POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Grand entretien avec Stéphane Pallage (1/2)

«L’Uni n’est pas une tour d’ivoire»



Agilité – Stéphane Pallage mise sur la jeunesse de l’Uni pour que l’institution garde son agilité. (Photo: Gaël Lesure)

Agilité – Stéphane Pallage mise sur la jeunesse de l’Uni pour que l’institution garde son agilité. (Photo: Gaël Lesure)

Stéphane Pallage fait sa deuxième rentrée académique au campus de Belval. Doté d’un outil de travail que d’aucuns lui envient, le recteur défend la vision d’une université connectée avec son époque. Et surtout avec son pays. Revue des priorités.

L’Uni vient d’être distinguée pour son ouverture à l’international dans l’édition 2020 du classement de référence The Times Higher Education Young University. Au début de la rentrée académique 2019-2020, vous êtes-vous fixé des objectifs chiffrés comme le font parfois les étudiants?

Stéphane Pallage. – «Nous n’avons pas d’objectifs chiffrés, mais les classements représentent toutefois une belle reconnaissance. Ce qui est intéressant, c’est l’ensemble des classements, et pas un seul. Nous avons la chance d’être bien classés de manière récurrente dans différents palmarès. Je pense par exemple à Nature qui, pour la première fois l’an passé, nous a placés en 14e place dans un indice d’institutions de moins de 30 ans. Cet indice mesure l’augmentation du nombre de publications dans des revues scientifiques de premier ordre.

Comment mesure-t-on l’impact global d’une université?

«Le classement en soi donne une idée de l’impact global, c’est un agrégat de différents critères, mais on peut aussi mesurer séparément les différentes missions de l’université. Il y a la mission d’éducation qui se mesure par l’employabilité des diplômés par exemple. Il y a la recherche, qui est peut-être la plus facile à mesurer grâce à différents paramètres en place comme le nombre de citations, le facteur d’impact des revues scientifiques, leur qualité…

Nous avons aussi une mission de service qui est très importante et qui se décline sous la forme de partenariats de plus en plus nombreux, développés avec les représentants de l’industrie, de secteurs économiques comme l’ABBL dans le secteur bancaire. Dans le domaine spatial, nous avons construit un squelette de programme sur base de ce que nous pensions être les besoins du marché et nous nous sommes confrontés aux grands joueurs du monde de l’espace au Luxembourg et à l’international.

Nous devons être agiles, interdisciplinaires, multilingues, nous devons offrir des compétences transversales à nos étudiants, car personne ne peut dire de quoi le marché de demain sera fait.
Stéphane Pallage

Stéphane Pallage,  recteur de l’Université du Luxembourg (Campus Belval)

Ce qui nécessite une certaine culture de la remise en question, de la confrontation constructive avec l’écosystème économique…

«L’Université du Luxembourg n’est pas une tour d’ivoire. Elle ne l’a jamais été. On ne peut pas être une tour d’ivoire au 21e siècle, ce serait tragique pour une université. Nous devons être agiles, interdisciplinaires, multilingues, nous devons offrir des compétences transversales à nos étudiants, car personne ne peut dire de quoi le marché de demain sera fait. Nous répondons à des besoins tout en offrant une grande flexibilité dans la formation, avec un accent sur la résolution de problèmes, sur les outils plutôt que les connaissances, même si elles sont importantes…

Quelles sont les nouveautés de cette rentrée académique?

«Outre le master interdisciplinaire dans le spatial et le nouveau curriculum en finance, qui est aussi essentiel, les travaux vont se poursuivre pour la mise en place du curriculum en médecine suite à l’arrivée de Gilbert Massard au poste de directeur de l’enseignement médical. Ce chantier passera par des alliances internationales, mais aussi d’importants partenariats avec le secteur local, qu’il s’agisse du Luxembourg Institute of Health, du Luxembourg Centre for Systems Biomedicine (LCSB), mais aussi du Centre hospitalier de Luxembourg et du Laboratoire national de santé qui sont des acteurs importants au niveau de la recherche.

Les autres hôpitaux seront amenés à jouer un grand rôle. Tout cela va se mettre en place d’ici septembre 2020 pour aboutir au bachelor. Et puis il y aura les spécialités, il faudra bien sûr attendre que la loi soit votée. Nous envisageons trois spécialités: neurologie, oncologie et médecine générale. Nous allons étape par étape sur ce dossier très important. Après le lancement du bachelor, nous l’évaluerons et déciderons s’il y a la place pour introduire l’étape manquante, à savoir le master.

Est-ce que le cursus de médecine fera passer l’Université dans une autre catégorie?

«Beaucoup d’universités n’ont pas de cursus en médecine, mais avoir la médecine est potentiellement une très grande chance. Cependant, il faut être prudent, car ce sont des études qui coûtent très cher.

Nous avons rendu la mobilité de nos étudiants obligatoire. Tous les étudiants de bachelor sont obligés d’aller passer au moins un semestre à l’étranger, le plus loin possible.
Stéphane Pallage

Stéphane Pallage,  recteur de l’Université du Luxembourg (Campus Belval)

Comment vivez-vous le départ de nombreux Luxembourgeois vers des universités étrangères lorsqu’ils entament leurs études supérieures?

«Il y a peu de pays dans le monde qui peuvent se targuer d’avoir une telle ouverture à ­l’international. Nous ne voulons pas ­freiner ce mouvement historique. Au contraire, nous avons rendu la mobilité de nos étudiants obligatoire. Tous les étudiants de bachelor sont obligés d’aller passer au moins un semestre à l’étranger, le plus loin possible. Ceci grâce aux ententes bilatérales signées avec plus d’une centaine d’universités dans le monde, y compris la Chine, Taïwan, Hong Kong, le Japon, les États-Unis ou encore le Canada.

Tout en essayant d’attirer des étudiants qui seraient tentés automatiquement de partir à l’étranger?

«Nous sommes là pour le Luxembourg. Mais nous ne devons pas forcer les gens à venir chez nous. Les étudiants doivent nous choisir pour notre excellence.

Faut-il une business school à l’Uni?

«Nous devons avoir une université qui enseigne le business, ce que nous faisons en partie. Si nous allons au-delà, nous pourrions nous associer, là aussi, avec d’autres acteurs. Nous avons un excellent master en entrepreneuriat et innovation, en collaboration avec la Chambre de commerce par exemple.

Aujourd’hui, le pays est probablement le leader en matière de communication par satellite et il essaie de diversifier ce secteur, ce qui est très positif.
Stéphane Pallage

Stéphane Pallage,  recteur de l’Université du Luxembourg (Campus Belval)

Sur la base de votre expérience internationale, que vous inspire l’aventure spatiale du Luxembourg?

«Cela devait être certainement très osé dans les années 80, quand il y avait quelques grands joueurs comme les États-Unis, la France ou encore l’Union soviétique. Il fallait le faire! Aujourd’hui, le pays est probablement le leader en matière de communication par satellite et il essaie de diversifier ce secteur, ce qui est très positif. Au sein de l’Université, c’est un secteur qui est déjà très présent avec un master en droit de l’espace. Il avait été mis en place avec la collaboration de SES, avec un réel succès.

Plus fondamentalement, nous comptons beaucoup de chercheurs dans le domaine de l’espace, que ce soit à la faculté de Droit et Finance mais aussi à la faculté des Sciences ou au SnT (Interdisciplinary Centre for Security, Reliability and Trust), avec plus de 50 projets de recherche actifs dans le domaine spatial.

Que doit faire le Luxembourg pour réussir sa stratégie Spaceresources.lu autour du new space et les nouvelles activités spatiales, dont le space mining?

«Dans ce domaine, la recherche interdisciplinaire est vraiment essentielle. Les problématiques dans le domaine spatial sont d’une extrême complexité. Si on les aborde avec une seule grille de lecture, on est assez vite limité. Ces problématiques nécessitent des collaborations entre des chercheurs de différentes disciplines. L’inter­disciplinarité fait d’ailleurs partie intégrante de notre ADN, dans nos trois facultés et nos trois centres interdisciplinaires, le SnT, le LCSB et, le plus récent, le Luxem­bourg Centre for Contemporary and Digital History (C2DH), dédié à l’histoire digitale et contemporaine.

Lorsque je regarde toutes les universités qui ont un certain âge, elles voudraient transformer leur organisation pour inscrire l’interdisciplinarité dans leur ADN, mais elles ont été construites en silos disciplinaires. C’est très difficile ensuite de faire en sorte qu’un économiste parle à un informaticien, à un physicien, à un biologiste… Or, c’est par la confrontation des idées de chacun qu’on fait avancer une problématique à une vitesse beaucoup plus grande.»

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