PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

La chronique des chefs économistes

Prix du gaz: la situation européenne est inquiétante



Manuel Maleki est économiste chez Edmond   de Rothschild . (Photo:  Edmond   de Rothschild )

Manuel Maleki est économiste chez Edmond   de Rothschild . (Photo: Edmond   de Rothschild )

Le prix du gaz européen a connu récemment une envolée très importante, en atteignant 115,8 dollars par mégawattheure (MWh), le 5 octobre, contre un peu plus de 30 dollars par MWh au début de l’été. 

La consommation de gaz naturel en Europe représente un peu moins de 40% des énergies fossiles consommées par le Vieux Continent. Comme pour le pétrole, il n’existe pas un seul type de gaz naturel sur le marché. En effet, la teneur énergétique du gaz naturel s’exprime généralement en mégawattheures (MWh). La teneur en énergie dépend de différents paramètres, tels que des paramètres environnementaux comme l’altitude ou la pression, par exemple, mais aussi d’éléments intrinsèques au gaz lui-même, comme la teneur en azote. Ainsi, une même quantité de gaz peut ne pas avoir la même valeur énergétique selon qu’il provient de Russie ou du Qatar. Pour la même quantité de gaz, celui provenant du Qatar a un pouvoir énergétique supérieur d’environ 10% à celui de la Russie. Toutes ces différences font qu’il existe différents prix pour le gaz. 

Cette forte hausse des prix s’explique par trois éléments: le premier est le faible niveau des stocks européens. Le deuxième est le moindre approvisionnement en provenance de la Russie depuis plusieurs mois. Cet élément de l’offre est à relier au premier facteur. Le troisième est l’arrivée de l’hiver, qui est synonyme d’une hausse importante de la consommation de gaz naturel.

Le gaz européen: moins de contrats de long terme, plus de marché

Historiquement, le marché du gaz se caractérisait par l’existence de contrats de long terme de gré à gré: le vendeur s’engage à livrer le gaz même si le prix sur le marché est plus élevé, et l’acheteur a l’obligation d’en acheter une quantité minimale, même s’il n’en a pas besoin. 

Ces contrats de long terme s’étalent sur une période de 20 à 30 ans avec une indexation des prix sur celui du pétrole, puisque les deux combustibles sont généralement extraits en même temps. 

Ce type de contrat en Europe a tendance à disparaître et ne représente plus que 30% du marché du gaz européen. En effet, les pays européens ont préféré faire confiance à des mécanismes de marché où la fixation du prix repose sur l’équilibre entre l’offre et la demande. Dès lors, les pays consommateurs profitent de périodes où le gaz naturel est abondant, ou bien lorsque leur demande est faible. Toutefois, ce mécanisme génère beaucoup plus d’incertitude en cas de forte demande ou de faible offre, surtout si les stocks qui ont vocation à amortir ce type de déséquilibre sont faibles. À titre d’illustration, le président de la Russie, Vladimir Poutine, a déclaré, début septembre 2021, que le prix du gaz sur le marché spot était de 650 dollars les mille mètres cubes, alors que l’Allemagne, qui est encore impliquée dans un contrat de long terme, le paie 220 dollars. 

Contrairement à l’Europe, l’Inde a fait le choix d’assurer en priorité la fourniture d’énergie, quitte à moins profiter de la baisse des cours sur le marché. Ainsi, en Inde, 80% de la fourniture du gaz naturel est assurée grâce à des contrats de long terme, contre 30% en Europe. 

Dès lors, la réduction des contrats de long terme, décidée par les pays européens, les rend plus vulnérables en cas de déséquilibre et explique que l’impact du manque d’offre se fasse plus sentir en Europe qu’en Asie, par exemple. 

Lente remontée des stocks laissant craindre une pénurie

L’année 2021 avait débuté de manière classique avec des stocks en ligne avec ceux observés en 2018 et 2019. La fin de l’hiver est synonyme de stocks faibles, et le début du printemps est marqué par un réapprovisionnement qui accélère au cours de l’été et jusqu’en octobre. Or, la situation européenne s’est compliquée au début de l’été avec un taux d’approvisionnement inférieur à ce qu’il est habituellement du fait de la moindre fourniture russe, de la concurrence chinoise avec une demande en hausse de près de 10% en Chine. L’appétit pour le gaz s’explique par la reprise économique. Dès lors, il apparaît que fin septembre, le stock de gaz naturel est inférieur de plus de 15%, à 823 térawattheures (TWh), ou bien 823.000MWh, par rapport à la moyenne sur les cinq dernières années. À titre de comparaison, l’ensemble du parc nucléaire français produit environ 415TWh d’électricité par an. Or, la période où l’arrivée de gaz est supérieure à sa sortie touche à sa fin, puisqu’à partir du mois de novembre, historiquement, les stocks diminuent.

Géopolitique du gaz: entre l’aigle américain et l’ours russe, l’Europe

L’Europe est dans son ensemble dépendante aux importations d’énergie en provenance de pays tiers. Parmi ces derniers, la Russie a une place particulière, puisqu’elle fournit un tiers du gaz consommé en Europe. L’acheminement se fait principalement par gazoduc (environ 80% des exportations en 2020), et de manière plus marginale par méthanier (environ 20% en 2020). En 2020, la société russe Gazprom, qui gère les exportations vers l’Europe, estime avoir exporté 159 millions de mètres cubes de gaz, soit 1.695,2TWh. 

Il est notable qu’en septembre, les exportations de gaz russe vers l’Europe aient été bien moins élevées que les années précédentes, puisqu’elles sont passées d’une moyenne sur cinq ans d’un peu plus de 5 térawattheures (TWh), soit 5.000 mégawattheures par jour, à environ 4,2TWh par jour.

La raison de cette baisse n’est pas clairement établie. Si la Russie explique cette baisse par des problèmes techniques et une demande intérieure plus forte, d’autres y voient une volonté politique de la part de Moscou d’utiliser l’énergie comme un levier diplomatique et de mettre ainsi les Européens sous pression. Ceci fait suite aux nombreuses difficultés rencontrées par le projet de gazoduc Nord Stream II. Ce gazoduc sous-marin a pour vocation de fournir du gaz naturel à l’Allemagne, et à l’Europe, ce qui permet de contourner l’Ukraine, avec laquelle la Russie connaît des tensions. Le projet a été lancé en avril 2018 et a tout de suite dû faire face à l’hostilité des autorités américaines. Le point d’orgue a été le 21 décembre 2019, lorsque le président Trump a signé une loi mettant sous sanctions les entreprises impliquées dans ce projet. 

La décision américaine a ralenti le projet Nord Stream II. En 2018, Donald Trump avait déjà obtenu des Européens qu’ils augmentent leurs importations de gaz naturel américain. En effet, avec l’explosion de la production de pétrole et de gaz de schiste américain, le prix du gaz s’était fortement affaibli, ceci avait poussé les autorités américaines à rechercher de nouveaux débouchés, en particulier en Asie et en Europe. Cette stratégie a provoqué une hausse des exportations gazières américaines vers le Vieux Continent de plus de 270% en 2019. Malgré ces difficultés, le gazoduc est achevé début septembre 2021, mais il se pose des problèmes de certification auprès du régulateur allemand de l’énergie, en lien avec les autorités européennes, qui empêche la mise en service du gazoduc. Le temps nécessaire pour l’obtention de cette certification pourrait être de quatre mois. Les exportations pourraient donc commencer après l’hiver, après le pic de consommation. Dès lors, sans une accélération rapide de la procédure, Nord Stream II ne permettra pas de fournir plus de gaz à l’Europe et de faire baisser le prix de ce dernier. 

La faiblesse des livraisons russes limite la reconstitution des stocks

Un élément-clé est donc la diminution de la fourniture de gaz vers l’Europe, qui, au mois de septembre, a baissé, selon Gazprom, de plus de 15%, soit l’équivalent de 0,5TWh par jour. Si l’Europe avait reconstitué ses stocks à une vitesse historique moyenne, cette baisse ne poserait que des difficultés mineures. Or, avec le niveau actuel qui est historiquement faible, chaque TWh compte. Ainsi, si cette réduction de la fourniture devait se poursuivre sur les prochains mois, l’Europe pourrait faire face à des difficultés en fourniture de gaz importantes.

La météo: un élément conjoncturel avec un impact fort sur les prix

Comme beaucoup d’autres sources d’énergie, la consommation du gaz est saisonnière. Elle augmente durant l’hiver et diminue à partir du printemps. Par convention, l’hiver gazier commence en novembre et finit en janvier. 

Il existe une relation entre la température et la consommation de gaz. Toutefois, cette relation n’est pas linéaire. Plus précisément, dans le cas du Royaume-Uni, quand la température augmente d’un degré et que cette température est supérieure à 14 degrés, la consommation de gaz ne varie pas. Toutefois, en dessous de 14 degrés, il existe une relation linéaire entre température et consommation. C’est-à-dire que pour chaque degré en moins, en dessous de 14 degrés, la consommation de gaz augmente d’environ 3%. Ceci explique pourquoi la consommation augmente très fortement durant les mois d’hiver. Des études similaires dans d’autres pays européens montrent que cette température pivot est de 15 degrés en France et 16 degrés en Italie.  

Conclusion: les prix du gaz devraient rester élevés cet hiver

L’analyse de différents scénarios nous amène à conclure que le prix du gaz en Europe devrait rester élevé, et ce quel que soit le scénario. Dans un scénario pessimiste d’un hiver froid et d’une fourniture faible en provenance de la Russie, les prix pourraient encore même sensiblement augmenter.