ENTREPRISES & STRATÉGIES
INDUSTRIE

Grande interview de Fabienne Bozet (2/2)

«Pouvoir déléguer et avoir confiance»



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Fabienne Bozet: «Nous sommes établis au Luxembourg depuis longtemps. Il existe un savoir-faire au niveau du personnel, et Doosan se montre satisfait de Circuit Foil.» (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

Entrée chez Circuit Foil, à Wiltz, en 1989 à la sortie de ses études, Fabienne Bozet en est aujourd’hui la CEO. À la tête de ce spécialiste mondial de la feuille de cuivre passé sous contrôle sud-coréen il y a cinq ans, elle décrypte les enjeux industriels et culturels qui l’attendent. Être une femme n’a jamais été un obstacle, selon elle. Retrouvez ici la première partie de cet entretien.

Cet article est paru dans l'édition mars 2019 du   magazine Paperjam .

Vous faites partie d’un important groupe industriel diversifié. Qui décide, au final, de la stratégie de Circuit Foil?

Fabienne Bozet. – «Nous disposons de notre conseil d’administration, dont je suis administrateur, qui est également une force de proposition. Par rapport à nos projets, nous proposons à notre actionnaire un budget qui peut être accepté, discuté, ou revu. Mais Doosan est aussi notre client, il représente environ 15 % de nos volumes de vente. C’est lui qui nous a donné pour mission de croître hors du groupe, ainsi que de devenir le meilleur producteur de feuilles de cuivre à haute valeur ajoutée.

Quelle est votre marge de manœuvre par rapport à une démarche environnementale?

«Nous produisons 10.000 tonnes de feuilles de cuivre par an. Tout le cuivre que nous achetons provient du recyclage. Nous faisons évidemment appel à des distributeurs spéciaux, puisqu’il doit être très propre et pur à 99,92%. Et nous-mêmes, lorsque nous produisons 100 kilos, 74 kilos seulement sont vendus. Le reste repart dans le circuit de production.

De plus, au niveau de la zone d’activité économique Salzbaach de Wiltz, un projet d’économie circulaire a été mis en place, dans lequel nous sommes impliqués au niveau de la récolte et la valorisation des déchets. Nous recyclons/valorisons 99% de nos déchets.

Comment décririez-vous la place de Circuit Foil au sein du groupe Doosan?

«C’est d’une part notre client, comme je l’ai expliqué précédemment, mais nous sommes également intégrés dans le groupe, et à ce titre, nous sommes soumis aux mêmes critères que les autres entités: nous devons être compétitifs, générer de la rentabilité et prévoir un plan d’amélioration. La compétitivité est vraiment un critère important au sein du groupe.

Mais c’est logique; si vous n’êtes pas compétitif, vous ne pourrez pas subsister. En termes de chiffre d’affaires, nous réalisons 112 millions d’euros pour un total de 14 milliards pour Doosan. Nous représentons donc 0,8% du chiffre d’affaires total du groupe.

Dans une interview récente, vous expliquiez que l’actionnaire coréen avait des exigences particulières en matière de ressources humaines. Pouvez-vous les détailler?

«Doosan nous impose de nous orienter vers un modèle de croissance, et celle-ci ne peut passer que par un personnel compétent et motivé. Nous mettons donc en exergue le développement de compétences de leadership et des pratiques d’amélioration et de formation continue. Par exemple, en moyenne, chaque membre du personnel reçoit quatre heures de formation par mois. C’est vraiment une chance pour tous les employés.

Nous sommes sur un marché extrêmement compétitif, et il faut pouvoir rester à la pointe par rapport aux nouvelles technologies qui apparaissent.

Fabienne Bozet,  CEO,  Circuit Foil

Nous sommes sur un marché extrêmement compétitif, et il faut pouvoir rester à la pointe par rapport aux nouvelles technologies qui apparaissent et qu’il faudra pouvoir maîtriser. Doosan a également développé un modèle baptisé 'DCM' – Doosan Competency Model –, qui s’articule autour de six traits. Les membres du personnel pratiquent leur auto-évaluation sur base de ces six traits et en discutent ensuite avec leur supérieur hiérarchique direct. Et, au final, chaque employé propose lui-même un plan de formation pour s’améliorer. C’est vraiment un modèle intéressant déployé sur l’ensemble du groupe.

Mais le modèle social coréen est loin du nôtre. Comment les dirigeants de Doosan réagissent-ils par rapport au modèle européen, et luxembourgeois plus particulièrement?

«Un modèle dans lequel existent des congés parentaux ou des emplois à temps partiel, cela n’existe pas en Corée. Mais Doosan a pour principe de respecter les lois de chaque pays. Donc, pour assurer cette compétitivité dans un modèle où, notamment, les jours de congé sont plus nombreux, nous devons nous montrer plus productifs. Le respect de cet impératif passe par le soutien à la recherche & développement et le développement du leadership des chefs d’équipe des opérateurs et des managers. Nous avons développé des modèles dans ce sens. Par exemple, il est demandé à chaque chef de prévoir une discussion d’une demi-heure (one-to-one) par semaine avec chaque membre de son équipe. C’est une pratique que nous développons partout dans l’usine, et j’y suis attachée.

On n’y est pas encore tout à fait, mais je crois fondamentalement que c’est un moyen unique de nous améliorer, grâce à la confiance créée lors de ces discussions. Cela permet le feed-back de reconnaissance, et c’est un outil d’amélioration qui permet une communication accrue que tout le monde demande. Améliorer le leadership, c’est pouvoir déléguer, et donc avoir confiance. Or, comment peut-on avoir confiance en quelqu’un sans bien le connaître? Il faut se parler, c’est primordial.

En parlant de congés, comment percevez-vous l’idée du gouvernement d’octroyer deux jours de congé de plus aux salariés?

«Nous accordons déjà 30 jours de congé par an, nous ne devrions donc être concernés que par le nouveau jour férié prévu. Évidemment, nous préférons bénéficier de plus d’heures de travail effectives. Au Luxembourg, on ne travaille que 1.600 heures par an, contre 2.200 heures dans d’autres pays. Person­nellement, je ne veux évidemment pas en arriver là. J’aime beaucoup la vie que nous avons ici! Mais il faut quand même faire attention à ne pas aller trop loin.

Il faut générer du profit, non seulement pour rémunérer l’actionnaire, mais aussi pour pouvoir continuer à investir pour rester performant.

Fabienne Bozet,  CEO,  Circuit Foil

En quoi une implantation au Luxembourg est-elle intéressante pour une entreprise comme Circuit Foil?

«Nous sommes établis au Luxembourg depuis longtemps. Il existe un savoir-faire au niveau du personnel, et Doosan se montre satisfait de Circuit Foil. Mais les cartes sont fréquemment rebattues. Il faut faire en sorte d’être compétitif, et donc rester attentif par rapport à tout ce qui se passe à l’extérieur. Il faut générer du profit, non seulement pour rémunérer l’actionnaire, mais aussi pour pouvoir continuer à investir pour rester performant.

Maintenant, par rapport à l’intérêt d’être basé au Luxembourg, nous avons de très bonnes relations avec le ministère de l’Économie. Nous sommes soutenus financièrement au niveau d’activités de recherche & développement, ce qui est précieux pour pouvoir maintenir cette activité.

Le gouvernement luxembourgeois est-il, selon vous, suffisamment à l’écoute du secteur industriel?

«Nous avons de bons contacts avec les fonctionnaires du ministère de l’Économie, de la SNCI et de Luxin­novation. Toutes ces personnes sont des relais vraiment importants pour le pays, et cela nous permet de faire entendre notre voix, de pouvoir expliquer nos problèmes. La proximité que l’on connaît au Luxembourg est quand même un de ses atouts. Le fait que le Grand-Duc héritier et le Premier ministre soient venus visiter notre entreprise après un voyage en Corée du Sud nous est d’une aide précieuse.

Si vous aviez une revendication à faire au monde politique, ce serait quoi?

«Peut-être pas des revendications, mais plutôt des demandes. Je pense qu’il est très important de faire attention aux coûts de l’énergie. Dans un pays comme le nôtre, où la main-d’œuvre est chère, le coût de l’énergie est un point auquel il faut vraiment faire attention. S’il venait à se détériorer, ce serait la catastrophe.»