PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Grand entretien avec Claude Marx (2/2)

«La place financière sera toujours importante»



Claude Marx: «Nos deux grandes missions consistent à participer à la stabilité financière et à protéger le consommateur de services financiers. Nous avons d’ailleurs une mission d’éducation financière.» (Photo: Gaël Lesure)

Claude Marx: «Nos deux grandes missions consistent à participer à la stabilité financière et à protéger le consommateur de services financiers. Nous avons d’ailleurs une mission d’éducation financière.» (Photo: Gaël Lesure)

Le directeur général de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) s’exprime sur la surveillance du secteur financier en période de crise et sur les évolutions qu’il pourrait connaître. Il explique pourquoi ce métier nécessite dialogue et franc-parler, et comment il a transformé l’institution depuis son arrivée en 2016.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

Le secteur financier se dit étouffé par la réglementation. Est-ce à tort ou à raison?

Claude Marx. – «C’est indiscutable, le cadre réglementaire est très contraignant et très volumineux. Ce qui engendre un coût.

Cependant, la vraie question qui se pose est celle du modèle d’affaires des acteurs. Ceux qui ont un modèle d’affaires clair et robuste s’en sortent bien, malgré le coût réglementaire et l’environnement de taux qui pèsent sur la rentabilité. La transformation digitale aura aussi un impact profond sur les modèles d’affaires, et certains y sont mieux préparés que d’autres. Il y a encore trop de banques en Europe et au Luxembourg. Le mouvement de réduction de 220 banques il y a 15 ans à 128 aujourd’hui va se poursuivre, car il y a encore aujourd’hui des acteurs qui n’ont pas la taille critique pour opérer dans le cadre réglementaire actuel.

Le Brexit, et le risque d’asymétrie de la régulation en Europe qui peut en découler, vous inquiète-t-il?

«Le Royaume-Uni et le Luxembourg sont des centres financiers très complémentaires, et nous souhaitons que ces relations continuent à se développer, dans l’intérêt de tous. Nous espérons donc que le bon sens l’emportera.

Je ne suis pas inquiet par rapport à l’asymétrie de la régulation qui peut résulter du Brexit. Le Royaume-Uni aurait beaucoup à perdre avec une forte déréglementation. Il y va en effet de l’équivalence des systèmes: si jamais la Commission européenne estime que la réglementation britannique n’est plus équivalente à la réglementation européenne, cela aurait des conséquences au moins aussi fâcheuses pour l’Angleterre que pour l’Union des 27. Et puis, j’ai du mal à croire que le Royaume-Uni ait une législation plus laxiste que certains pays tiers jugés équivalents aujourd’hui. N’oublions pas que la position de départ est une réglementation non pas équivalente, mais identique!

Comment s’organise concrètement la surveillance de la place financière?

«Une partie de la surveillance des grandes banques se fait, avec notre aide, directement par la BCE. La CSSF surveille directement les acteurs de taille moyenne et les autres métiers (entreprises d’investissement, fonds, gestionnaires de fonds, établissements de paiement et de monnaie électronique, etc.).

Il y a rarement sanction. Parmi les différents niveaux de mesures que nous pouvons prendre, il y a d’abord des lettres d’observation ou des injonctions, avant de passer, dans des cas limités mais plus médiatisés, aux sanctions.
Claude Marx

Claude Marx,  directeur général de la CSSF

Au niveau luxembourgeois, il existe deux autorités de surveillance: la CSSF et le CAA (Commissariat aux assurances). Donc nous surveillons tout, sauf l’assurance et la réassurance. En interne, nous sommes organisés par métier, avec un service fonds, banques, marchés financiers, etc. Quant à la manière de contrôler, la plupart des contrôles se font off-site, via un reporting régulier. Les entités surveillées sont obligées de nous remettre un certain nombre de rapports financiers et non financiers. Les réviseurs d’entreprises sont aussi mis à contribution dans ce cadre.

Nous avons également une équipe d’une centaine de personnes qui effectuent des contrôles sur place. Elles vérifient le nombre d’employés assignés à des tâches précises, font des interviews de certaines fonctions-clés, contrôlent les procédures et systèmes… En somme, elles vérifient que ce qui nous est décrit sur papier fonctionne de la même manière dans les faits. Et suite à ces contrôles, nous établissons un rapport.

Quels types de sanctions pouvez-vous appliquer?

«Il faut d’abord préciser qu’il y a rarement sanction. Parmi les différents niveaux de mesures que nous pouvons prendre, il y a d’abord des lettres d’observation ou des injonctions, avant de passer, dans des cas limités mais plus médiatisés, aux sanctions: avertissement, blâme, amende, ou encore le retrait de licence dans un cas extrême.

Cet arsenal de moyens est-il suffisamment dissuasif?

«Cela suffit entièrement à notre travail. Nous publions les sanctions. La norme aujourd’hui, dans les textes internationaux, consiste à nommer les entités visées, ce que les Britanniques appellent le name and shame. D’ailleurs, en général, la publication du nom constitue une sanction plus importante pour l’entreprise concernée que le montant à payer.

Les montants ont par ailleurs augmenté dans les textes européens, et l’amende est normalement proportionnelle au chiffre d’affaires. Nous ne sommes pas devenus plus sanguinaires, nous appliquons les nouveaux textes européens.

La CSSF doit remettre en question son organisation et ses méthodes de travail. Depuis quatre ans, tout en bâtissant sur les compétences existantes, nous avons donc entamé un programme de transformation, baptisé ‘CSSF 4.0’.
Claude Marx

Claude Marx,  directeur général de la CSSF

«Surveiller et punir», cela pourrait être la devise de la CSSF?

«Plutôt surveiller et protéger! Nos deux grandes missions consistent à participer à la stabilité financière et à protéger le consommateur de services financiers. Nous avons d’ailleurs une mission d’éducation financière.

Est-ce vraiment le rôle d’un régulateur d’effectuer des missions d’éducation financière?

«À 100%. C’est une mission de service public, et il est important que ce soit fait par une institution indépendante. Nous intervenons dans les écoles, en particulier en participant à des initiatives comme ‘Woch vun de Suen’ ou la European Money Week coordonnée par l’ABBL. Nous travaillons aussi avec les Jonk Entrepreneuren, en intervenant dans les lycées.

Nous avons également lancé, en novembre dernier, le site internet letzfin.lu, avec des contributions de différents acteurs de l’industrie, des ministères, des administrations et des associations de protection des consommateurs. En parallèle, nous avons développé des applications pour smartphone et tablette à des fins éducatives pour les enfants et adolescents, et une application multiplateforme aidant les adultes à gérer leur budget familial.

Pensez-vous avoir transformé la CSSF depuis votre arrivée?

«La CSSF est une institution maintenant bien établie et bien équipée en termes de savoir-faire. Mais comme tout établissement qui croît fortement, la CSSF doit remettre en question son organisation et ses méthodes de travail. Depuis quatre ans, tout en bâtissant sur les compétences existantes, nous avons donc entamé un programme de transformation, baptisé ‘CSSF 4.0’. Trois grands piliers ont été identifiés: la revue des process de travail internes, l’investissement dans les ressources humaines et la formation, et la digitalisation. Notre vision serait celle d’une surveillance permanente automatique. La CSSF 4.0 nous aidera à augmenter notre efficience, mais aussi la transparence par rapport aux entités surveillées.

Avez-vous besoin de recruter encore pour remplir vos missions?

«Outre le recrutement de plus de 300 personnes ces quatre dernières années, nous investissons énormément dans la formation. Chaque agent qui travaille à la CSSF a huit jours de formation par an. Nous avons aujourd’hui 900 agents. Il n’est pas prévu d’avoir une croissance linéaire à l’avenir, même si nous avons toujours de nouvelles réglementations et de nouvelles tâches qui se rajoutent à notre périmètre de surveillance.

Il n’y a pas forcément un secteur en particulier qui s’avère difficile à surveiller. Le plus important est de respecter le principe de l’approche basée sur les risques, qui permet d’allouer les ressources au bon endroit.
Claude Marx

Claude Marx,  directeur général de la CSSF

Lesquelles, par exemple?

«La surveillance des intermédiaires de crédit hypothécaire, et bientôt, la surveillance en matière d’anti-blanchiment des personnes actives dans les virtual assets. L’idée du programme de transformation et de lean management de la CSSF est de parvenir à faire plus avec moins, et de nous concentrer sur ce qui est vraiment important. Au cœur de notre mission se trouve l’approche basée sur les risques, et tout ce que nous faisons doit être basé sur cette approche. Aucun régulateur au monde, du moins pour l’instant, ne peut surveiller l’intégralité de ce qui est fait en permanence, même si cela doit être un idéal à atteindre.

Le recours à l’intelligence artificielle pourrait-il vous aider?

«Au cours des 30 ans dernières années, nous avons revu plus de 40.000 fonds. Et aujourd’hui, il y a 3.700 fonds actifs avec 15.000 compartiments qui gèrent des avoirs de 4.400 milliards d’euros. Si nous pouvons faire usage de l’intelligence artificielle dans la revue des prospectus de fonds et des autres documents importants, l’énergie libérée par l’usage de la robotique nous permettra de nous concentrer sur d’autres tâches.

Dans le même temps, nous pourrons diminuer encore davantage le temps de revue de ces documents. De multiples usages peuvent être imaginés, soit pour la surveillance du secteur, soit pour nous-mêmes. Par exemple, en matière de cybercriminalité, il faut surveiller ce qui se fait dans les entités, mais il faut nous assurer aussi que nous ne sommes pas attaqués, étant donné le fait que la CSSF est également une cible potentielle. Dans ce domaine, nous pouvons faire usage de l’intelligence artificielle pour rendre nos systèmes plus robustes.

Qu’est-ce qui est, aujourd’hui, le plus complexe à surveiller dans le secteur financier?

«Il n’y a pas forcément un secteur en particulier qui s’avère difficile à surveiller. Le plus important est de respecter le principe de l’approche basée sur les risques, qui permet d’allouer les ressources au bon endroit. Nous surveillons environ 1.000 entités. Il est dès lors important de savoir identifier quelles sont les activités les plus risquées.

Notre rôle ne consiste pas seulement à être attentifs aux risques, mais aussi à dire dans quel cadre les nouvelles technologies peuvent être utilisées de manière sereine.
Claude Marx

Claude Marx,  directeur général de la CSSF

Nous avons ainsi publié une évaluation pour le secteur de la banque privée, qui présente un risque élevé en raison des montants en jeu et du caractère transfrontalier de l’activité. Nous avons fait le même exercice sur le secteur des fonds, qui comporte aussi un niveau de risque élevé pour les mêmes raisons, auxquelles s’ajoutent la complexité et la sophistication des instruments utilisés. Nous allons continuer à publier de telles évaluations sectorielles.

La digitalisation des acteurs complique-t-elle ou facilite-t-elle votre travail?

«Nous devons nous y adapter. Nous avons recruté une centaine de spécialistes IT, aussi bien pour nos propres besoins que pour la surveillance des systèmes d’information. Nous avons également une équipe qui suit ce qui se passe dans le domaine des fintech. Notre rôle ne consiste pas seulement à être attentifs aux risques, mais aussi à dire dans quel cadre les nouvelles technologies peuvent être utilisées de manière sereine. C’est ce que nous avons fait, par exemple, par le biais d’une série de circulaires sur l’usage du cloud computing, ou en publiant un livre blanc sur l’intelligence artificielle.

Quelles sont les problématiques spécifiques à l’industrie des fonds?

«La surveillance de la liquidité en est une, notamment pour les OPCVM destinés au grand public: il y aura d’ailleurs plus de contrôles spécifiques dans les mois à venir à ce sujet. Un autre thème consiste dans le blanchiment d’argent et la prévention du crime financier.

Comment imaginez-vous la place financière luxembourgeoise en 2040?

«Je pense que la place financière sera toujours importante. Mais il faut prendre en compte la transformation profonde de ce secteur. La digitalisation est un grand changement, qui impliquera notamment le fait que les acteurs de la Place ne feront plus tous les métiers en interne. De grands acteurs vont par exemple racheter des fintech, en développer eux-mêmes, ou externaliser.

Ensuite, de nouveaux acteurs s’établiront et effectueront une partie des tâches jusqu’à présent réservées aux acteurs traditionnels. Cela peut arriver dans un secteur réglementé, et donc contrôlé par la CSSF, ou en dehors. C’est par exemple le cas du financement participatif ou des ICO (initial coin offerings), qui jouent déjà un rôle important dans le financement des PME. Cette tendance-là va se poursuivre. Certains acteurs du commerce électronique ou de l’industrie des paiements, disposant de quantités énormes de données sur leurs clients (bien davantage que les banques), offriront des services basiques bancaires tels que des dépôts rémunérés et des petits crédits, avec des traitements largement automatisés.

Les acteurs traditionnels s’intéressent encore trop peu à ce que voudront les clients de demain, et se concentrent sur ce qu’ils pensent que les clients de demain voudront – deux choses bien différentes!
Claude Marx

Claude Marx,  directeur général de la CSSF

Les acteurs traditionnels s’intéressent encore trop peu à ce que voudront les clients de demain, et se concentrent sur ce qu’ils pensent que les clients de demain voudront – deux choses bien différentes! Une autre transformation profonde viendra du changement climatique, qui aura un grand impact sur le secteur financier, et qui devra être accompagné par ce même secteur financier! Nous avançons d’ailleurs trop lentement dans ce domaine.

Quid de l’évolution de l’emploi dans ce contexte?

«Au niveau de la main-d’œuvre, les tâches répétitives, qui nécessitent encore beaucoup de moyens humains à cause de systèmes obsolètes qui n’ont jamais été remplacés, disparaîtront au profit d’ordinateurs qui deviendront plus performants avec l’intelligence artificielle et de nouvelles technologies telles que la blockchain. Un challenge se pose là au niveau de l’emploi, car le secteur est un des premiers employeurs du pays. Or, seule une partie de ces métiers seront remplacés par de nouveaux métiers.

Une problématique se pose aussi au niveau de la fiscalité, car il n’est pas prévu d’imposer les robots! Mais s’il existe de plus en plus de robo-advisors, ou si beaucoup de tâches de back-office sont effectuées par des robots, il faudra imposer ces derniers. Car l’une des grandes recettes fiscales de l’État, l’impôt sur les salaires, diminuera. Il faudra aussi prévoir des mesures d’accompagnement des salariés occupés aujourd’hui à des tâches qui sont vouées à disparaître.

Lors de vos interventions publiques, vous vous exprimez souvent sans langue de bois. Votre franc-parler vous est-il parfois reproché?

«Si l’on parle toujours un langage diplomatique, les gens doivent décrypter, et ce n’est pas efficace. Alors que, si l’on délivre les messages de manière directe et sans filtre, c’est mieux compris. C’est aussi simple que ça! Et mon job n’est pas de plaire à un tel ou un tel. Mon job consiste à faire en sorte que le contrôle se fasse bien et que les consommateurs soient protégés. Donc s’il y a quelque chose à dire, en bien ou en mal, il faut le dire. Je crois beaucoup au dialogue, en interne comme en externe. Il faut veiller à entretenir ce dialogue avec le gouvernement, d’autres institutions et le secteur privé. Mais dans ce dialogue, il faut du franc-parler. Sinon, cela ne sert à rien.

Vous intervenez régulièrement sur scène, lors d’événements comme le Paris Fintech Forum, ce qui n’est pas courant pour un régulateur. Qu’est-ce qui vous pousse à le faire?

«Je pense qu’il est très utile d’expliquer notre point de vue au marché, mais aussi d’être à l’écoute du marché, de voir ce qui se passe, et quelles sont les préoccupations du secteur. C’est aussi l’occasion de dialoguer avec de nombreux acteurs différents, de découvrir de nouveaux outils et des pratiques innovantes. C’est important pour un régulateur de ne pas être déconnecté du marché.»