sur les droits en 2008…