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John Parkhouse (PwC Luxembourg)

«PwC ne licenciera pas et n’appellera pas le gouvernement à l’aide»



John Parkhouse, CEO de PwC Luxembourg, travaille depuis son domicile, comme tous les employés de la firme, dont les bureaux sont fermés. (Photo: John Parkhouse, PwC)

John Parkhouse, CEO de PwC Luxembourg, travaille depuis son domicile, comme tous les employés de la firme, dont les bureaux sont fermés. (Photo: John Parkhouse, PwC)

Pour John Parkhouse, CEO de PwC Luxembourg, la priorité consiste dans la préservation de l’emploi. Il estime cependant que la croissance de la firme sera inférieure de 10 à 15% par rapport aux objectifs prévus.

Dans une interview donnée à Paperjam, John Parkhouse , CEO de PwC Luxembourg, partage son vécu de dirigeant dans le contexte de la pandémie de Covid-19, et les conséquences que celle-ci a sur la société et ses 2.870 employés.

Voilà désormais trois semaines que le gouvernement a décrété l’état de crise et le confinement. Quelles premières leçons en tirez-vous?

John Parkhouse. – «En tant que citoyen, j’ai d’abord pris conscience de l’importance relative de certaines choses. Avec le confinement, nous nous aventurons peu hors de notre domicile. Je fais pour ma part une sortie hebdomadaire au supermarché et j’ai eu une seule réunion non virtuelle avec un client en 10 jours. Toutes mes autres réunions se sont faites en vidéoconférence.

Cette période doit aussi être l’occasion de nous interroger sur nos déplacements en particulier, nos sorties en général, mais également sur l’importance et la forme de nos interactions sociales. Nous réapprenons aussi à vivre ensemble en famille.

Vous-même, comment allez-vous?

«Nous avons été un peu malades il y a 10 jours, ma femme et moi. Le médecin a souhaité nous faire tester. Je souligne l’efficacité de notre prise en charge. Un infirmier est venu chez nous vendredi matin pour nous tester. Vendredi après-midi, nous avions le résultat. Il est négatif.

Lorsque je compare l’angle qu’ont choisi les Britanniques, je note que la stratégie et les efforts mis en place par le Luxembourg dans ce domaine sont efficaces.

Qu’est-ce que cette situation a changé dans votre rôle de manager?

«Cette crise nous oblige d’abord à travailler différemment. Nous avions investi dans de nouvelles technologies, mais elles n’étaient pas encore tout à fait rentrées dans la culture d’entreprise. Désormais, tout le personnel arrive à travailler à distance dans le monde entier. C’est un phénomène surprenant et inattendu.

Étiez-vous prêt pour cela?

«Oui. Nous avions notamment totalement repensé notre manière de collaborer et travailler ensemble à l’échelle de la firme, les outils Google ayant apporté beaucoup à cette transformation.

Initialement prévue pour permettre à nos employés de travailler depuis leur domicile un à deux jours par semaine maximum, cette nouvelle approche se montre efficace dans la généralisation du télétravail à tous nos collaborateurs, à temps plein et sur une longue période. Nous pouvons analyser aujourd’hui comment cela fonctionne en pratique, prenant en compte les bons côtés comme les points à améliorer.

Vous n’allez plus du tout au bureau?

«Chez PwC, tout le monde travaille depuis la maison, moi y compris, et les bureaux sont fermés.

Y a-t-il des malades dans votre entreprise?

«Nous suivons la santé de nos collaborateurs au jour le jour. À la date du 2 avril, sur nos 2.870 employés, 18 personnes nous ont confirmé avoir contracté le Covid-19 et 26 autres sont présumées contaminées. Aucunes d’entre elles ne sont hospitalisées. Mais, comme vous le savez, tout le défi réside dans la gestion des personnes asymptomatiques.

Je ne veux pas que l’entreprise et ses actionnaires réalisent des profits aux dépens de nos salariés.
John Parkhouse

John Parkhouse,  CEO,  PwC Luxembourg

Sur votre blog, vous écrivez que vous vous engagez avant tout à préserver l’emploi, quel qu’en soit le coût. De quelle manière?

«En tant que grand employeur au Luxembourg, nous avons une responsabilité particulière. Je sais qu’il existe une inquiétude à ce sujet de la part de nos collaborateurs. Je veux leur dire combien les associés et l’équipe de direction en ont conscience. Personne ne sait où cette crise nous mènera, mais je ne veux en aucun cas me retrouver dans une situation où nous réaliserions des bénéfices en sacrifiant certaines personnes ou en demandant de l’aide au gouvernement. Je ne veux pas que l’entreprise et ses actionnaires réalisent des profits aux dépens de nos salariés.

Cela signifie-t-il que tout le monde chez PwC Luxembourg conservera son emploi en 2020?

«Je ne peux pas dire cela. Nous ne savons pas si cette crise durera 9 ou 12 mois, mais nous voyons déjà l’impact qu’elle peut avoir sur d’autres entreprises dans le monde. Ce que je peux dire, c’est que notre priorité chez PwC, ce sont nos collaborateurs. Je veillerai à ce que nous fassions le maximum pour éviter tout licenciement lié à la crise.

Ne pas demander de l’aide au gouvernement, cela veut dire renoncer aux dispositifs mis en place comme le chômage partiel?

«Encore une fois, nous sommes une grande entreprise et un grand employeur au Luxembourg. Nous avons donc une responsabilité particulière. Nous ne licencierons pas et n’appellerons pas le gouvernement à la rescousse, sauf en dernier ressort. Et pour l’instant, nous préférons ne pas utiliser le chômage partiel parce que les employés sont encore très occupés.

Vous lancez un appel aux autres entreprises pour faire de même?

«Cela serait présomptueux. Chaque entreprise se trouve dans une situation différente. Certaines n’ont tout simplement pas beaucoup d’alternatives pour éviter les problèmes de liquidités et survivre.

Pour l’instant, notre croissance sera probablement inférieure de 10 à 15% par rapport aux objectifs prévus.
John Parkhouse

John Parkhouse,  CEO,  PwC Luxembourg

Avez-vous déjà une idée de l’impact de la crise sur les activités de PwC Luxembourg?

«Il y a un impact sur les activités les plus ‘transactionnelles’, comme les contrats de consulting ou ceux liés à la fiscalité, même si une certaine flexibilité a été trouvée avec de nombreux clients pour poursuivre notre collaboration. Mais il est vrai que des projets que nous avions en cours avec certains clients ont été retardés ou reportés.

La crise a également un impact sur l’activité de PwC’s Academy: elle est passée très rapidement à un dispositif d’apprentissage virtuel, et nous espérons en voir les résultats très prochainement.

Mais au final, la firme est plutôt robuste. Il est certain que l’objectif que nous nous étions fixé pour l’année ne sera pas atteint. Pour l’instant, notre croissance sera probablement inférieure de 10 à 15% par rapport aux objectifs prévus. L’une de nos principales préoccupations concerne plutôt l’impact de la crise sur les activités de l’année prochaine, notre exercice financier se terminant en juin.

De quelle manière pouvez-vous aider vos clients dans ce contexte?

«Nous continuons à fournir nos services d’audit, d’analyse de risques et des outils de gestion de liquidités. Mais nous délivrons aussi des conseils sur la gestion de la crise: valorisations dans le secteur des fonds d’investissement, innovations de digitalisation (comme la signature électronique), réponses aux multiples interrogations de nos clients quant aux aides étatiques ou aux modalités pratiques du télétravail, etc.

Par ailleurs, étant donné que la plupart des entreprises travaillent aujourd’hui à distance, nous mettons spécialement l’accent sur les cyber-risques, car beaucoup d’entre elles n’ont eu d’autre choix que de se préoccuper d’abord de la continuité de leurs activités, laissant parfois de côté les aspects liés à la sécurité.

Que pensez-vous du plan de stabilité économique du gouvernement luxembourgeois?

«Selon moi, le gouvernement a été assez efficace dans sa communication et son approche de la crise. Le plan économique est raisonnable, mais je pense aussi qu’il peut encore évoluer à moyen et long terme.

Faut-il, dans ces circonstances exceptionnelles, encadrer le versement de dividendes aux actionnaires ou appeler les entreprises à être raisonnables en la matière comme le demandent les régulateurs?

«Oui. Je ne sais pas si c’est au gouvernement de le décréter, mais j’estime qu’il serait normal que les profits soient relégués au second plan cette année, particulièrement pour les entreprises qui sollicitent les aides de l’État.

La compétitivité du pays reste fondamentale, car les mesures fiscales d’aujourd’hui devront être financées par les recettes fiscales de demain.
John Parkhouse

John Parkhouse,  CEO,  PwC Luxembourg

Que doit faire le Luxembourg pour se redresser rapidement et durablement?

«La clé, c’est avant tout la question des talents et de leur rétention. Il faut nous assurer que nous avons toujours des gens prêts à venir travailler dans le pays. Il faut aussi coordonner les efforts des autorités et des entreprises dans l’objectif commun de faciliter autant que possible la reprise totale de l’activité. Continuer, encourager et pérenniser les multiples innovations faites lors de la crise doit aussi faire partie des points d’attention.

Enfin, la compétitivité du pays reste fondamentale, car les mesures fiscales d’aujourd’hui devront être financées par les recettes fiscales de demain.

Selon certains experts, cette crise va changer notre façon de faire des affaires et repenser le capitalisme. Qu’en pensez-vous?

«Il est probable selon moi qu’elle change notre façon de faire des affaires, par exemple dans la manière de nous connecter et de voyager à l’avenir. Il y a aussi une réelle opportunité d’accélérer l’agenda du développement durable et de montrer l’impact positif que les entreprises peuvent avoir sur la société.

Mais cela signifie-t-il pour autant que nous allons passer à un autre modèle de capitalisme? Personnellement, je ne vois pas pour quelle raison ce serait le cas.

Êtes-vous plutôt pessimiste ou optimiste aujourd’hui?

«Si nous pouvons traverser cette crise et retrouver une situation normale d’ici l’été, je suis relativement optimiste. Nous pourrons rebondir. Il va être très intéressant, de ce point de vue, d’observer la façon dont la Chine se remet au travail. Mais si cela dure jusqu’à la fin de l’année, alors ce sera évidemment plus compliqué.

Nous commençons à élaborer un plan de retour au travail pour être prêt à le mettre en œuvre le moment venu.
John Parkhouse

John Parkhouse,  CEO,  PwC Luxembourg

Avez-vous une idée de la date à laquelle les employés de PwC pourront revenir travailler au bureau?

«Nous avons communiqué en interne lundi dernier pour dire que nous maintiendrons un maximum de télétravail jusqu’au 4 mai. Pour l’instant, nous avons aussi annulé tous nos événements internes prévus jusqu’à fin juin.

Toutefois, nous commençons à élaborer un plan de retour au travail pour être prêt à le mettre en œuvre le moment venu. Nous devons en priorité nous assurer de minimiser le risque d’exposition de nos employés. Et nous ne voulons surtout pas forcer les gens à revenir trop tôt.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous manque le plus dans la façon dont vous travailliez avant la crise?

«Les interactions personnelles avec les gens et les petites conversations informelles me manquent particulièrement. Désormais, les échanges sont plus formels, ce qui a aussi des côtés positifs. Par exemple, quand une réunion doit commencer, elle commence! Je pense aussi que celles-ci sont davantage focalisées sur les sujets, plus efficaces, ce qui est surprenant, car nous ne sommes pas dans la même pièce.

De plus, la culture et l’esprit d’entreprise sont difficiles à faire perdurer dans un environnement virtuel, et les moyens à mettre en œuvre pour leur maintien sont donc plus conséquents qu’à l’accoutumée.

Avez-vous plus de temps pour faire des pauses, regarder des séries, lire...?

«La seule chose que je peux dire, c’est que je peux désormais faire du sport tous les jours. Au bureau, cela demande plus d’effort de planifier une séance. C’est aussi enrichissant d’avoir plus de temps pour ma famille. Mais de façon générale, le travail est quand même plutôt plus intense que pendant le ‘business as usual’.»