POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Thierry Leterre (Miami University)

«Le phénomène de droitisation traverse toute l’Europe»



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Thierry Leterre imagine une reconduction d’une majorité basée sur les deux grands partis traditionnels. (Photo: DR)

Quelles conclusions tirer des élections européennes en Europe et au Luxembourg. Thierry Leterre, doyen et professeur de sciences politiques à la Miami University de Differdange, nous livre ses premières impressions.

Quelle analyse tirez-vous du scrutin européen de ce 26 mai?

Thierry Leterre. – «Ce que l’on voit de prime abord, c’est un Parlement européen plus éclaté, des forces politiques redistribuées. Les grands partis traditionnels restent importants, mais subissent quand même une érosion conséquente de leur leadership. Au niveau idéologique, on voit la confirmation de la montée des nationalistes et des extrêmes droites.

La poussée est nette et incontestable. Peu de pays résistent encore à cette vague. Ces partis ne font pas partout de gros scores, mais à chaque fois des résultats solides quand même, qui leur permettent de pouvoir affirmer qu’ils ont atteint leur objectif autour de 10%.

C’est un phénomène aussi important qu’on le dit?

«Ce qu’on l’on voit en tout cas, c’est une recomposition de la contestation à l’extrême droite. Les partis d’extrême gauche sont devenus moins capables de faire valoir leurs positions comme c’était le cas par le passé. Aujourd’hui, les mécontents penchent très largement vers l’extrême droite.

Et ce mouvement de droitisation traverse toute l’Europe. Ce n’est pas le phénomène qui est nouveau, c’est son ampleur à travers toute l’Union européenne. Les gens qui votent pour ces partis ne veulent pas un autre modèle, ils veulent un modèle plus dur, capitaliste et autoritaire.

Le phénomène de droitisation n’est pas nouveau, c’est son ampleur à travers l’Europe entière qui l’est.

Thierry Leterre,  doyen,  Miami University Luxembourg

Ces partis nationaux ou eurosceptiques peuvent-ils désormais bloquer le Parlement?

«Je ne le pense pas. Sur les 751 sièges, leur poids ne leur permet pas. Et ils ne sont pas tous eurosceptiques. On voit par exemple en France que le Rassemblement national ne demande plus à sortir de l’Union. En plus, on n’a jamais vu les partis d’extrême droite s’impliquer fortement au niveau du Parlement européen.

Ces élections sont pour eux une occasion d’instrumentalisation d’enjeux nationaux à travers ce scrutin, ce qui est finalement logique avec leur idéologie. Par contre, ces partis de droite manquent de dynamique pour faire valoir un agenda politique visible au niveau européen.

Au niveau des coalitions possibles, quels modèles voyez-vous émerger?

«Le jeu est relativement ouvert. Deux modèles sont possibles. Soit on prend les mêmes – la droite populaire et les sociaux-démocrates – et on recommence. Après tout pourquoi pas... Cette alliance leur a plutôt bien réussi. Le seul souci c’est que, cette fois, ils ont besoin d’un allié supplémentaire pour créer une majorité. Mais on pourrait aussi imaginer une coalition type Gambie, ce qui serait intéressant pour les Luxembourgeois.

Dans ce cas aussi, il faudrait trouver suffisamment d’alliés pour dégager une majorité. De mon côté, j’ai tendance à croire que les Européens ne sont pas tellement créatifs et que l’on retrouvera à nouveau les deux grands piliers, sociaux-démocrates et droite conservatrice, à la base de la prochaine majorité, auquel s’ajoutera un appoint libéral ou vert. Mais une surprise n’est évidemment pas à exclure.

Le Luxembourg reste une Europe en miniature.

Thierry Leterre,  doyen,  Miami University Luxembourg

Au niveau du vote au Luxembourg, qui a vu le CSV perdre un de ses trois sièges historiques, quelles conclusions tirez-vous?

«Une fois de plus, le Luxembourg montre qu’il est un pays européen en reflétant les grandes tendances européennes: une progression des libéraux et des Verts et une perte de vitesse des grands partis traditionnels, tout en accordant encore aux chrétiens-sociaux un poids important. On observe donc au Luxembourg une Europe miniature, mais pro-européenne, allergique aux extrémistes nationalistes.

En même temps, on constate une bonne résistance de l’ADR. Cela pourrait s’expliquer par la présence du parti Déi Konservativ, une liste beaucoup plus extrême qui peut servir de véritable repoussoir et faire paraître l’ADR comme étant plus modéré. L’ADR est en tout cas un mouvement à surveiller, il pourrait évoluer vers une droite conservatrice. Il n’a d’ailleurs jamais laissé entendre de message anti-européen.

En conclusion, on peut donc dire qu’au Luxembourg, la coalition au pouvoir au niveau national sort renforcée de ces élections, malgré une légère recomposition au profit des écologistes et au détriment des socialistes. Mais il ne faut pas en tirer de conclusions hâtives sur l’avenir politique du pays. C’est peut-être juste un phénomène lié à l’Europe.

Quelles autres conclusions peut-on, selon vous, tirer de ce scrutin?

«On ne le dit pas souvent, mais les gouvernements au pouvoir dans une vaste majorité de pays ont assez bien tiré leur épingle du jeu. Si on excepte les cas de l’Estonie, de la Grèce, du Royaume-Uni et de la Roumanie, les partis au pouvoir s’en sortent relativement confortés. Ensuite, ce sont des élections où l’on voit se réformer les enjeux européens. Depuis le début des communautés européennes, l’Union européenne s’est formée sur l’idée d’éviter la guerre par un commerce devenu mondialisé.

Aujourd’hui, d’autres enjeux prennent le dessus. La question de la guerre ne se pose plus vraiment. Même chez les nationalistes, on ne sent plus cette idée de compétition entre les nations. Parallèlement, on voit monter la mondialisation des enjeux écologiques. Ce n’est donc plus ‘la paix par le commerce’ mais ‘la paix par la nature’. C’est un phénomène intéressant.»